Petit principe de la masturbation

Les yeux rivés sur le bitume gelé, je fends les 2 degrés Celsius qui m’accompagnent le long de la rue Drouot. J’ai les oreilles qui piquent, les cuisses qui grattent et les parties génitales qui n’en mènent pas large. Et ceci pour deux raisons, il fait froid donc et dans quelques minutes, je vais m’en servir pour prélever un échantillon de ma précieuse semence.

Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’espère que ça ne sera pas comme dans le “Casse-tête chinois” de Klapisch où Romain Duris se retrouve dans la même situation.

Non ! J’imagine plutôt une salle rose pleine de fauteuils rococos dans laquelle on diffuserait une musique lancinante, époque hippie, chuchotée par des naïades soixante-huitardes. Un peu partout, des écrans diffuseraient des images pornographiques de couples forniquants au ralenti. Des sex-toys pour homme seraient disséminés dans différents réceptacles, à côté, des coupoles en argent seraient garnies de lingettes désinfectantes. Des machines pensées pour récupérer votre pollution avec un ingénieux système de préservatifs-éprouvettes qu’on aurait pas encore inventé. Bref, j’imagine n’importe quoi.

J’arrive devant le laboratoire, il est bondé. Quand je rentre, j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Certains hommes semblent me jeter un regard compatissant ou gêné, je ne sais pas. Je prends un ticket et part m’asseoir en attendant mon tour. Ironiquement, il arbore le numéro 69, ce qui me fait sourire et me détend, avant de me rendre compte que 20 personnes attendent avant moi. Sourire disparu. Je soupire et mon sexe ne mesure plus que 3 millimètres, testicules comprises.

C’est mon tour. J’approche avec appréhension du guichet où une jeune fille blonde m’attend. Elle est étrangère, peut-être d’Europe de l’Est d’après son accent et elle ne comprend pas tout ce que je lui dis, d’autant plus qu’une rumeur sourde à rempli la salle d’accueil, je suis obligé de parler plus fort. J’ai l’impression d’être dans une mauvaise comédie française. Je finis par lui tendre l’ordonnance du médecin en rougissant tout ce que je peux rougir.

  • “ Vous pouvez patienter, nous allons vous appeler quand une pièce sera libérée” dit-elle avec son accent ciselé.

Une pièce… j’imagine qu’il n’y a pas de mot pour ce genre de pièce. Branle-room n’étant pas adapté, j’opte pour “le dévidoir” d’une élégance folle.

Le sosie officiel du prince Albert (pas le piercing, celui de Monaco) clame mon nom et moi je claque des dents. Je marche avec détermination, prêt à en découdre avec ce que j’ai pourtant fait énormément pendant mon adolescence. Mais, là, ça me parait insurmontable. J’avance sans réfléchir.

Il ouvre une porte marron assez contemporaine. Derrière, une salle, petite, rectangulaire, dans laquelle, un petit banc blanc supporte un magazine porno écorné, sans doute vieux, sans doute crade. Les murs sont beiges, plutôt blancs en fait, mais un blanc étrange, un blanc déprimé, qui fait la gueule.

Accolé au banc, un urinoir à peine caché par une cloison en verre dépoli et en face, un lavabo.

Trois grands rouleaux de papier hygiénique sont posés nonchalamment dans l’angle de la pièce. De l’un d’eux, il arrache un morceau d’une cinquante de centimètre qu’il dépose sur le banc. Il s’assoie dessus, je reste debout et je toise son crâne chauve qui ressemble à mon gland. J’ai la bite omniprésente.

  • “ Alors, là, vous avez une lingette pour nettoyer le gland. Une fois terminé, vous fermez bien le pot et vous le laissez sur le banc. En partant, vous laissez la porte ouverte.”

Et il sort.

Il me laisse seul avec le magazine en fin de vie (et pas de vît) et l’idée que tout le monde peut éventuellement jeter un œil à ma semence.

J’enlève ma veste, je la pose sur le porte-manteau adossé à la porte. Je baisse mon pantalon puis mon caleçon et me voilà avec tout le barda à l’air, mon pantalon sur les chevilles, mon cul sur du Sopalin avec vue sur mon manteau.

Je louche sur la couverture du magazine. Une jeune actrice X porte un string en cuir, des seins comme la dune du Pila. J’arrive à voir son cul et ses seins en même temps. Du coup, je la trouve très souple et je me dis que ça ne devait pas être pratique comme pose et espère qu’elle n’a pas eu à la tenir trop longtemps. Puis, un fou-rire me prend. Un fou-rire nerveux et solitaire. Je me dis que je suis mal barré pour aller jusqu’au bout de cette aventure onaniste.

Le ver recroquevillé et mou qui me sert de pénis ne plaisante pas lui. Il me regarde avec un air gêné et réprobateur. Comment vais-je faire ? Je regarde le lavabo, l’urinoir à ma gauche qui est au même niveau que ma tête, le mur blanc déprime et les rouleaux de papier hygiénique posés n’importe comment et ma veste qui n’a définitivement pas un corps de femme.

Je dois faire un énorme effort de concentration. Je creuse dans mes fantasmes les plus secrets, dans les souvenirs de nuits torrides, dans les courbes de ma femme, d’éventuelles parties fines dans laquelle mon sexe serait roi, adulé, un parterre de femmes nues qui auraient des orgasmes rien qu’à la vue de ce sexe érigé. Je suis bitocentré, réincarnation d’Eros, descendant direct de Priape, je suis le phallus originel à défaut d’être orignal, je pense n’importe quoi, j’ai mal au bras, ça ne vient pas…

Et bientôt, je sortirai sans me retourner laissant une porte ouverte qui donne accès à mon futur destin.