Les guenilles de l’autre

Sur l’asphalte encore humide d’une de ces pluies qui salissent, des colères s’écoulent dans les pas titubant d’un homme alcoolisé. Vomissant des râles qui ne sont adressés à personne, il toise tant bien que mal une société qu’il dégoûte. Il gémit des insultes et des menaces dans l’indifférence de passants excédés.

La misère peut-elle nourrir la folie ?

« Nul doute, répondrait-il, venez donc me voir quand j’ai la tête plongée dans vos poubelles, j’crois qu’vaut mieux pour vous que j’soye fou, ou du moins que vous l’pensiez, ça vous rassurerait un petit peu sur vot’ condition d’humain. C’est pas qu’j’ai plus d’dignité, oh ! ça j’en ai, sauf qu’aujourd’hui j’m’en sers pour défendre le peu d’biens que j’ai, ou mon carré de trottoir qui me sert de lit. Puis, dans les poubelles, on trouve d’ces trucs… vous pouvez pas z’imaginer tout c’qu’vous jetez d’utile, et puis toute cette bouffe parfois, ça nous tombe comme un miracle, vos sandwiches à moitié fini ou je ne sais quoi. Ah ! ça vous écœure hein, mais la faim ça vous pousse à faire ce genre de chose et qu’importe si vous me jugez. »

Enfin, j’imagine qu’il dirait ça, mais à le voir déambuler, chancelant, je me dis qu’il n’en a rien à foutre des questions philosophiques, car son existence à lui, se délite à la vitesse vertigineuse des grandes lampées qui vident la bouteille de rouge qu’il tient nerveusement à la main.

Harassé, usé comme ses guenilles malodorantes, il se perd dans la ville comme il se perd à chercher un intérêt à la vie. Sur lui, les saisons se déversent inlassablement et son aspect lentement prend des airs inquiétant.

je me demande où il dort quand il pleut.

Il ne mendie même plus. Il erre sur son bout de trottoir, gardant son histoire pour lui.

Il la murmure parfois, la mâche dans sa barbe grisonnante et sale, son regard laiteux enfoui dans des rides de fatigue, la peau tannée par l’amertume, il se sait transparent, alors il ne prête plus attention aux autres.

Autour de lui, un amas indescriptible d’objets de toutes sortes font office de décor, un monde qu’il s’est créé, fait de bric et de broc ; représentation virtuelle d’une vie perdue ou persistance à se vouloir vivant, à se vouloir comme les autres ?

Chaque matin, il s’assied face au soleil, immobile des heures durant, ne regardant même plus les gens qui partent travailler. Parfois, on lui tend une pièce, une viennoiserie, une cigarette… il accepte en grommelant un merci maladroit, ou juste un signe de la tête, il éprouve peu de gratitude, mais ça lui fait un petit confort dans sa journée.

Je passe sur son trottoir comme chaque matin, mais, aujourd’hui, il n’y a plus rien. Aucune traces de lui, pas même un vestige de son capharnaüm.

Je me demande s’il est mort, tout en continuant à marcher d’un pas pressé pour ne pas être en retard au travail. Je me demande, s’il sera là ce soir quand je rentrerai, je me demande quel est son prénom. Je me demande si on aurait pu l’aider autrement.

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Une réflexion sur “Les guenilles de l’autre

  1. C’est très beau. J’ai aussi ce sentiment de malaise face à la misère. On ne sait plus quoi faire. On constate une détresse face à laquelle on est impuissant… Alors il y a toutes ces interrogations, tous ces sentiments… Que tu exprimes très bien. Bravo. Merci.

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