Je suis vous

Je m’étais juré de ne pas écrire, pas plus que quelques témoignages spontanés qu’un trop plein émotionnel m’aurait poussé à délivrer. Je m’étais juré de ne pas faire comme tout le monde, de rester discret et de garder cette peine dans mes entrailles pour entretenir un feu qui me brûle de plus en plus.

Et puis, il y a eu cet appel de ma soeur, qui voulait que je parle à mon petit neveu à 800 kilomètres de là, parce qu’il ne dormait pas à cause de cauchemars mettant en scène ma probable mort, son tonton en danger, fébrile face à l’innommable. Ça vous remue de l’intérieur et ça vous rend cinglé parce qu’on lit à travers cette angoisse que plus rien ne sera comme avant.

J’ai entendu sa petite voix timide et je l’imaginais un peu gauche, à rougir au téléphone de n’être qu’un enfant timide avec un cœur d’or.

Je lui ai répondu d’une voix assurée et joviale de ne pas s’inquiéter, que j’étais le plus fort et costaud comme un platane, ça l’a fait rigoler. J’ai retenu des sanglots qui m’ont étouffé et m’ont empêché de fanfaronner plus.

Je pleure peu, voir jamais, mais ces derniers jours, j’ai écrasé beaucoup de larmes secrètement en m’enfermant dans les toilettes ou en me détournant de mes proches. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je ne pouvais pas me retenir.

Je ne pouvais pas me retenir car je voyais passer les visages de ces personnes disparues qui tournaient en boucle sur internet.

Je me rappelle m’être étonné de les avoir trouvé beaux. Pas pour faire dans l’angélisme mais ils étaient réellement beaux.

J’ai lu leur nom, leur fonction, la petite bio qui accompagnait leur photo. Je me suis mis à les imaginer faire partie de mon entourage, je me suis demandé comment leur visage se plissait quand ils riaient, quel était le timbre de leur voix, sur quels sujets on s’emporterait. Je lis leur bio donc et je ne sais pas si c’est macabre ou salvateur. Je vois des gens de tous horizons, des photographes, des instituteurs, des étudiants, des informaticiens, des patrons d’entreprises, des architectes, des serveurs, des pères, des mères, des soeurs, des frères, des touristes, des amis, des monsieurs/madames Toulemonde. On peut tous les connaître ici, c’est important pour qu’on comprenne qu’eux, c’est nous.

Voilà que les heures passent et aucune réponse ne vient à nos questions. Nous sommes orphelins de notre propre envie d’en découdre. Prisonniers d’une pensée emmêlée, enfermés dans un labyrinthe qui n’a pas de murs, on erre dans le brouhaha des commentateurs imbéciles mais on n’a pas trouvé la force de leur dire d’aller se faire foutre.

Dimanche matin alors que j’étais encore barbouillé d’avoir trop bu d’horreur j’ai écrit d’un traite :

Des frissons parcourent mon échine et partout ma peau s’évertue à me rappeler l’effroi quand vos visages éclairés annoncent la fin de vous.

France mutine, qui partout illumine, des petites flammes futiles qui se dressent vers la nuit, ta peine est infinie.

Tes larmes nourrissent un fleuve de colère mais bientôt mains dans l’amer on ira boire un verre en s’en foutant de tout.

Le bitume est sale, marqué du sang des insouciants, demain sur les regards, on lira du désespoir et des souvenirs terrifiants.

Je vous ai pleuré, vous, les inconnus, petits couples jolis, frères, sœurs aux rires crus. Vous êtes un peu moi, je suis un peu vous.”

un coeur à pendre

Avec son t-shirt trop grand toujours noir, son air de vouloir disparaître, ses épaules basses portant tout juste le poids de son mal-être, il conserve une certaine dignité dans le regard, pas tout à fait vaincu par son estime abîmée.

Dans les confins de son cynisme, un grand cœur bat à défaut de se battre. Il bat de manière mécanique, le premier cœur pragmatique de l’histoire. Le seul qui s’interdit toute poésie pour s’attacher à sa fonction première, battre. Il bat comme une comme une horloge suisse, malgré la graisse qui l’entoure, malgré le manque d’exercice, il pompe le sang sans relâche, sans défaillance et c’est tout ce qu’il lui demande. Enfin presque !

Il marche sur le trottoir, côté ombre, toujours, il aime les ciels dégagés mais n’aime pas ressentir le poids du soleil dans son dos ou même de face. Ça l’importune, il alimente son côté sombre.

Il erre plus qu’il ne se balade. Parcourir les rues pour combler l’ennui, même pas pour lécher les vitrines, même pas pour observer son prochain, non, juste évoluer le long des façades à ressentir la vie comme si le fait de marcher le rendait plus vivant.

Il prend une grande inspiration, remplit ses poumons de cet air frais et pollué qui malgré l’empoisonnement insidieux est une des choses qu’il préfère au monde. Surtout les matins d’hiver, quand le froid brûle les narines et quand la bouche expire des volutes d’air filtré.

il a tellement envie de vivre qu’il ne sait pas. Il a l’impression de perdre son temps constamment, sauf là, dans ses errances de bitume.

Comment combler cette soif d’existence ? Il veut toujours faire quelque chose, il pense que sinon, il mourra en ayant pas complètement profiter de cette chance qu’est de vivre, mais il ne sait pas ! Il a déployé une sorte de culpabilité à ne rien faire et pourtant c’est ce qu’il fait de mieux mais il ne s’en rend pas compte. Ce qui exaspère sa femme qui sait très bien ne rien faire quand il le faut, avec beaucoup de candeur et de simplicité, alors, il l’observe ne rien faire en se disant “quelle perte de temps” tout en ne faisant rien lui-même.

Quand elle lui demande ce qu’il veut faire, il répond toujours un désespérant “j’sais pas !” qui a le don de l’énerver. Le problème c’est son échelle de l’occupation, il est dans l’émotion, dans le sensationnel, un inextinguible besoin d’en prendre plein la tronche, de ressentir des choses fortes, que ça bouge, que ça explose, on est dans la surenchère de plaisir de vivre et pourtant en vérité, il ne fait rien, il ne sais pas vivre. Il s’en rend compte, ça devient handicapant et l’attriste énormément.

Alors, il erre dans ses pensées labyrinthiques à l’image de ces rues qu’il gobe avec boulimie, des milliers de pas qui ne l’emmènent nulle part. Il cherche sans savoir ce qu’il cherche, ce qui est une performance.

Il slalome entre un groupe de touristes qui s’émerveille de la façade d’un bâtiment d’un autre temps, leur visage prend soudain un air éclairé, un air enfantin, enthousiaste et heureux simplement. Il pense à leur cœur qui devait sûrement battre autrement, ça lui rappelle le sien qui depuis quelques temps, se serre bizarrement, par intermittence et semble sortir de ses fonctions de base.

Il avait entendu parler de la mélancholia  dont souffrait Boticelli et bien d’autres, un maladie universelle, officielle, dont il a les symptômes évidents. Outre son état dépressif, il n’est pas neurasthénique, car il marche, il n’est pas oisif, c’est peut-être sa dernière arme avant de sombrer corps et biens dans le sentiment de tristesse infini dont on ne connaît ni la cause ni la solution.

Comme ça arrive parfois, quand on a “le moral à zéro”, quand on est de mauvaise humeur, on ne sait pas très bien pourquoi et ça passe comme c’est venu.

En tout cas, lui, il sait, il a un problème d’ennui. Et c’est ennuyeux car l’ennui, c’est un peu comme la tristesse, ça sert à mieux apprécier les moments de bonheur.

il se pose la question de la régularité. il pense à ces chefs par exemple qui chaque jour retournent à leur menu et donnent à chaque assiette la même intensité, la même exigence, serait-il capable d’une telle assiduité ? il a l’impression de passer à côté d’un truc, à côté de l’excellence, d’une rigueur auxquelles il aspire mais qu’il ne connaît pas puisque la répétition l’ennui ! Voilà, tout ça lui passe par la tête et pendant ce temps, il ne fait rien. C’est dingue le temps qu’il perd à se demander ce qu’il pourrait faire pour ne pas perdre du temps.

Quelques kilomètres plus loin, ’il longe l’immense mur de pierre de la prison de la santé. Un homme dans sa cellule, au dernière étage d’un des blocs d’internement, l’interpelle. Il ne voit que des hachures de chair coupées par les barreaux vieillissant, il lui a tout d’abord dit une phrase inaudible, un peu provoc’ dans le ton, peut-être une insulte,  il a baissé la tête en continuant de marcher.

Le prisonnier se met à me hurler « je suis innocent ! » Comme si ça sortait du fond de sa gorge, du fond de son ventre et son désespoir a rejoint le sien, son cœur se serre encore, ce mec a l’air de devenir fou et sa douleur vient déstabiliser la régularité métronomique des battements de son cœur. Il s’arrête pour se tenir la poitrine, il sent dans son bras gauche un engourdissement, il se voûte, tourne la tête en grimaçant vers le prisonnier qui lui crie à nouveau qu’il est innocent mais avec moins de vigueur. Il est sur le trottoir coté soleil, il regarde son ombre s’étaler devant lui. Dans son dos, la lumière semble peser des tonnes, il s’agenouille, abdiquant face à la douleur, il se tient la poitrine avant de couvrir le trottoir froid de sa silhouette torturée. Il se bat en vilipendant son cœur des pires insultes avant de se jurer que s’il s’en sort il fera tout pour profiter de la vie à fond !

Enfin presque…