Margaux

Margaux, ma Margaux,

Tout d’abord, je dois te présenter des excuses. Oui ! Parce que j’ai mis trop de temps à t’écrire. Ce n’est pas que je t’aime moins, c’est que j’avais besoin d’avoir l’esprit libre et les derniers mois ont été intenses pour moi, j’ai l’impression d’abandonner tout le monde avec mon emploi du temps surchargé et mon stress permanent qui m’empêche d’être là pour vous. Heureusement, tu ne vois pas tout ça, tu es juste une petite fille toute douce qui se contente de grandir lentement.

Il me faut être à la hauteur de tout l’amour que tu m’offres au quotidien du haut de tes huit mois.

Tu ris beaucoup, souvent, un vrai petit soleil. Quand on se penche le matin sur ton lit, tu nous accueilles avec un grand sourire, un sourire franc, forcément sincère puisque pas encore corrompu par la rudesse de la vie. Un sourire qui fait du bien, qui redonne du sens. Tu pulvérises mes angoisses, mes doutes, rien à d’importance si ce n’est nous deux à ce moment là, moi, blottis dans ton sourire, aspiré par tes regards intenses et toi, qui agites tes petits bras énergiquement pour me faire comprendre que tu veux que je te porte. Quand alors, je prends ton petit corps chaud pour le serrer contre moi et que ta petite tête se tend pour attraper mon visage, mon cœur de serre et un profond sentiment d’universalité m’enrobe.

Vous êtes, toi et ton frère, ce qui m’est arrivé de plus important dans la vie. Il peut être angoissant, cet amour car il est accompagné d’une peur viscérale qu’il vous arrive quelque chose, on en devient complètement paranoïaques, sur-protecteurs, mais, c’est aussi un amour tellement immense, abyssal, infaillible, inaltérable… qu’on peut bien tout supporter, même la peur.

J’ai la chance d’assister à ça, à cette évolution de deux petits êtres humains que rien n’a encore souillé. Je vous observe dans votre naïveté mignonne, à vous rire dessus. Tu regardes ton frère avec des grands yeux ronds plein d’admiration ou d’adulation, on ne sait pas trop, mais il semble déjà être ton petit héros. Tu as bien raison car il adorable avec toi.

Ce matin, tu t’es traînée jusqu’à moi, dans un quatre pattes maladroit, tu as grimpé sur mon mollet jusqu’à être à genou et tu m’as fait un sourire tout doux. Je t’ai prise par dessous les bras et je t’ai serré très fort contre moi avant que tu ne m’attrapes la barbe pour la tirer violemment. On va pas se mentir Margaux, ça fait super mal !

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Dans le rire des fous (épisode 2)

J’étais assis, pour une fois, sur un strapontin de la ligne 9, perdu dans mes pensées comme souvent, à observer mes contemporains, leurs visages si variés, leur air pensif, quand elle apparut, exaltée, différente.

Elle devait être assise un peu plus loin, hors de ma vue, pourtant elle ne passait pas inaperçue. Un grand bonnet en laine grise à grosses mailles, une veste kaki avec un petit drapeau allemand sur l’épaule, un legging chamarré de couleurs vives fluorescentes. Elle se pressa sur la porte de sortie comme un animal paniqué. Elle se mit à la caresser en secouant sa tête, le diable au corps. Elle attira tous les regards.

Sa folie était de se prendre pour une danseuse. Tout dans sa vie devait tourner autour de ça. Chacun de ses gestes était ample, soyeux, poétique. Même quand elle ramassa son sac à dos, elle le fit avec une certaine gestuelle, précieuse, envoûtée, elle s’en servit comme d’un partenaire. Elle le serra dans ses bras, le caressa comme elle le ferait avec un visage, puis d’un geste brusque, le repoussa le plus loin que ses bras frêles le pouvaient. Elle avait l’air tellement habité par sa danse qu’elle en devenait crédible. Elle se tenait face à son reflet sur la porte du métro et se déhanchait, se courbait en arrière avec une étonnante flexibilité, restait la tête en arrière un instant, elle creusait son dos pour accentuer sa cambrure avant de se dresser comme un serpent méfiant. Sa tête dodelinait lentement, suivant un rythme imaginaire. Elle inspirait profondément, puis se recroquevillait comme une coquille en exhalant des râles inquiétants.

On ne voyait qu’elle dans ce champ de gens immobiles.

Ces derniers étaient interloqués ou apeurés, toujours cette crainte que le fou deviennent violent, à moins que ce ne soit la peur de s’imaginer devenir comme ça, incohérent, désinhibé, déconnecté du commun des gens « normaux ».

Je souriais. Je me suis rendu compte que j’étais le seul. Non pas pour me moquer mais parce que je trouvais sa folie douce et assez touchante. En fait, j’avais presque envie de me lever et de la rejoindre dans son délire. J’imaginais qu’elle répondrait à mon invitation et qu’on partirait dans une de ces chorégraphies contemporaines un peu grandiloquente en utilisant toute la rame de métro comme scène de spectacle. Nous arriverions à convaincre les passagers et malgré nos pas lourdauds et nos gestes gauches nous apporterions du beau dans le moche urbain. Nous finirions par déclencher un certain enthousiasme voire une envie, de la jalousie. Peut-on jamais être aussi libres que quand nous somme fous ?

Les gens se mettraient à sourire, certains expireraient des soupirs d’admiration. Nous nous laisserions emporter jusqu’à la fin de la ligne, coincés dans notre bulle d’exubérance, à ignorer la bienséance…

Le métro arriva à la station. Les portes s’ouvrirent et ma danseuse s’envola tel un oiseau, dans un grand pas chassé, convaincue de sa prestation, jouant un ballet infini. Puis elle courut à petits pas feutrés, en portant sa tête haute comme le font les vraies étoiles, silencieusement, avant de disparaître dans son imaginaire et de mon champ de vision.

La leçon de poésie

– « Maître ? »

– « Oui, Sandro ! »

– « Je ne trouve pas mes mots… »

– « Tu n’as pas à les trouver, c’est eux qui se représentent à toi. »

– « Mais, je ne sais pas. »

– « Tu es là pour apprendre, non ? »

– « Oui, mais, je ne sais pas, peut-être n’ai je pas assez vécu… »

– « Le verbe est intemporel, il se moque de ton passé et de ce qu’il adviendra de toi, il se contente d’être, d’attendre qu’on l’utilise. »

– « Ne devient on pas poète pour exprimer des souffrances et des sentiments qu’on ne saurait exprimer autrement ? Je ne souffre de rien, j’ai plutôt une vie calme et sereine. »

– « Le poète est ancré dans la vie, pas du tout en marge comme on aime à le dire, pas comme un être éthéré, qui de sa peau livide semble souffrir de vivre, non, il est bien parmi nous, la réalité chevillée au corps. Mais une part de lui flotte un peu plus haut, histoire d’avoir une vue d’ensemble sur ce que nous sommes, nous, ses contemporains.
Il nous observe sans mépris, pose des mots sur des sentiments, sur des souffrances, sur des existences, parfois ça se résume à quelques vers vaporeux dont il faut se méfier par leur aspect volatile, en vérité, ils collent à la peau, vous suivent pendant quelques temps. La poésie est peut-être un parfum finalement.
Elle exhale de tous ses mots pour vous entêter jusqu’à vous soumettre, d’une écriture agrume aux teintes de musc blanc. Un peu acidulée, un peu amande, un peu âcre… opiacée.
C’est un vice comme un autre dans lequel on aime s’abandonner. Du moins, s’aimait, car de nos jours, la poésie est rare, jugée désuète. Et pourtant, elle rend le temps d’une lecture, la gravité moins attractive, on lévite subtilement de quelques millimètres seulement et on se repose sur ses allitérations comme sur un champ lexical printanier. Même dans la noirceur le poète tente de rendre esthétique ce qui est moche et dégoûtant. Il s’évertue à verbaliser ce dont il est témoin avec beaucoup de candeur alors que la plupart d’entre nous résumerions la situation par un grand soupir d’exaspération ou de bonheur non feint.
Le poète se trimballe toujours avec une cargaison de mots futiles, de verbes caractériels, d’adjectifs malicieux. Il retombe toujours sur ses pieds, c’est un animal agile qui sous l’apparence d’une hypersensibilité, est solide comme un diamant brut, taillé pour enjoliver n’importe quelle phalange. Il n’y a pas de poètes maudits, il y a des désespérés, des désabusés que les introspections trop longues ont abîmées. Ceux vaincus par le cynisme de notre société, qui ont le cuir de l’optimisme trop usé. Ceux-là se prélassent dans une rhétorique opaque, offrant de longues tirades à la gloire de l’obscurité, là encore dans un soucis de rendre beau ce qui est triste. »

– « J’ai rien compris maître… »

Le maître soupira longuement et de sa main craquelée extirpa un gros livre d’une vieille sacoche qui pendait sur une patère en bois de cerisier.

– « Approche ! »

Le jeune disciple approcha timidement en penchant la tête pour lire la couverture du livre.

– «  Tu vois ce qu’il est écrit ? »

– « Non. »

– « Approche encore. »

Le petit élève approcha encore.

PAF ! Le maître lui claqua le livre sur le nez.

L’adolescent se mit à hurler en se tenant le nez, jurant sur son maître de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait.

– « Tu vois, maintenant que tu as vécu une douleur, essaye d’écrire dessus. »

Nuance d’êtres aimés

Les gens qui s’aiment se sont aimés parce qu’il fallait qu’ils s’aiment. C’est comme ça, comme une évidence, on se rencontre et paf, il se passe un truc qui fait qu’on s’aime. On peut aimer pour plusieurs raisons et parfois pour les mêmes, souvent pour les mauvaises. On peut aimer plusieurs fois, de différentes façons, avec des intensités variables, mais on aura aimé au moins une fois.

J’ai aimé, beaucoup, souvent, à me demander si je savais vraiment ce qu’aimer voulait dire. Un vrai cœur d’artichaut, un peu cucul, un peu concon.

Est-ce que ce ventre noué quand on est face à l’aimé suffit à nous faire croire qu’on aime ?

Est-ce que je ne cherchais pas surtout à être aimé. Est-ce que j’ai aimé pour qu’on m’aime ? Est-ce qu’on aime pour s’aimer soi-même un peu plus ?

J’ai aimé souvent donc, avec beaucoup de souffrance, de maladresse, d’un amour naïf, déraisonnable. L’amour qui fait mal parce que pas abouti, unilatéral, espéré.

Je t’ai aimé toi, énormément, d’un amour éclatant, trop intense. Je t’ai mal aimé, il débordait de partout, mon amour. Je te regardais comme une idole, comme un trésor précieux que je ne méritais pas, adorant ton corps comme un paysage sublime dont je ne me lasserai jamais. J’ai dû t’étouffer avec mes attitudes mièvres et ma peur de te perdre. Finalement, c’est ce que j’ai le mieux réussi, te perdre.

J’ai oublié alors le verbe, le temps, l’emprise qu’à le vent sur mes humeurs. J’ai oublié jusqu’à mon nom, la façon dont je voyais les couleurs, le prix des bonbons. J’ai perdu la notion de plaisir, de bonheur, de bien-être. Je vivais dans une mélasse épaisse et gluante qui me maintenait au sol comme pour me dissoudre dans le bitume et ne faire de moi qu’une tâche sombre, vestige d’un truc dégueulasse.

Il a fallu un autre amour, plus doux, plus patient qui m’a offert un amour plus grand encore, nanoparticulaire, cousu dans mon ADN, un amour de parent qu’aucun amour jusque là n’avait surpassé. Il est au sommet de la pyramide des sentiments. Bien installé là-haut à contempler tous mes échecs amoureux avec bienveillance et nostalgie. Maintenant, c’est vous que j’aime, ma famille, d’un amour abyssal et combien j’aime cet infini…

Sacha 

Ta petite tête vient se frotter contre la mienne, elle finit par se caler dans mon cou comme pour y trouver refuge. 

Tu effaces par ce geste tout ce que le monde a de mauvais, comme si le fait de te blottir contre moi nous enfermait dans un cocon d’insouciance. Il ne reste à cet instant que nous deux et la douceur de tes cheveux d’enfant qui glisse sur ma peau, tes petits doigts qui enserrent les miens et tes yeux curieux de tout.

Tu me regardes. 
Mon visage t’intrigue.

Ces poils sur les joues, sur le menton, sous ce nez un peu rond, cette bouche charnue qui cache un tas de dents, tu aimes y glisser tes doigts pour que je fasse semblant de les manger, ton visage s’illumine alors d’un sourire instinctif, indispensable, tes yeux se plissent et ton visage prend des airs d’universalité. 

Tu me tapotes sur le torse, je suppose que ça veut dire que tu es heureux, ici avec moi. Tu baragouines ce que tu peux avec les mots qui sont les tiens « baba, dada, guegue »,  je ne comprends rien mais je sais que tu me confies déjà beaucoup de choses. 

Oh Sacha ! Mon fils, mon île luxuriante, mon océan primordial, que j’aime t’observer dans les prémices de ta vie. Te voir te mouvoir avec maladresse, chaque jour observer les infimes progrès qui petit à petit t’entraineront loin de moi. Je voudrais que jamais ne meurt cette douce naïveté et que nous soyons toujours à se rire dessus de nos onomatopées. 

Je me rends compte combien ces moments sont précieux, je les sais évanescents et moi si éphémère.

Oublions ce qu’il adviendra. Profitons de maintenant, de cet instant où tu te frottes les paupières rongées par le sommeil auquel tu tentes en vain de résister. Tes petits yeux se ferment pour de bon, ton souffle se fait plus profond, ta tétine suspendu à tes lèvres tombent lentement, quelques sourires s’échappent subtilement de tes rêves. Dors bien mon Sacha.  

Génocide sur le pare-brise

Une rumeur flotte dans les hauts plafonds du tribunal. La cour entre dans la salle d’audience avant de s’installer dans son siège, le silence s’impose lentement. Le juge réajuste sa robe, se racle la gorge et jette par dessus ses petites lunettes épaisses un regard tranchant vers le public puis vers moi, l’accusé.

Il m’invite à venir à la barre et je sens dans mon dos les regards inquisiteurs d’un public hostile qui m’enverrait bien en prison sur le champ.

“Monsieur Arcelino, vous êtes accusé d’avoir commis, la nuit du 18 avril de cette année, un génocide envers plusieurs espèces d’insectes dont la plus protégée, la Calopteryx splendens…”

un brouhaha de stupeur retentit dans la salle.

“Chuuut ! s’il vous plait ! Monsieur, veuillez nous expliquer les faits.”

“Euh… c’est à dire que… ben… euh, je…enfin…” susurrai-je

“Plus fort, Monsieur Arcelino, afin que tout le monde puisse vous entendre !”

“Alors, il était 22 heures et quelques, je rentrais chez moi après être aller à la salle de sport. Sur le retour, j’ai pris le chemin habituel quoi, enfin, voilà et puis j’ai été arrêté par les gendarmes.”

“Oui et ces derniers ont constaté sur votre pare-brise une accumulation d’impacts violents entraînant la mort de 23 moustiques, 5 papillons de nuit, 12 moucherons, et… une libellule donc !”

Stupeur à nouveau dans la salle.

Il me parle comme s’il me grondait, j’essaye de faire bonne figure en gardant un visage neutre et les épaules droites.

“SILEEENCE… S’IL VOUS PLAÎT SILEEENCE !”

“Pourquoi n’avez-vous pas déclenché votre Halo Safe Insector ? Vous savez pertinemment que suite au décret “HULOT 8542bis” la non-utilisation d’un protecteur d’insectes et la mise en danger d’iceux est condamnable d’une peine de 10 ans de prison ferme et de 75 000 euros d’amende et vu le massacre que vous avez créé, vous êtes bon pour un peine record”

Je n’en mène pas large, je dirai même que je me fais carrément dessus. Je bredouille un argument de défense qui ressemble à un borborygme après avoir mangé un steak de soja trop copieux, mais n’ayant pas d’avocats, je fais de mon mieux. Je me reprends.

“N’y a t-il pas là un problème de fabrication des véhicules qui devraient déclencher par défaut et en toutes circonstances ce fameux bouclier protecteur ? Nous ne sommes pas infaillibles ? Et si désormais nous devons être aussi vigilant envers les derniers animaux qui peuplent notre planète, pourquoi ne pas installer en série ce genre de système et pourquoi tous les constructeurs n’en installent pas par défaut sur tous leurs véhicules à hydrogène ? Pour nous faire consommer plus ? Il y a une magouille derrière ça, On joue avec la nature pour se faire des crédits, comme toujours…”

Je sens que j’ai conquis quelques personnes dans le public car un murmure parcourt le tribunal et je vois la face du juge qui s’est un peu défaite.

“Il suffit d’appuyer sur un bouton monsieur…”

“N’avez vous pas vous aussi parfois des moments d’égarement monsieur le juge ?”

“C’est moi qui pose les questions, ne tombez pas dans l’insolence Monsieur Arcelino !”

Le juge me renvoie sur le banc des accusés et je regarde défiler une myriade d’experts et de policiers qui m’enfoncent chacun un peu plus dans une merde noire.

Je sais que je suis foutu, j’aurai dû penser à ce putain de bouton et surtout y penser quand je voyais sur mon pare-brise les nombreux impacts d’insectes écrasés, mais j’avais trouvé ça joli, ça faisait une constellation. On en voit plus trop des trucs jolis dans notre nouveau monde aseptisé. Tout est blanc, neutre, froid, contrôlé, charté, lissé, ordonné, ce monde est d’un ennui mortel.

Je me lève d’un coup : “Ah puis merde, allez-y, condamnez-moi !”

“Monsieur, restez calme, vous vous êtes déjà exprimé”

“Non, je suis sérieux. A quoi bon, j’ai tué ces insectes oui ou non ? Voilà, j’ai pas déclenché mon protector machin. J’en peux plus des protector de tout, pourquoi on en est là, pourquoi c’est nous qui payons pour ce que les générations passées n’ont pas su protéger ? Pourquoi la répression plutôt que l’éducation ? Pourquoi…”

Je n’ai pas eu le temps de finir, les policiers derrière moi m’ont pris en tenaille avant de me menotter et de m’enfermer dans une cellule juste derrière.

Le public exulte, le juge trépigne, la presse sourit.

La séance est levée et le procès reporté. Mon petit laïus a fait son chemin et a réveillé quelques consciences. J’avais balancé ça au bluff mais visiblement ça a eu un écho. Partout dans la presse, des articles élogieux sur ma réparti avec des titres magnifiques comme “Le pavé dans l’amère”, “Arcélino, coupable d’être humain ?”, “Le droit à l’oubli”. Des pétitions pour ma libération, des manifestations un peu partout, pas mal de lettres d’amour et même une petite culotte. Il semblerait que la population ne veuille plus être culpabilisée. Qui juge les moustiques de nous piquer, d’être responsable de la plus grande épidémie qu’a connu notre siècle ? Personne. Les cafards, eux, au moins, ne nous blessent pas. Ils sont dégoûtants mais inoffensifs. Les constructeurs automobiles eux-mêmes, ont installé en série des protecteurs d’insectes.

Malgré tout, je fus condamné pour l’exemple mais à une peine plus légère que prévue, peine que mes comités de soutien ont payés, même la caution, je n’ai pas fait un jour de prison. Et c’est comme ça que je suis devenu animateur d’une émission de télé où je parle de sujets polémiques et écologiques : ”Pour ou contre le retour des insectes dans notre alimentation”, “Manger des cailloux est-il vraiment bon pour la libido ?”

À toi, L’enfant d’Alep

J’aurais voulu regarder plus loin avec toi, voir par delà ces ruines qui nous entourent, te montrer l’autre monde, celui des rues calmes et apaisées, celui des parcs verdoyants sur lesquels des enfants comme toi s’ébattent sur des structures protéiformes, celui des hauts immeubles où chacun s’échinent à se faire une vie plus douce.J’aurais voulu que tu goûtes une glace au chocolat que tu t’en mettes plein les joues, que tu croques dans un croissant frais avec beaucoup d’insouciance, te voir marcher en dansant dans les longues avenues, que ton sourire témoigne de ta légèreté de vivre. J’aurais voulu que pour toi tout ceci soit normal, que ça ne relève pas du fantasme ou du souvenir.

Toi l’enfant d’Alep, enseveli sous ces ruines, toi dont les bombes aveugles ont écourté la vie. Je pense à toi et à ton innocence, à ton petit corps meurtri, si fragile.

Je pleure sur vos visages inconnus, vous qui n’avez rien demandé, victimes de la folie de quelques hommes qui n’ont pour moi plus rien d’humains. Je ne fais pas partie de leur race, je suis un homo-sapiens comme toi et eux sont des animaux puants, des charognards laissant à d’autres le soin de tuer leur victime.

J’ai un enfant moi aussi, un enfant comme toi, je l’aime énormément et quand je le regarde dormir paisiblement, je pense à toi et à la vie que tu as dû mener pendant ces derniers mois. Je le regarde et je me demande comment, COMMENT peut-on faire souffrir une chose aussi belle et candide ? Je n’ai pas la réponse, les cyniques diront que la guerre suggère des victimes, je suggère à la guerre d’aller se faire foutre.

Excuse mon langage, je suis en colère.

Les nuits nouvelles 

Quand je te vois la nuit, courbée comme un soleil rompu, offrir un sein suintant, à ce morceau de nous, Quand je vois tes cheveux s’effondrer sans frasque dans l’obscurité de tes cuisses, enrobant notre enfant de ton amour éthéré, je me sens volubile comme un parfum éteint qui attendrait son heure pour aborder la terre. 

Je suis spectateur de vos silhouettes que la lueur des lampadaires vient faire danser sur les murs et les yeux mi-clos je me rendors en rêvant encore de vous. 

Nos nuits nouvelles se respirent à trois. Elles sentent le renouveau, l’espoir et quelques fois la patience. 

J’entends ses petits soupirs d’enfant repu et toi qui lui chuchote les raisons de notre amour. 

Dans ce cocon de tissu, notre petite troupe se coagule en un amas de molécules prêtent à former une nouvelle espèce, nous. 

L’héritage de Cioran

Bouillonnant devant les JT, je pouffe, soupire, m’exaspère devant le spectacle politique mondial et je me sens comme une molécule inoffensive dans un monde de virus mortel. Je me sens insignifiant, électeur déboussolé, fatigué par un système auquel je ne crois plus. 
Nos convictions et nos sentiments ne sont plus que des statuts jetés ici et là sur des réseaux sociaux dans lesquels ils se perdent parmi la foule des indignés. 

Nous signons des pétitions en masse, nous modifions nos avatars pour témoigner notre solidarité, parfois nous nous laissons prendre par un crowdfunding où nous laissons quelques euros histoire de se racheter une bonne conscience. Mais au fond, que fait-on ? Que fait-on sinon nous plaindre de notre sort, d’avoir une solidarité virtuelle, de fustiger nos gouvernants, les élites de ce monde, d’écrire des billets de blog comme celui-ci que personne ne lira dans lequel je reproduis ce que je critique ?
Je trouve que tout ceci révèle notre incapacité à nous rebeller assez longtemps pour que ce monde change ? Tout le monde est d’accord pour dire qu’aucun politique n’est à la hauteur mais il ne se passe rien. Les mêmes qu’on abhorre font campagne, l’un d’eux sera élu et rien ne changera à part nos droits individuels chaque fois un peu plus rognés. Nous avons déjà perdu !

Qu’avons nous fait de notre esprit de combat, du fait de prendre des risques ? Nous détacher de notre confort pour salir les rues de notre liberté chérie est un effort considérable. Alors oui, parfois on bat le pavé, mais les chefs d’états savent très bien que nous finissons toujours par nous épuiser. Ils ont la patience de leur côté et même si parfois ils font quelques concessions, au final, le peuple est perdant. Toujours !

Je ne suis même pas anarchiste, communiste ou je ne sais quoi, je suis désabusé. Tiens, je devrais fonder un parti « Les Désabusés ».
Je pense à notre vie, une vie courte et frêle dont on gâche le tiers devant des écrans à s’abrutir de choses imbéciles qui sont censées nous divertir pour que nous pensions moins à la fatalité de nos vies, étudier pour travailler, travailler pour subvenir à nos besoins et parfois s’enrichir un peu et puis mourir en laissant à l’état la moitié de ce que nous avons mis une vie à économiser.

Une vie courte et frêle qui ressemble à une course effrénée vers un pouvoir factice dont ne sait plus très bien définir les limites de la décence. Le pouvoir d’achat, quelle expression horrible !

Nous vivons dans une société de la division. On déstructure, dématérialise, démantèle, sectorise, communautarise, classe, ghettoïse… on réduit tout, format nano, une vie en binaire, protozoaires numériques n’attendant que sa prochaine évolution pour conquérir le monde informatique.

 On se laisse disparaître jusqu’à offrir nos vies à des « Clouds » rendant nos destins vaporeux, abstraits et finalement inexistants. Nos vies ne sont plus qu’une succession de jpeg encodés dans des applis protéiformes, succédanés de nous, regroupés dans des data-centers que des hangars secrets, obscures et moches conservent indéfiniment, et dans quel but ? Jusqu’à quand ? 

Nous ne sommes même pas assez convainquant dans notre volonté de protéger notre planète. Certains ne croient même pas à la pollution des activités humaines ou alors ils s’en fichent, prônant une société du tout industriel où seule l’expansion des marchés compte sans jamais penser à l’homme, à cette vie courte, frêle et unique. Nous nous sommes oubliés, pire, nous sommes nos propres bourreaux et aujourd’hui je nous observe nous détester, nous remuer dans un océan de déception et n’avoir en retour que le mépris des étoiles qui dans leur apesanteur se jouent de nous voir subir l’attractivité de nos angoisses. 

Cet univers manque de justice et d’équilibre et pourtant nous continuons d’espérer. C’est dingue comme l’homme est optimiste au fond. Malgré tout ce qu’il subit, il continue de croire qu’un monde meilleur est possible. Personnellement, je crois à la fin de notre humanité et que la nature finira par reprendre ses droits. Que ce soit dans 10 000 ou 100 000 ans, ça arrivera. Je vous ai foutu la pêche non ? 

Le parfum de la nuit

Je rentrais dans la nuit comme on rentre dans un rêve, un peu angoissé, un peu gauche, un peu méfiant.

Enveloppé par l’écrasante lumière des lampadaires, j’errais dans les rues, seul avec mon ébriété, croisant des personnages métamorphosés.

La nuit, on retourne à l’état sauvage. Nos sens semblent plus primitifs, plus à vif, tout paraît plus précis, plus mystique, comme si elle laissait s’exprimer la version la plus obscure et folle de notre âme..

J’aime la nuit, dans ce qu’elle a de plus angoissante, de plus authentique, je m’y sens chez moi, en territoire familier. J’aime à me croire un de ces fantômes inquiétants.

Je titube sur le trottoir en faisant mine de garder le cap, je ne sais pas trop où je suis mais je m’en fous royalement, je n’ai pas envie de rentrer chez moi, dans ce foyer puant, étroit, dans cette chambre minuscule, moisie dans laquelle je viens de passer plus de deux ans de ma vie. J’ai envie de marcher jusqu’à ce que l’aube vienne effleurer la terre, qu’elle colore l’horizon de ses teintes incroyables, un peu rose, un peu orange et ce dégradé de bleu… Y’a rien de plus beau !

Je fouille dans mes poches et je retrouve un gant en dentelle rouge, je le respire, il sent fort le parfum de cette danseuse à moitié nue qui est venue s’asseoir sur mes genoux et à qui j’ai payé une danse privée. J’ai trouvé ça chiant, frustrant, je me suis tout de suite senti sale.

Elle m’a regardé comme si j’étais le mec le plus attirant de la salle, riait à mes blagues et je trouvais son accent d’Europe de l’Est un peu touchant. Je n’étais pas dupe, je savais qu’elle n’en n’avait rien à foutre de ma gueule, elle voulait juste se faire de la thune et moi je voulais juste vivre un truc un peu original ou je ne sais pas ce que je voulais exactement, me sentir comme ces mecs friqués qui passent leurs soirées dans ces clubs.

Elle m’a pris par la main, je l’ai suivi jusque dans un salon privé. Nous avons franchi un rideau épais qui abritait un large fauteuil capitonné. Je m’y suis assis, sa silhouette sublime se devinait par le reflet d’un spot rouge au plafond. c’était à la fois sensuel et nul. Elle dansait sur moi, se frottait langoureusement contre mes cuisses et pourtant je ne trouvais rien d’excitant. J’ai voulu la prendre par le bras pour lui dire que finalement je voulais partir, elle a poussé un petit cri, c’est interdit de les toucher, un molosse est venu me dire de me calmer. Je me suis levé et je suis parti.

J’ai eu un coup de blues monumental. Je ne savais pas si j’avais honte, si j’avais de la peine pour cette fille ou du dégoût pour  notre société.

Je me suis senti un homme différent, loin de ceux que je voyais vider des bouteilles de champagne en se léchant les lèvres lubriquement à la vue de ces hôtesses. Il y avait une sorte d’équilibre entre ces corps à moitié offerts et ces clients venus croire le temps d’une soirée qu’ils étaient désirables, virils. J’ai trouvé ça ridicule en fait.

J’ai cherché du regard les mecs avec qui j’étais venu, le son était trop fort, les spots trop clignotants, l’odeur trop mélangée entre l’alcool, la sueur et les parfums, j’en ai eu une sensation d’étouffement et j’ai fini par partir sans prévenir.

Maintenant, je suis dans cette nuit qui n’en finit pas, traversant le pont des Arts engoncé dans ma veste humide. Que cette ville est belle ! Paris me fait plus d’effet à ce moment là que toute la mascarade que je viens de fuir. Je reste un instant dans le froid à attendre qu’il ne se passe rien, puis je décide de rentrer chez moi, le soleil tarde trop à venir.

De toute évidence, le ciel est gris. Je m’en suis rendu compte en regardant au travers des persiennes quand cette lumière faible et diffuse qui peine à entrer dans ma chambre, s’est troublée de quelques gouttes timides suintantes dans les interstices. Une pluie silencieuse, de celle qui vous laisse moite, claustrophobe. une pluie de septembre, lourde, collante, chiante.

Je remonte ma couette par dessus mes oreilles, tentant de me convaincre que la nuit n’est pas encore finie. J’embrasse mon coussin dans un câlin réconfortant, je sens quelque chose dans ma main, je l’ouvre, j’y trouve un gant en dentelle rouge, je le respire profondément.