La leçon de poésie

– « Maître ? »

– « Oui, Sandro ! »

– « Je ne trouve pas mes mots… »

– « Tu n’as pas à les trouver, c’est eux qui se représentent à toi. »

– « Mais, je ne sais pas. »

– « Tu es là pour apprendre, non ? »

– « Oui, mais, je ne sais pas, peut-être n’ai je pas assez vécu… »

– « Le verbe est intemporel, il se moque de ton passé et de ce qu’il adviendra de toi, il se contente d’être, d’attendre qu’on l’utilise. »

– « Ne devient on pas poète pour exprimer des souffrances et des sentiments qu’on ne saurait exprimer autrement ? Je ne souffre de rien, j’ai plutôt une vie calme et sereine. »

– « Le poète est ancré dans la vie, pas du tout en marge comme on aime à le dire, pas comme un être éthéré, qui de sa peau livide semble souffrir de vivre, non, il est bien parmi nous, la réalité chevillée au corps. Mais une part de lui flotte un peu plus haut, histoire d’avoir une vue d’ensemble sur ce que nous sommes, nous, ses contemporains.
Il nous observe sans mépris, pose des mots sur des sentiments, sur des souffrances, sur des existences, parfois ça se résume à quelques vers vaporeux dont il faut se méfier par leur aspect volatile, en vérité, ils collent à la peau, vous suivent pendant quelques temps. La poésie est peut-être un parfum finalement.
Elle exhale de tous ses mots pour vous entêter jusqu’à vous soumettre, d’une écriture agrume aux teintes de musc blanc. Un peu acidulée, un peu amande, un peu âcre… opiacée.
C’est un vice comme un autre dans lequel on aime s’abandonner. Du moins, s’aimait, car de nos jours, la poésie est rare, jugée désuète. Et pourtant, elle rend le temps d’une lecture, la gravité moins attractive, on lévite subtilement de quelques millimètres seulement et on se repose sur ses allitérations comme sur un champ lexical printanier. Même dans la noirceur le poète tente de rendre esthétique ce qui est moche et dégoûtant. Il s’évertue à verbaliser ce dont il est témoin avec beaucoup de candeur alors que la plupart d’entre nous résumerions la situation par un grand soupir d’exaspération ou de bonheur non feint.
Le poète se trimballe toujours avec une cargaison de mots futiles, de verbes caractériels, d’adjectifs malicieux. Il retombe toujours sur ses pieds, c’est un animal agile qui sous l’apparence d’une hypersensibilité, est solide comme un diamant brut, taillé pour enjoliver n’importe quelle phalange. Il n’y a pas de poètes maudits, il y a des désespérés, des désabusés que les introspections trop longues ont abîmées. Ceux vaincus par le cynisme de notre société, qui ont le cuir de l’optimisme trop usé. Ceux-là se prélassent dans une rhétorique opaque, offrant de longues tirades à la gloire de l’obscurité, là encore dans un soucis de rendre beau ce qui est triste. »

– « J’ai rien compris maître… »

Le maître soupira longuement et de sa main craquelée extirpa un gros livre d’une vieille sacoche qui pendait sur une patère en bois de cerisier.

– « Approche ! »

Le jeune disciple approcha timidement en penchant la tête pour lire la couverture du livre.

– «  Tu vois ce qu’il est écrit ? »

– « Non. »

– « Approche encore. »

Le petit élève approcha encore.

PAF ! Le maître lui claqua le livre sur le nez.

L’adolescent se mit à hurler en se tenant le nez, jurant sur son maître de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait.

– « Tu vois, maintenant que tu as vécu une douleur, essaye d’écrire dessus. »

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Nuance d’êtres aimés

Les gens qui s’aiment se sont aimés parce qu’il fallait qu’ils s’aiment. C’est comme ça, comme une évidence, on se rencontre et paf, il se passe un truc qui fait qu’on s’aime. On peut aimer pour plusieurs raisons et parfois pour les mêmes, souvent pour les mauvaises. On peut aimer plusieurs fois, de différentes façons, avec des intensités variables, mais on aura aimé au moins une fois.

J’ai aimé, beaucoup, souvent, à me demander si je savais vraiment ce qu’aimer voulait dire. Un vrai cœur d’artichaut, un peu cucul, un peu concon. 

Est-ce que ce ventre noué quand on est face à l’aimé suffit à nous faire croire qu’on aime ?  

Est-ce que je ne cherchais pas surtout à être aimé. Est-ce que j’ai aimé pour qu’on m’aime ? Est-ce qu’on aime pour s’aimer soi-même un peu plus ? 

J’ai aimé souvent donc, avec beaucoup de souffrance, de maladresse, d’un amour naïf, déraisonnable. L’amour qui fait mal parce que pas abouti, unilatéral, espéré. 

Je t’ai aimé toi, énormément, d’un amour éclatant, trop intense. Je t’ai mal aimé, il débordait de partout, mon amour. Je te regardais comme une idole, comme un trésor précieux que je ne méritais pas, adorant ton corps comme un paysage sublime dont je ne me lasserai jamais. J’ai dû t’étouffer avec mes attitudes mièvres et ma peur de te perdre. Finalement, c’est ce que j’ai le mieux réussi, te perdre. 

J’ai oublié alors le verbe, le temps, l’emprise qu’à le vent sur mes humeurs. J’ai oublié jusqu’à mon nom, la façon dont je voyais les couleurs, le prix des bonbons. J’ai perdu la notion de plaisir, de bonheur, de bien-être. Je vivais dans une mélasse épaisse et gluante qui me maintenait au sol comme pour me dissoudre dans le bitume et ne faire de moi qu’une tâche sombre, vestige d’un truc dégueulasse. 

Il a fallu un autre amour, plus doux, plus patient qui m’a offert un amour plus grand encore, nanoparticulaire, cousu dans mon ADN, un amour de parent qu’aucun amour jusque là n’avait surpassé. Il est au sommet de la pyramide des sentiments. Bien installé là-haut à contempler tous mes échecs amoureux avec bienveillance et nostalgie. Maintenant, c’est vous que j’aime, ma famille, d’un amour abyssal et combien j’aime cet infini… 

Insultotherapie

– Sombre petite merde, t’es fier de toi avec ta tronche de petit Nicolas assis au premier rang des immondices ? J’voudrais t’énumérer toutes les raisons qui font que je te méprise au plus haut point mais je vais commencer par tes petites lâchetés ordinaires, comme quand tu te dépêches d’entrer dans les transports en gênant ceux qui descendent pour avoir ta putain de place assise. Ah, tu t’en occupes bien de ton cul pour lui donner un maximum de moelleux. Qu’importe s’il y a une personne âgée, dans le plâtre, enceinte ou je ne sais quoi d’autres qui justifierait qu’elle soit assise et toi debout. Tu prendras bien soin de retourner la tête pour faire comme si tu l’avais pas vue en espérant qu’elle ne t’implorera pas du regard de lui céder ta place si sournoisement gagnée. T’arrives à te regarder dans un miroir sans avoir honte ? Comme quand tu ignores un mendiant en lui jurant tous les saints que t’as pas de pièces avec ton air désolé. Le gars est pas con, il passe sa journée à se prendre des taules, c’est son affaire à lui, la mendicité. Pour 100 crampes, il se prendra deux ou trois euros, mis bout à bout dans sa journée, il aura peut-être de quoi s’acheter à manger, un lit, à boire au pire, tant pis s’il se saoule la gueule, faut bien qu’il se vide la tête du moment qu’il est pas violent. Bien sûr que tu peux pas donner à tout le monde mais un bonjour et un sourire, c’est déjà le minimum de respect que tu lui dois au gars, il a autant besoin d’argent que de se sentir humain lui. Tu veux pas donner ? Tu dis non et bonne journée et peut-être qu’un autre aura tes faveurs un jour de bonne humeur, dans ta grande mansuétude, tu lâcheras ta petite pièce et tu marcheras la tête haute persuadé d’être un mec bien. En attendant rien ne t’empêches d’être honnête, il le sait que t’as des pièces. T’es lâche comme si t’avais peur que ta petite vie soit bousculée dans sa monotonie, tu te plains qu’elle soit chiante mais dès que y’a un point virgule, tu sais plus quoi écrire après. T’es du genre à te garer en double file alors qu’il y a une place vide à côté mais t’as la flemme de faire un créneau et aussi parce que t’es un connard de première. Dommage que la connerie soit pas une maladie, tu serais déjà six pieds sous-terre mais t’es tellement con que même la sélection naturelle veut pas de toi. T’es le genre de mec méprisable qui passe au feu orange avec ta voiture de branleur et qui se retrouve coincé sur le passage piéton à faire chier tout le monde. Ta voiture est à l’image de ta bêtise, une grosse caisse que tu crois être le prolongement de ta bite. T’es lâche comme quand tu regardes cette fille se faire emmerder dans la rue ou dans les transports et que tu attends de voir si un autre va intervenir, trop tard, t’arrives à ta station, en attendant, elle, elle continue d’avoir les jambes tremblantes et la gorge serrée. Tu t’es pas dit qu’il fallait chercher son regard pour voir s’il était dans le besoin ? Non, t’as attendu et t’as rien fait. Tu me fous les boules avec ton envie d’être mieux servi que par toi-même, ton besoin maladif d’être premier partout, une orgie de lâcheté pour ton confort ordinaire, comme quand tu essaies de gratter des places dans une file d’attente, ta façon de te jeter sur les petits fours dans un cocktail comme si t’avais pas bouffé depuis 6 mois, comme quand tu craches sur tes collègues pour te faire bien voir de ta hiérarchie, un vrai menhir de dégueulasserie. T’es là, figé comme un con à me laisse t’insulter et ta seule réaction c’est cet air débile de papillon devant un lampion, on dirait que tu prends plaisir à te faire traiter comme une merde. On dirait que tu t’es découvert, que t’as trouvé un sens à ta vie  » alleluia, je suis une raclure libérée !  » Mon pauvre, la seule fois où t’as eu du courage c’est quand t’as penché ta tête pour embrasser ta meuf la première fois, alors que si on creuse un peu on comprendra qu’elle s’est laissé faire parce que ton côté teubé ça lui a plu. Je suis étonné que tes parents t’aient pas renié, un fils aussi flasque et péteux, moi, je le déshérite. T’es du genre à balancer tes voisins au flics, à vouloir que chacun paye ce qu’il a consommé au restaurant, du genre à être chiant quoi, à te plaindre des gens qui profite du système mais là, t’hésite à bien en profiter aussi hein ma gueule ? Sauf que toi, t’es persuadé d’être dans ton bon droit hein mon con ? T’es français de souche alors tu te crois prioritaire sur la misère et le social ? T’es juste bon à lécher le cul de tout ce qui te peut t’apporter quelque chose sans rien donner en échange. Je déteste les vauriens comme toi, je les toise et les illumine de mon mépris magnifique. Voila ! 
– WoW… Ah ouai… cool… mais Merci, pfiouuu ça fait du bien wouaou. J’adore. Je vous dois combien ?
– 60 euros 
– Ah ouai quand même 
– Ah bah faut ce qui faut hein 
– Non mais ça va, ça les vaut. Encore merci, vraiment ! Je voudrais un autre rendez-vous.
– Ok le 15 à 14h30 j’ai une place.
– Ah c’est moi qui peux pas j’ai une séance d’hydroyoga avec mon chat.
– Ah alors le 17 alors ? A midi ?
– Parfait ! Bonne journée et à bientôt docteur. Je languis hihi !

Serial Twitter

Cette chaise en bois à la structure tubulaire, – la même que celle que j’avais en primaire à l’école des Micocouliers –, me brisait le bas du dos, le cul plus exactement.

Voilà des heures que j’étais assis à me faire postillonner dessus par le brigadier-chef de la gendarmerie tout en supportant le regard sombre de Gérard Depardieu installé dans son poster du film “36 quai des orfèvres” et qui trônait derrière lui.

  • “Mais, ça fait des moiiiis qu’on vous suit Monsieur ! On a un dossier long comme le bras sur vos agissements. Alors, arrêtez d’essayer de noyer le poisson et avouez que c’est vous !”

 

  • Jamais compris cette expression, “long comme le bras”… c’est pas si long un bras, et ça dépend du bras de la personne et…

 

  • TA GUEULE !

 

  • “ “Votre gueule !” pour être cohérent avec votre vouvoiement. Si vous savez que c’est moi, pas la peine d’avouer non ? Et puis un poisson ne se noie pas puisque l’eau est son milieu naturel, gros malin…”

 

  • “Continuez votre insolence, vous ferez moins le malin devant le parquet”

 

  • “Devant le parquet ? Je suis vernis… hihi…”

 

  • “ÇA SUFFIT VOS BLAGUES POURRIES OK ? Les faits dont on vous accuse sont graves !”

 

  • “Elles sont pas pourries… elles sont pour rire…” chuchotais-je timidement.

 

II leva les yeux au ciel et de ses deux index turgescents, nota scrupuleusement sur son clavier chacune de mes réponses. Il tapait si fort sur les touches que la tête de la figurine Reine Elizabeth posée sur son bureau dodelinait à tout rompre. Ça me faisait rire, pas lui.

  • “Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de ce qui vous attend. C’est la perpèt’ au moins”

 

  • « Euh… c’est pas “la”, c’est “le”, car c’est “LE père qui pète ahah… le père pète…” . Par ailleurs, ça ne peut pas être “au moins” car y’a pas plus que perpètwitté en France en fait… enfin, j’dis ça, j’dis rien. »

 

  • « Mais, vous vous croyez où exactement ? »

 

  • « Ben… c’est à dire que je suis au même endroit que vous là, dans un commissariat monsieur. Pourquoi me poser la question ? »

Le gendarme se frotta les yeux et fit claquer les articulations de ses doigts.

  • « Je vous énumère à nouveau les faits qui vous sont reprochés, ça va vous calmer « 

J’écoutais religieusement sa voix grave et autoritaire énoncer la liste de mes méfaits.

  • “Le jeudi 24 février, vous avez mis le feu volontairement à la Chapelle Saint-Bernard-de-Malakoff et le lendemain, à 8h12, vous avez twitté “Elle a le feu au culte cette chapelle (ardente)”
  • Le 12 mars, lors d’un voyage officiel de Maître Collard, vous vous êtes fait passer pour un militant FN et provoqué un accident alors qu’il montait sur une tribune, lui cassant les deux jambes. L’après-midi même, vous avez twitté “finalement, ça casse bien trois pattes à un Collard”
  • Je continue ? En septembre de l’année d’avant, vous avez kidnappé Benjamin Biolay. Il a été retrouvé nu, ligoté et recouvert de peinture violette dans un champ d’aubergines, le lendemain, vous twittiez “A mon avis, Benjamin Violet, il est vert !”

 

  • “Ah oui, mais, attendez, j’ai fait 111 retweets n’empêche ! Mon plus gros score !”

 

  • “Donc, vous avouez ?”

 

  • “C’est pas interdit d’avoir de l’humour, non ?”

 

  • Non, mais, c’est nul ! Elles sont nulles vos blagues. Vous vous faites même pas RT. Vous êtes devenu un loleur compulsif, un acharné de l’humour, dépendant du like, du RT, vous êtes devenu tellement accro, que vous en êtes venu à provoquer des faits divers pour pouvoir en faire des jeux de mots. C’est pathétique putain !

 

  • Ah non, ça, c’est pas mes tiques, c’est sûr…

 

Le gendarme me fixa, l’air livide, pendant que j’entendais ses collègues pouffaient derrière la porte. 

  • “Ça irait encore si ça ne devenait pas de plus en plus grave, et pourtant les faits que je viens de vous énoncer sont terribles pour votre condamnation, d’autant plus qu’on a vos déplacements GPS, votre agenda, tout correspond et ce petit carnet de note avec vos futurs plans : “Dick Renverse”, C’est quoi ça ? Vous comptiez renverser Dick Rivers ? “Faire accuser le pape de meurtre et twitter : “Le pape a le mobile ”, et le pire, “brûler vif un avocat célèbre et twitter “Est-ce qu’un avocat qui s’immole, ça fait un guaquimole ?” Vous êtes cinglé ou quoi ? D’ailleurs, c’était pas une question, vous l’êtes.

J’ai bien tenté de me défendre mais ses collègues étaient déjà en train de me remettre les menottes avant de m’emmener à nouveau en cellule.

Ils me poussèrent si virilement dans la petite pièce sale et malodorante que je me suis écroulé comme une merde sur le sol en béton. Je les ai regardés en « sourisanglotant » et d’une voix tremblante, leur dis : “je suis au pied du mur on dirait hihi”

La lourde porte se referma sur ces mots qui vinrent s’écraser sur leur stoïcisme.

J’étais seul, triste car mon nombre de followers allait surement diminuer. Je pensais à la prison, à la vie qui m’attendrait prochainement, j’espérais ne pas être à Fresne… car je ne comptais pas m’arrêter.

 

 

 

 

 

 

 

Sacha 

Ta petite tête vient se frotter contre la mienne, elle finit par se caler dans mon cou comme pour y trouver refuge. 

Tu effaces par ce geste tout ce que le monde a de mauvais, comme si le fait de te blottir contre moi nous enfermait dans un cocon d’insouciance. Il ne reste à cet instant que nous deux et la douceur de tes cheveux d’enfant qui glisse sur ma peau, tes petits doigts qui enserrent les miens et tes yeux curieux de tout.

Tu me regardes. 
Mon visage t’intrigue.

Ces poils sur les joues, sur le menton, sous ce nez un peu rond, cette bouche charnue qui cache un tas de dents, tu aimes y glisser tes doigts pour que je fasse semblant de les manger, ton visage s’illumine alors d’un sourire instinctif, indispensable, tes yeux se plissent et ton visage prend des airs d’universalité. 

Tu me tapotes sur le torse, je suppose que ça veut dire que tu es heureux, ici avec moi. Tu baragouines ce que tu peux avec les mots qui sont les tiens « baba, dada, guegue »,  je ne comprends rien mais je sais que tu me confies déjà beaucoup de choses. 

Oh Sacha ! Mon fils, mon île luxuriante, mon océan primordial, que j’aime t’observer dans les prémices de ta vie. Te voir te mouvoir avec maladresse, chaque jour observer les infimes progrès qui petit à petit t’entraineront loin de moi. Je voudrais que jamais ne meurt cette douce naïveté et que nous soyons toujours à se rire dessus de nos onomatopées. 

Je me rends compte combien ces moments sont précieux, je les sais évanescents et moi si éphémère.

Oublions ce qu’il adviendra. Profitons de maintenant, de cet instant où tu te frottes les paupières rongées par le sommeil auquel tu tentes en vain de résister. Tes petits yeux se ferment pour de bon, ton souffle se fait plus profond, ta tétine suspendu à tes lèvres tombent lentement, quelques sourires s’échappent subtilement de tes rêves. Dors bien mon Sacha.  

Génocide sur le pare-brise

Une rumeur flotte dans les hauts plafonds du tribunal. La cour entre dans la salle d’audience avant de s’installer dans son siège, le silence s’impose lentement. Le juge réajuste sa robe, se racle la gorge et jette par dessus ses petites lunettes épaisses un regard tranchant vers le public puis vers moi, l’accusé.

Il m’invite à venir à la barre et je sens dans mon dos les regards inquisiteurs d’un public hostile qui m’enverrait bien en prison sur le champ.

“Monsieur Arcelino, vous êtes accusé d’avoir commis, la nuit du 18 avril de cette année, un génocide envers plusieurs espèces d’insectes dont la plus protégée, la Calopteryx splendens…”

un brouhaha de stupeur retentit dans la salle.

“Chuuut ! s’il vous plait ! Monsieur, veuillez nous expliquer les faits.”

“Euh… c’est à dire que… ben… euh, je…enfin…” susurrai-je

“Plus fort, Monsieur Arcelino, afin que tout le monde puisse vous entendre !”

“Alors, il était 22 heures et quelques, je rentrais chez moi après être aller à la salle de sport. Sur le retour, j’ai pris le chemin habituel quoi, enfin, voilà et puis j’ai été arrêté par les gendarmes.”

“Oui et ces derniers ont constaté sur votre pare-brise une accumulation d’impacts violents entraînant la mort de 23 moustiques, 5 papillons de nuit, 12 moucherons, et… une libellule donc !”

Stupeur à nouveau dans la salle.

Il me parle comme s’il me grondait, j’essaye de faire bonne figure en gardant un visage neutre et les épaules droites.

“SILEEENCE… S’IL VOUS PLAÎT SILEEENCE !”

“Pourquoi n’avez-vous pas déclenché votre Halo Safe Insector ? Vous savez pertinemment que suite au décret “HULOT 8542bis” la non-utilisation d’un protecteur d’insectes et la mise en danger d’iceux est condamnable d’une peine de 10 ans de prison ferme et de 75 000 euros d’amende et vu le massacre que vous avez créé, vous êtes bon pour un peine record”

Je n’en mène pas large, je dirai même que je me fais carrément dessus. Je bredouille un argument de défense qui ressemble à un borborygme après avoir mangé un steak de soja trop copieux, mais n’ayant pas d’avocats, je fais de mon mieux. Je me reprends.

“N’y a t-il pas là un problème de fabrication des véhicules qui devraient déclencher par défaut et en toutes circonstances ce fameux bouclier protecteur ? Nous ne sommes pas infaillibles ? Et si désormais nous devons être aussi vigilant envers les derniers animaux qui peuplent notre planète, pourquoi ne pas installer en série ce genre de système et pourquoi tous les constructeurs n’en installent pas par défaut sur tous leurs véhicules à hydrogène ? Pour nous faire consommer plus ? Il y a une magouille derrière ça, On joue avec la nature pour se faire des crédits, comme toujours…”

Je sens que j’ai conquis quelques personnes dans le public car un murmure parcourt le tribunal et je vois la face du juge qui s’est un peu défaite.

“Il suffit d’appuyer sur un bouton monsieur…”

“N’avez vous pas vous aussi parfois des moments d’égarement monsieur le juge ?”

“C’est moi qui pose les questions, ne tombez pas dans l’insolence Monsieur Arcelino !”

Le juge me renvoie sur le banc des accusés et je regarde défiler une myriade d’experts et de policiers qui m’enfoncent chacun un peu plus dans une merde noire.

Je sais que je suis foutu, j’aurai dû penser à ce putain de bouton et surtout y penser quand je voyais sur mon pare-brise les nombreux impacts d’insectes écrasés, mais j’avais trouvé ça joli, ça faisait une constellation. On en voit plus trop des trucs jolis dans notre nouveau monde aseptisé. Tout est blanc, neutre, froid, contrôlé, charté, lissé, ordonné, ce monde est d’un ennui mortel.

Je me lève d’un coup : “Ah puis merde, allez-y, condamnez-moi !”

“Monsieur, restez calme, vous vous êtes déjà exprimé”

“Non, je suis sérieux. A quoi bon, j’ai tué ces insectes oui ou non ? Voilà, j’ai pas déclenché mon protector machin. J’en peux plus des protector de tout, pourquoi on en est là, pourquoi c’est nous qui payons pour ce que les générations passées n’ont pas su protéger ? Pourquoi la répression plutôt que l’éducation ? Pourquoi…”

Je n’ai pas eu le temps de finir, les policiers derrière moi m’ont pris en tenaille avant de me menotter et de m’enfermer dans une cellule juste derrière.

Le public exulte, le juge trépigne, la presse sourit.

La séance est levée et le procès reporté. Mon petit laïus a fait son chemin et a réveillé quelques consciences. J’avais balancé ça au bluff mais visiblement ça a eu un écho. Partout dans la presse, des articles élogieux sur ma réparti avec des titres magnifiques comme “Le pavé dans l’amère”, “Arcélino, coupable d’être humain ?”, “Le droit à l’oubli”. Des pétitions pour ma libération, des manifestations un peu partout, pas mal de lettres d’amour et même une petite culotte. Il semblerait que la population ne veuille plus être culpabilisée. Qui juge les moustiques de nous piquer, d’être responsable de la plus grande épidémie qu’a connu notre siècle ? Personne. Les cafards, eux, au moins, ne nous blessent pas. Ils sont dégoûtants mais inoffensifs. Les constructeurs automobiles eux-mêmes, ont installé en série des protecteurs d’insectes.

Malgré tout, je fus condamné pour l’exemple mais à une peine plus légère que prévue, peine que mes comités de soutien ont payés, même la caution, je n’ai pas fait un jour de prison. Et c’est comme ça que je suis devenu animateur d’une émission de télé où je parle de sujets polémiques et écologiques : ”Pour ou contre le retour des insectes dans notre alimentation”, “Manger des cailloux est-il vraiment bon pour la libido ?”

À toi, L’enfant d’Alep

J’aurais voulu regarder plus loin avec toi, voir par delà ces ruines qui nous entourent, te montrer l’autre monde, celui des rues calmes et apaisées, celui des parcs verdoyants sur lesquels des enfants comme toi s’ébattent sur des structures protéiformes, celui des hauts immeubles où chacun s’échinent à se faire une vie plus douce.J’aurais voulu que tu goûtes une glace au chocolat que tu t’en mettes plein les joues, que tu croques dans un croissant frais avec beaucoup d’insouciance, te voir marcher en dansant dans les longues avenues, que ton sourire témoigne de ta légèreté de vivre. J’aurais voulu que pour toi tout ceci soit normal, que ça ne relève pas du fantasme ou du souvenir.

Toi l’enfant d’Alep, enseveli sous ces ruines, toi dont les bombes aveugles ont écourté la vie. Je pense à toi et à ton innocence, à ton petit corps meurtri, si fragile.

Je pleure sur vos visages inconnus, vous qui n’avez rien demandé, victimes de la folie de quelques hommes qui n’ont pour moi plus rien d’humains. Je ne fais pas partie de leur race, je suis un homo-sapiens comme toi et eux sont des animaux puants, des charognards laissant à d’autres le soin de tuer leur victime.

J’ai un enfant moi aussi, un enfant comme toi, je l’aime énormément et quand je le regarde dormir paisiblement, je pense à toi et à la vie que tu as dû mener pendant ces derniers mois. Je le regarde et je me demande comment, COMMENT peut-on faire souffrir une chose aussi belle et candide ? Je n’ai pas la réponse, les cyniques diront que la guerre suggère des victimes, je suggère à la guerre d’aller se faire foutre.

Excuse mon langage, je suis en colère.

Les nuits nouvelles 

Quand je te vois la nuit, courbée comme un soleil rompu, offrir un sein suintant, à ce morceau de nous, Quand je vois tes cheveux s’effondrer sans frasque dans l’obscurité de tes cuisses, enrobant notre enfant de ton amour éthéré, je me sens volubile comme un parfum éteint qui attendrait son heure pour aborder la terre. 

Je suis spectateur de vos silhouettes que la lueur des lampadaires vient faire danser sur les murs et les yeux mi-clos je me rendors en rêvant encore de vous. 

Nos nuits nouvelles se respirent à trois. Elles sentent le renouveau, l’espoir et quelques fois la patience. 

J’entends ses petits soupirs d’enfant repu et toi qui lui chuchote les raisons de notre amour. 

Dans ce cocon de tissu, notre petite troupe se coagule en un amas de molécules prêtent à former une nouvelle espèce, nous. 

L’héritage de Cioran

Bouillonnant devant les JT, je pouffe, soupire, m’exaspère devant le spectacle politique mondial et je me sens comme une molécule inoffensive dans un monde de virus mortel. Je me sens insignifiant, électeur déboussolé, fatigué par un système auquel je ne crois plus. 
Nos convictions et nos sentiments ne sont plus que des statuts jetés ici et là sur des réseaux sociaux dans lesquels ils se perdent parmi la foule des indignés. 

Nous signons des pétitions en masse, nous modifions nos avatars pour témoigner notre solidarité, parfois nous nous laissons prendre par un crowdfunding où nous laissons quelques euros histoire de se racheter une bonne conscience. Mais au fond, que fait-on ? Que fait-on sinon nous plaindre de notre sort, d’avoir une solidarité virtuelle, de fustiger nos gouvernants, les élites de ce monde, d’écrire des billets de blog comme celui-ci que personne ne lira dans lequel je reproduis ce que je critique ?
Je trouve que tout ceci révèle notre incapacité à nous rebeller assez longtemps pour que ce monde change ? Tout le monde est d’accord pour dire qu’aucun politique n’est à la hauteur mais il ne se passe rien. Les mêmes qu’on abhorre font campagne, l’un d’eux sera élu et rien ne changera à part nos droits individuels chaque fois un peu plus rognés. Nous avons déjà perdu !

Qu’avons nous fait de notre esprit de combat, du fait de prendre des risques ? Nous détacher de notre confort pour salir les rues de notre liberté chérie est un effort considérable. Alors oui, parfois on bat le pavé, mais les chefs d’états savent très bien que nous finissons toujours par nous épuiser. Ils ont la patience de leur côté et même si parfois ils font quelques concessions, au final, le peuple est perdant. Toujours !

Je ne suis même pas anarchiste, communiste ou je ne sais quoi, je suis désabusé. Tiens, je devrais fonder un parti « Les Désabusés ».
Je pense à notre vie, une vie courte et frêle dont on gâche le tiers devant des écrans à s’abrutir de choses imbéciles qui sont censées nous divertir pour que nous pensions moins à la fatalité de nos vies, étudier pour travailler, travailler pour subvenir à nos besoins et parfois s’enrichir un peu et puis mourir en laissant à l’état la moitié de ce que nous avons mis une vie à économiser.

Une vie courte et frêle qui ressemble à une course effrénée vers un pouvoir factice dont ne sait plus très bien définir les limites de la décence. Le pouvoir d’achat, quelle expression horrible !

Nous vivons dans une société de la division. On déstructure, dématérialise, démantèle, sectorise, communautarise, classe, ghettoïse… on réduit tout, format nano, une vie en binaire, protozoaires numériques n’attendant que sa prochaine évolution pour conquérir le monde informatique.

 On se laisse disparaître jusqu’à offrir nos vies à des « Clouds » rendant nos destins vaporeux, abstraits et finalement inexistants. Nos vies ne sont plus qu’une succession de jpeg encodés dans des applis protéiformes, succédanés de nous, regroupés dans des data-centers que des hangars secrets, obscures et moches conservent indéfiniment, et dans quel but ? Jusqu’à quand ? 

Nous ne sommes même pas assez convainquant dans notre volonté de protéger notre planète. Certains ne croient même pas à la pollution des activités humaines ou alors ils s’en fichent, prônant une société du tout industriel où seule l’expansion des marchés compte sans jamais penser à l’homme, à cette vie courte, frêle et unique. Nous nous sommes oubliés, pire, nous sommes nos propres bourreaux et aujourd’hui je nous observe nous détester, nous remuer dans un océan de déception et n’avoir en retour que le mépris des étoiles qui dans leur apesanteur se jouent de nous voir subir l’attractivité de nos angoisses. 

Cet univers manque de justice et d’équilibre et pourtant nous continuons d’espérer. C’est dingue comme l’homme est optimiste au fond. Malgré tout ce qu’il subit, il continue de croire qu’un monde meilleur est possible. Personnellement, je crois à la fin de notre humanité et que la nature finira par reprendre ses droits. Que ce soit dans 10 000 ou 100 000 ans, ça arrivera. Je vous ai foutu la pêche non ? 

Le parfum de la nuit

Je rentrais dans la nuit comme on rentre dans un rêve, un peu angoissé, un peu gauche, un peu méfiant.

Enveloppé par l’écrasante lumière des lampadaires, j’errais dans les rues, seul avec mon ébriété, croisant des personnages métamorphosés.

La nuit, on retourne à l’état sauvage. Nos sens semblent plus primitifs, plus à vif, tout paraît plus précis, plus mystique, comme si elle laissait s’exprimer la version la plus obscure et folle de notre âme..

J’aime la nuit, dans ce qu’elle a de plus angoissante, de plus authentique, je m’y sens chez moi, en territoire familier. J’aime à me croire un de ces fantômes inquiétants.

Je titube sur le trottoir en faisant mine de garder le cap, je ne sais pas trop où je suis mais je m’en fous royalement, je n’ai pas envie de rentrer chez moi, dans ce foyer puant, étroit, dans cette chambre minuscule, moisie dans laquelle je viens de passer plus de deux ans de ma vie. J’ai envie de marcher jusqu’à ce que l’aube vienne effleurer la terre, qu’elle colore l’horizon de ses teintes incroyables, un peu rose, un peu orange et ce dégradé de bleu… Y’a rien de plus beau !

Je fouille dans mes poches et je retrouve un gant en dentelle rouge, je le respire, il sent fort le parfum de cette danseuse à moitié nue qui est venue s’asseoir sur mes genoux et à qui j’ai payé une danse privée. J’ai trouvé ça chiant, frustrant, je me suis tout de suite senti sale.

Elle m’a regardé comme si j’étais le mec le plus attirant de la salle, riait à mes blagues et je trouvais son accent d’Europe de l’Est un peu touchant. Je n’étais pas dupe, je savais qu’elle n’en n’avait rien à foutre de ma gueule, elle voulait juste se faire de la thune et moi je voulais juste vivre un truc un peu original ou je ne sais pas ce que je voulais exactement, me sentir comme ces mecs friqués qui passent leurs soirées dans ces clubs.

Elle m’a pris par la main, je l’ai suivi jusque dans un salon privé. Nous avons franchi un rideau épais qui abritait un large fauteuil capitonné. Je m’y suis assis, sa silhouette sublime se devinait par le reflet d’un spot rouge au plafond. c’était à la fois sensuel et nul. Elle dansait sur moi, se frottait langoureusement contre mes cuisses et pourtant je ne trouvais rien d’excitant. J’ai voulu la prendre par le bras pour lui dire que finalement je voulais partir, elle a poussé un petit cri, c’est interdit de les toucher, un molosse est venu me dire de me calmer. Je me suis levé et je suis parti.

J’ai eu un coup de blues monumental. Je ne savais pas si j’avais honte, si j’avais de la peine pour cette fille ou du dégoût pour  notre société.

Je me suis senti un homme différent, loin de ceux que je voyais vider des bouteilles de champagne en se léchant les lèvres lubriquement à la vue de ces hôtesses. Il y avait une sorte d’équilibre entre ces corps à moitié offerts et ces clients venus croire le temps d’une soirée qu’ils étaient désirables, virils. J’ai trouvé ça ridicule en fait.

J’ai cherché du regard les mecs avec qui j’étais venu, le son était trop fort, les spots trop clignotants, l’odeur trop mélangée entre l’alcool, la sueur et les parfums, j’en ai eu une sensation d’étouffement et j’ai fini par partir sans prévenir.

Maintenant, je suis dans cette nuit qui n’en finit pas, traversant le pont des Arts engoncé dans ma veste humide. Que cette ville est belle ! Paris me fait plus d’effet à ce moment là que toute la mascarade que je viens de fuir. Je reste un instant dans le froid à attendre qu’il ne se passe rien, puis je décide de rentrer chez moi, le soleil tarde trop à venir.

De toute évidence, le ciel est gris. Je m’en suis rendu compte en regardant au travers des persiennes quand cette lumière faible et diffuse qui peine à entrer dans ma chambre, s’est troublée de quelques gouttes timides suintantes dans les interstices. Une pluie silencieuse, de celle qui vous laisse moite, claustrophobe. une pluie de septembre, lourde, collante, chiante.

Je remonte ma couette par dessus mes oreilles, tentant de me convaincre que la nuit n’est pas encore finie. J’embrasse mon coussin dans un câlin réconfortant, je sens quelque chose dans ma main, je l’ouvre, j’y trouve un gant en dentelle rouge, je le respire profondément.