Pote Emploi

Un désert de nuages dans lequel des dunes vaporeuses s’effritaient sous les assauts d’un soleil rasant, mes rêves nomades glissant sur leur surface déliquescente et ma tristesse infinie de n’être qu’assis dans cet avion exiguë à retourner vers une routine, qui me semblait à ce moment, bien grise.

On survolait bientôt Paris et sous mes pieds une myriade d’étoiles orange, comme autant de petites perles, brillaient dans la nuit. J’ai eu envie d’en ramasser des poignées entières, de plonger dans cet océan scintillant, étrange sentiment de cette beauté factice fruit d’un urbanisme boulimique et froid dans lequel je m’apprête à plonger.

Le lendemain, je me réveille, maussade, méchante humeur qui n’apprécie que le silence. Je viens à peine de débarquer que je suis déjà confronté à cette nouvelle réalité, je suis chômeur. Ça fait des mois que je sais que ça allait m’arriver, mais je n’en prends conscience seulement maintenant.

Dehors, la pluie efface les derniers espoirs d’une vie de farniente et de débauche estivale. J’ai déjà oublié le goût des Pateis de nata qu’on mangeait avec ma femme en se perdant dans les ruelles de Lisbonne. La douceur de vivre de cette ville qui exhale son Fado jusque dans les regards des gens me paraît déjà lointain. Je vais moi-même chanter un Fado, une douce complainte dont l’agence Pôle Emploi sera spectatrice.

L’agence se situe à peu près nulle part, entre un no man’s land et un vide sidéral. Entourés de terrains en friche, des promoteurs ont pondu des bâtiments de bureaux dont personne ne soupçonne l’existence car il faudrait avoir l’étrange idée de venir dans ce coin paumé, mais Pôle Emploi, si !

J’essaye de rentrer, trois femmes magnifiquement vêtues de léopard, legging et autres indices vestimentaires à fort potentiel cagolique discutent, là, à 10 centimètres de la porte alors que la salle est vide. Ma bonne éducation (ou ma timidité) susurre un « pardon » des plus inaudible. Elles ne bougent pas. Intrépide, je me répète avec plus de vigueur ; je suis entendu, elles se poussent, et j’entre le cœur vaillant.

La salle ressemble à tout ce qu’on peut attendre d’un bureaux administratif avec ses néons spasmophiles au plafond, son mobilier en plastique, ses panneaux d’affichage en liège sur lesquels sont accrochés des affiches associatives dont tu n’as jamais entendu parler, ses hôtesses d’accueil en dépression et son « espace » d’attente comble.

Fidèle à l’image d’Épinal de ce genre d’endroit, une personne qui semble être la « chef de l’attente » entonne avec beaucoup d’âpreté que « ceux qui ont rendez-vous peuvent aller sur la file de gauche alors que les autres continue d’attendre ». Je me glisse donc dans la file de gauche et j’attends que l’hôte d’accueil me dise « vous avez rendez-vous avec ?… merci de vous asseoir ici … » J’ai bien fait d’attendre.

Un homme assis à côté de moi tient avec ses mains épaisses et calleuses, un visage déconfit, le sien. Je sens qu’il va me parler, il se parle déjà tout seul.

« Ils ont perdu mon dossier. Vous vous rendez compte ? Avec tous les originaux. Comment on peut perdre un dossier ? Ils ont une corbeille à la place des armoires ou quoi ? J’dois tout refaire moi. C’est normal ça ? » M’interpelle t’il.

« Ah ouai ça craint ! » Réponds-je avec beaucoup d’humanité.

« A chaque fois j’ai un problème avec eux. A chaque fois ! » se désespère t’il.

« Mais, il l’ont perdu, perdu ? » demandais-je avec un indignation compassionnelle.

« perdu ! Tout ! » insiste t’il.

« Ah ouai ça craint ! » répète-je avec un soupçon de jemenfoutisme.

J’entends dans mon oreille gauche qu’on ahane mon nom à la cantonade. Il est écorché, comme souvent.

«  Monsieur Oliviero ? »

« Oliverio en fait »

« Suivez-moi ! »

Euh… alors si je veux d’abord et puis aussi t’as 20 minutes de retard alors commence par t’excuser connasse et puis tu me donnes pas d’ordres, ou au pire tu dis le mot magique, là, tu sais le s’il te plait et t’écorche pas mon nom… Voilà à peu près mon état d’esprit avant de rentrer en rendez-vous avec ma conseillère Pôle Emploi.

« Alors, je vous en prie asseyez-vous. Désolé pour le retard, j’ai eu un long entretien avant vous mais je vous dédierai le même laps de temps. » débute t-elle.

« je… ah ? Euh… ok » rétorque-je.

Elle est gentille et a une voix douce et apaisante. Ravie que mon dossier soit complètement complet, elle y met tellement d’enthousiasme qu’on sent que ça ne doit pas arriver souvent.
On discute de mes projets, de mes futures allocations, beaucoup de poésie quoi.

«  je vois que vous avez fait “ communication des entreprises ” dans vos études, mais mon logiciel ne trouve pas. Vous êtes sûre de l’intitulé ? » demande t-elle le sourcil très circonspect.

« Ah oui oui » affirme-je

« Bon on va mettre télécommunication alors »

« Ah non non »

« vous voyez quelque chose dans la liste qui puisse correspondre ? »

Elle tourne l’écran de son ordinateur et je me rends compte à la vue du logiciel qu’ils sont restés coincés dans une faille spatio-temporelle qui se situe autour de l’année 1996. Un sentiment profond de compassion m’envahit alors et je la regarde avec beaucoup de tristesse.

« Beeeeen, mettez “ media ” là »

« D’accord ! Toute façon c’est une plateforme complètement nase, il y a tout à revoir dans ce système mais je n’en dirais pas plus, je suis moi-même en train de créer mon entreprise car il n’y a plus rien à faire ici » se confie t-elle comme ça d’une traite sans que je ne lui ai rien demandé mais qui visiblement était un cri du cœur.

« Ah… » dis-je avec surprise.

Nous avons continué à discuter comme ça pendant encore de longues minutes à rêver de nos projets et de nos attentes. Des liens se sont crées, nous nous sommes rapprochés, retrouvés dans nos ambitions communes, quelque chose est passé entre nous, un sorte de… tippex… hein ? Quoi ? UN TIPPEX ? Mais des gens utilisent encore ça ? Désolé, je m’égare.

Nous nous quittons bons amis avec un regard complice sur nos révélations secrètes. La vie est belle et douce et j’ai l’impression que tout devient possible. Ah la la… la vie…

Deux jours plus tard, je reçois une lettre du directeur de l’agence Pôle Emploi me signalant qu’ils ont le regret de me dire que je ne toucherai whalou, que dalle, nada, rien car il manque un papier donc t’es puni direct gros con.

Je ferme les yeux et je repense à l’Alfama, au Barrio Alto, aux maisons colorées de Lisbonne, à l’ombre des terrasses, à l’horizon, le Tage, immobile qui s’acoquinait avec un ciel sans nuages. Le Portugal me manque cruellement à cet instant.

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