Les Molécules du destin

– Il est trop tard ?

– Oui, ça y est, il est parti.

– Mais… j’ai pas eu le temps de l’aimer entièrement…

– Moi, je l’ai beaucoup aimé, tout de suite, mais, c’était dans mes chairs.

– J’aurais voulu le voir, le sentir, je m’imaginais déjà le prendre dans mes bras, lui trouver des airs de toi, des airs de moi.

– Maintenant, il a l’air d’un souvenir et le goût du désespoir.

– Sèche tes larmes s’il te plaît, ça me fait mal de ne pas pleurer avec toi. Je me sens comme dépossédé de mon coeur. Je crois que je comprends mieux le verbe écoeurer. Pourtant, je suis triste, tu le sais, hein ?

– Oui, enfin, je sais pas, c’est en toi, je ne peux pas m’occuper de ta tristesse et de la mienne.

– Je sais… je ne sais pas comment réagir. Je suis paumé, comme quand on ne sait pas quoi faire de ses mains, ben pareil, mais avec tout mon être. Je suis embarrassé de moi. J’ai eu le vertige, tout à l’heure, comme si la vie se dérobait sous mes jambes alors qu’elle s’échappait des tiennes…
Ça a fait comme un vide, tout est devenu compliqué, tortueux autour de moi. Je ne faisais plus le tri des informations qui arrivaient dans mon cerveau. Il y avait toi au bout du fil et moi dans le couloir à t’écouter pleurer pendant que les lignes de fuite se déformaient à chacun de mes pas, écrasé par le poids de tes sanglots, ta voix déchirée et l’impossibilité de ne pas pouvoir te prendre dans mes bras.

– Tu étais au travail, tu n’y pouvais rien.

– On n’y pouvait rien tous les deux.

– Je sais, mais, tu ne pourras jamais ressentir la douleur que ça représente, ni la vision d’horreur que c’est. Et, ce n’est pas ce que je te demande, ni ce dont j’ai besoin, tu es là et ça, ça compte.

– Je peux au moins essayer. Nous sommes si peu impliqués physiquement, nous, les pères que je me sens le besoin d’être fort pour deux, d’être plus présent, plus expressif, mais rien ne sort pour l’instant. Je suis éteint. J’ai mal.

– Tu es présent.

– Je devrais pas te dire d’arrêter de pleurer, pleure, au contraire, je suis là à parler de moi alors que…

Elle éclate à nouveau en sanglot, prostré sur mon torse. Un râle puissant, un cri profond et déchirant, sa voix qui s’élève dans le désespoir de la nuit. Je sens son souffle haletant et chaud, ses yeux humides qui viennent mouiller mon pull, la douleur dans ses gémissements et la tristesse dans son regard perdu.

J’ai l’accablement pudique qui marque discrètement mon visage fermé. J’ai juste à me taire et la serrer fort contre moi. Je respire ses cheveux, et je sens l’univers entier.
Je la trouve courageuse. Elle a l’air toute petite dans mes bras, comme si elle avait diminué de moitié. Je la sens fragile comme de la dentelle de sable, à se déliter lentement sous cette rafale du destin qui vient, funeste tempête, tenter de détruire nos vies.

Je pense à ce petit bout de chair, à cet amalgame de nous, à ce futur qu’on avait fantasmé, à ce bouleversement volontaire, et tout d’un coup, plus rien. Mon ventre aussi semble vide.
Je la regarde s’endormir en étreignant quelques spasmes. Elle a l’air d’une enfant. Je cache ma souffrance dans mon silence et en prenant du recul, je l’observe encore une fois, je crois que je l’aime plus que jamais.

Je m’approche de la fenêtre et par delà les lampadaires, comme un aurevoir, j’imagine ses millions de molécules, au dessus de nos coeurs glacés, s’envoler aux firmaments.

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Profession de foire

J’aurais voulu être animateur de supermarché et devenir la star invisible de vos journées, avoir un semblant de public, toucher du doigt mon rêve de célébrité, devenir star ultra local de ce microcosme commercial. J’aurais voulu que ma voix s’élève dans les hauts plafonds, entre les rayons, jusqu’à frôler les néons glacés. Clamer tout haut le prix de la côtelette et demander à une Josette édentée, une Sabrina en jogging, ou un Kamel en tongues, s’ils aiment ça, les côtelettes.

 J’aurai voulu être animateur de supermarché et faire rougir les femmes en leur tendant mon micro, écouter leurs réponses fébriles et faire des risettes aux enfants.

Je passerais faire un coucou à Bernard de la boucherie, à Francine de la poissonnerie qui, les joues rosies par le froid, se prêterait facilement au jeu de l’interview, et Gilbert, aux fromages, un peu bourru, qui me regarderait avec crainte parce qu’il ne voudrait pas parler.

J’aurai voulu être animateur de supermarché et rassurer les gens grâce à ma voix posée, travaillée, leur parlant de ce qu’ils veulent entendre, que tout est abordable ici, bon et pas cher en prime.

J’aurai voulu être animateur de supermarché et nager dans l’abondance des allées rectilignes où rien ne dépasse. Garder le sourire intact de ceux que rien n’atteint, affublé d’un optimisme inébranlable, professionnel ; la bonne humeur comme compétence, la convivialité pour talent. Exprimer la bienveillance dans mon regard d’expert fantoche. Saisir le saumon ou le saucisson avec la même conviction, faut mettre les mains dans le cambouis, enfin dans le produit.

Susciter l’excitation en lançant des promos flash sur… tiens, ce micro-onde, là, à moitié-prix, pendant un quart d’heure. Les caddies qui se remplissent et moi qui glisse sur le carrelage beige dessiné de quelques tâches, vestiges de produits éclatés, accident d’opulence. J’imagine…

On se sent bien dans ce monde où il ne manque de rien. La surabondance confortable et rassurante d’un “facing” parfaitement réalisé. Des murs de denrées sans un trou, pour que vous vous sentiez à l’aise, apaisés, tout à portée de main, y’a plus qu’à se servir, y’a plus qu’à être servile, on ne vous demande que d’être agile du porte monnaie et de vous rappeler votre code de carte bleue. Collaborateur efficace à votre consumérisme inscrit dans votre sans gêne, je participerais à la surproduction, à la consommation de masse et je passerais des heures à sourire indéfiniment sans que vous prêtiez vraiment attention à moi, compagnon discret de vos désirs.

J’aurais voulu être animateur de supermarché, et me voiler la face, briser les doutes avec quelques notes d’humour disséminées dans les hangars géants que des milliers de références égayent de leur packagings chatoyants.

J’aurais voulu être animateur de supermarché et fermer les yeux sur le gâchis dont je serais témoin. Je me concentrerais uniquement sur ma tâche, me sentant étranger à la vie interne des grandes surfaces. Ma bonhommie pour caution, je vous déculpabiliserais si vous aviez un frémissement de conscience, au cas où vous vous demanderiez comment on peut produire autant et vendre si peu cher, je vous rappellerais combien vous êtes important, combien on veut vous faire plaisir et combien on pense à vous, à votre famille, à votre bien-être.

Chalands frémissants, résistant à l’appel du caprice, du produit qui sort de la liste, je vous tendrais des carottes à l’oreille et ma voix résonnerait jusque dans vos envies.

Lames de fond

(J’héberge ce texte écrit par mon ami @Duanyer qui livre, ici, un échantillon brut et sincère de sa poésie à l’image de sa personnalité. Merci à lui)

À l’horizon des songes attardés.

Amorties par les dunes, grondent en sourdine, au loin.

Bousculantes, écumantes,

Des vagues arrachées au tumulte paisible.

Vagues,

Reflux du refus,

Vagues s’échouant, desséchant les âmes,

Lames de fond, traîtresses inflexibles,

Lames.

Coupantes, cassantes, à l’invisible étreinte,

Et pourtant.

Combattant du sommeil au bouclier fragile,

Fixant ce pâle soleil me servant de guide,

Âpres apprêts, nu et désarmé.

Lames.

Coupantes, cassantes, à l’invisible étreinte,

Et pourtant.

Laboureur misérable des sillons nocturnes,

Au soc trop usé, rongé, meurtri,

Âpres outils, guenilles de métal,

Lames.

Coupantes, cassantes, à l’invisible étreinte,

Et pourtant.

Forgeron famélique de l’obscurité,

Au marteau si lourd, trop souvent soulevé,

Frappant l’humide enclume sous des larmes de braise,

Lames.

Coupantes, cassantes, à l’invisible étreinte,

Et pourtant.

Lames,

Je suis toujours debout.

 

(Tempête en mer, par William Turner – Huile sur toile, 91 x 122 cm, 1842, Tate Gallery, Londres, Angleterre)

Burn out

Les trois dernières pilules de ce truc phytomachin censé atténuer mes crises d’angoisse… Je les regarde dans le creux de ma main, trois petites merdes dans lesquelles je glisse l’espoir d’être un peu plus combatif.

45 jours déjà de ce traitement et toujours ces aiguilles dans le thorax, cet air qui me fait mal quand je remplis mes poumons. Putain de cachetons inutiles, je les hais car je sais que leur fin est le signe pour moi de passer le cap au dessus.

J’ai le dos en compote et les nuits convulsives.

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