Le testament

Je ne suis pas suicidaire, ni dépressif, je ne suis pas non plus spécialement porté sur les questions du trépas, mais je me pose quand même la question de ma mort et de la cérémonie qui accompagnerait mon enterrement. Qu’est-ce que j’aurai laissé à ce monde ? Qui se souviendra de moi ? Et combien de temps je resterai dans les esprits de ceux qui m’ont aimés ? Plus les proches disparaissent et plus vous avez une idée précise de ce que vous voulez et surtout de ce que vous ne voulez pas.

Pour tout vous dire, mon premier choix était plutôt dirigé vers une crémation. Mais, pour en avoir vécu quelques unes, j’y suis désormais opposé. Des crématorium perdus dans des zones industrielles, une petite salle décorée dans des tons saumonés ou beiges ornée de voilages pastel transparents pour une lumière tamisée mais pas trop sombre non plus. Un cercueil en planche qui disparait par une trappe menant droit au four. Et une fois calciné, on revient le lendemain pour répandre vos cendres dans un carré de pelouse dédié dans le cimetière de votre commune, ou pire, une personne de votre famille garde votre urne. Glauque. On peut aussi glisser l’urne dans un coffre funéraire que l’on scellera avec une plaque commémorative au milieu d’autres plaques en marbre ou en laiton. On y déposera des petites fleurs dans un petit cône suspendu.

Non. Vraiment pas. Merci bien.

Je suis athée et je sais que mon corps ne sera plus que de la matière en décomposition mais pourtant, là où mon corps sera après ma mort m’importe.

J’aimerai qu’on puisse venir se recueillir encore un peu avant qu’on ne m’oublie complètement. Comme si les visites de mes proches les feraient m’aimer encore un peu plus longtemps. Très égoïstement oui.

Mon idéal aurait été que je sois enterré à même le sol et qu’on laisse la nature faire son travail mais c’est interdit. On ne peut même plus pourrir comme on veut. Il y’a bien cette entreprise qui permet de faire pousser un arbre en plantant une graine dans vos cendres mais là encore ça suggère une crémation et en plus cette société n’existe pas en France.

Je laisserai à mon notaire un plan d’évasion de mon corps avec la complicité de mes enfants et ils iront m’enterrer au bord d’un étang dans ma Camargue natale. Comme ça, quand ils viendront me saluer, ils verront les reflets roses-orangés du soleil couchant sur les eaux calmes des étangs. Les flamands roses, au loin, dressés sur leurs pattes, le cou planté dans la vase à la recherche de nourriture, les roseaux bercés par une légère brise chaude, les mouettes qui volent au dessus du monde. Que ce sud me manque, ce sud là, ce sud sauvage, ces odeurs d’iode, ce sentiment de bout du monde, quand on est seul au bout d’une digue à écouter les vagues s’échouer sur les rochers. Les crabes maladroits avec leurs pinces en l’air semblant toujours prêts à en découdre. Les petits moules, les unes sur les autres, immobiles, attendent patiemment de gagner quelques millimètres.

Je ne veux pas être enterré à Villeneuve-la-Garenne, ce n’est pas chez moi, ce n’est pas ma ville, je ne m’y sens pas chez moi. Je m’y sens toujours étranger. Bientôt 8 ans que j’y vis et j’ai toujours l’impression d’être en transit, de passage. Cette ville ne ressemble à rien, ne me ressemble en rien. Ce n’est même pas une ville, c’est une concentration d’immeubles et rien. Pas d’âme, pas de cœur, pas d’envie, pas d’ambition. La ville la plus chiante de France. Je crois que je lui préférais un village, j’aurai au moins la nature à deux pas. Mais l’Île-de-France, c’est du béton, des cités, des gens crispés et des aigris comme moi, sur des kilomètres et des kilomètres. Donc non, je ne veux pas y être enterré. Les enfants, si vous lisez ça un jour, faites une sorte que ça n’arrive pas ok ? Et si vous ne pouvez pas, dressez moi au moins un cénotaphe ailleurs qu’ici. Comme Brassens a Sète.

D’ailleurs, dans « Supplique pour être enterré sur une plage à Sète », Georges Brassens disait :

« J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,

De me payer un codicille. Trempe dans l’encre bleue du Golfe du Lion,

Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,

Et de ta plus belle écriture,

Note ce qu’il faudra qu’il advint de mon corps,

Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord… » […]

[…] « Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus
Creusez si c’est possible un petit trou moelleux
Une bonne petite niche
Auprès de mes amis d’enfance, les dauphins
Le long de cette grève où le sable est si fin
Sur la plage de la corniche »

Quand on est un enfant de la Méditerranée, on l’aime à tout jamais. Elle reste dans notre cœur cette mer plate et sans âge. Dans nos veines coulent des millénaires d’histoire. Enfant, je courrais le long des vestiges romain d’Ambrussum en me prenant pour un soldat antique, non j’étais plutôt un gaulois rebelle. Mes mollets se faisaient griffer par les herbes sèches de la garrigue. Thym, romarin, camphorine, genêt, salspareille, nombril de vénus…et bien sûr la lavande. Le long de la route de la mer, les vergers d’abricots, de pêches, de brugnons… succèdent aux champs de melons qui laissent leur place aux manades dans lesquelles des troupeaux de taureaux se reposent, silhouettes noires immobiles que l’ont aimé regarder par la fenêtre de la voiture quand on allait à la plage. Quelques chevaux de Camargue parfois passaient leur tête par dessus l’enclos pour manger les herbes hautes dépassant la clôture électrique.

J’ai fui cette terre pour me trouver moi, j’ai surtout fui une histoire, j’ai fui les gens, comme si partir effacerait celui que j’ai été ou ce que j’ai vécu. Ça n’a pas marché. Comme si j’avais simplement détourné le regard. Mais aujourd’hui, je peux regarder ce passé en face et je ne vois plus que cette nature omniprésente qui m’a accompagnée toute mon enfance, quand je chassais les sauterelles et les papillons, quand je soulevais des pierres pour y trouver des cloportes ou des scorpions ou quand j’essayais d’être plus vif que les lézards dont il ne me restait plus que la queue détachée dans la main.

Du sable fin de la Grande-Motte à la roche de calcaire et de schiste du Pic Saint-Loup, tout ceci, c’est moi et je veux pourrir là-bas. Je veux pourrir à côté des tamaris et des lauriers, près des eaux troubles et sablonneuses du delta du Rhône. Je pardonne même aux taons et aux moustiques, aux guêpes et aux frelons. Je ne me plaindrai plus des odeurs âcres des melons qui pourrissent et des étangs qui sèchent l’été. Promis, je serais un gentil camarguais en pantalon en moleskine, en veste de Palatine noire doublée en satin rouge, une chemise en lin, rouge aussi mais unie, pas de chafarcanis, c’est ma limite.

Pour l’épitaphe, je vous laisse choisir. Mettez un truc rigolo genre « il aimait trop les chips ».

La marche

Je suis levé avant le soleil car la vie n’attend pas les soupirs des aubes frémissantes. Dehors la nuit recouvre la ville d’un épais silence et chacun de mes gestes est une offense à ce dernier. J’ai gardé un peu de sommeil au coin des yeux et je mets beaucoup d’espoir dans ce café que j’avale lentement. Le soleil commence à frotter l’horizon pendant que mes pas pressés me mènent vers la même journée qu’hier.

Le même chemin, les mêmes transports toujours bondés, les mêmes gueules fermées qui souffrent de cet amas permanent de gens, le badge, poche droite, les portes coulissantes, bonjour à l’hôtesse d’accueil, l’ascenseur, troisième étage, allumer l’ordinateur, s’asseoir, avoir envie de partir, de courir loin, besoin d’intensité, tout le temps. Mon corps est contrit, mon air est faible, mon souffle souffre, mes fesses s’engouffrent dans le fauteuil ergonomique qui n’a plus rien de confortable. Les collègues arrivent les uns après les autres, on se salue, on se supporte, on se ment en se disant « ça va ». Je ne tiens pas en place, mes doigts s’activent sur le clavier avec vivacité, comme si le fait de taper vite aller faire en sorte que cette journée s’achève plus rapidement ou juste mes doigts qui sont le prolongement de mon corps qui n’en peut plus d’être assis devant cet écran. Je pense au salaire, à ma vie, je tiens bon. La journée est une accumulation d’emmerdes, des ragots, de coups de bourre, d’ennui, énormément d’ennui. Je repense à ma petite marche le matin le long de la rue de Chateaudun, un quart d’heure de joues qui crépitent sous le froid vif et blanc, les vrombissements des scooters, des bus, des voitures, les livreurs mal garés déposent leurs palettes devant les boutiques, certains promènent leur chien, d’autres leurs angoisses. Ici, un vieux, clope au bec, observe la cacophonie, le marchant de journaux attend désespérément des lecteurs qui se font de plus en plus rares. Là, des gens s’insultent pour rien. Les vélos zigzaguent, les piétons divaguent et moi j’enlace mon petit quart d’heure de marche. Je réfléchis à comment vivre ma vie pour que ce petit quart d’heure devienne mes journées.

Je suis bien dans Paris à marcher sans arrêt. Ça existe ça, marcheur professionnel ? Je ne crois pas et pourtant mon bonheur est là, enfin était là. Il s’est fait la malle, depuis longtemps, non pas que je sois malheureux mais on peut vivre sans bonheur et ne pas être déprimé pour autant. On peut considérer le bonheur comme le bonus de la vie. La plupart d’entre nous nous contentons de ça, vivre.

Donc, mon bonheur est parti, ou plus exactement c’est moi qui l’ai congédié. C’est la faute du temps. Il m’a inoculé l’impatience. J’ai toujours été comme ça, impatient. Mais, ce coup-ci, le temps m’a fait croire que j’en n’avais plus, du temps.

Au début, il a fait en sorte que je cours après lui, puis après, il m’a carrément fait croire que je n’en aurais jamais assez. J’ai commencé à paniquer. Quand on est otage du temps, il est difficile de négocier. Je vous rassure, pas de syndrome de Stockholm avec lui. Il est plutôt du genre mélasse gluante alors que je le pensais élastique. Bref, me voilà les pieds croisés sur la moquette bleue d’un bureau aux parois vitrées, au faux plafond à carreaux blancs, aux murs blancs, d’une chiantitude absolue, j’observe les bureaux de mes collègues, beaucoup ont baissé les bras, je le sais car ils ont personnalisé leur bureau avec la photo de leurs enfants, les badges des différents salons ou conférences auxquels ils ont participé, une peluche mascotte, une photo de star, un dessin subversif, bref, personnalisé. Ça fait dix piges que je suis là et je me refuse à personnaliser mon bureau, c’est ma petite révolution à moi, ma mutinerie personnelle, tant que je personnalise pas je suis toujours vivant, toujours libre, accroché à rien ni personne, ce bureau restera un bureau anodin, anonyme, du genre qu’on peut quitter sans amertumes ni regrets. D‘ailleurs quand je suis parti, je n’avais pas fait de gros cartons avec plein de souvenirs, j’ai rien pris. Comme si 10 ans devenait 10 jours et une fois dehors j’étais le même qu’en entrant, un homme libre. Au chômage certes, mais libre. Et voilà pas que le bonheur ramène sa fraise, tout guilleret ? Comme un vieux copain qui rentre de vacances ?

⁃ « Alors vieux frère, c’était donc ça ? J’ai cru que travailler, gagner de l’argent, des responsabilités, de la reconnaissance professionnelle ferait de moi un homme heureux ? Et toi, pile à ce moment là, tu te barres ! ».

⁃ « Désolé, mais pour bien me connaître il faut apprendre à me perdre un peu. Et puis, depuis le début j’étais pas emballé par ton idée de réussite et tout. Viens, on va marcher ».

Oh oui ! Marcher ! J’ai suivi le trottoir et sans jamais me retourner, je quittais 10 ans de ma vie, 10 ans qui ont fait l’homme que je suis aujourd’hui. Mais, quel homme je suis aujourd’hui ?

Le temps du deuil

Salut Philippe,

Je sais, j’ai mis du temps. Deux ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour absorber le choc de ta disparition et aussi celui qui m’a permis de ne plus trop t’en vouloir. Oui, t’en vouloir. Je t’en ai voulu parce que tu ne m’as rien dit, tu n’as rien laissé transparaître. Nous avons échangé quelques mots au téléphone, tu avais toujours ton air un peu mutin, un peu timide, un peu qui s’excuse d’exister mais je n’ai rien perçu de plus. On s’était dit d’ailleurs qu’on se reparlerait le lendemain pour un truc de boulot. Nos derniers échanges seront donc ça, des mails de boulot, insipides et qui me semblent aujourd’hui absurdes et froids alors que nous, c’était la chaleur de nos cœurs qui nous avait réunie. Mes derniers messages sont restés sans réponses mais je ne me suis pas méfié.

Et puis ta fille, ta grande fille m’a appelé le lendemain vers 18h alors que je donnais le bain à mes enfants. Elle m’a appelé parce que j’étais la dernière personne à qui tu as parlé au téléphone. On avait conclu qu’on irait, — comme chaque année —, manger des huîtres à la terrasse du Dôme.

Les ondes flottantes dans ma chambre transportent la petite voix de ta fille et je me rappelle avoir été surpris mais content de lui parler.

⁃ « Bonjour Cyril, c’est Mona, j’ai un truc à te dire… t’es bien assis là ? »,

⁃ « euh… non mais vas-y, je t’écoute »

⁃ « C’est à propos de Philippe (oui pas papa, Philippe), il est mort »

⁃ « Comment ça, il est mort ? »

⁃ « Ben, mort, il s’est pendu, à la maison. »

Elle a annoncé ça assez sèchement, sans larmes, ni chagrin, comme une info lambda. Je me rappelle avoir été surpris par ce ton mais je sais qu’elle était en état de choc et qu’elle avait dû absorber ses larmes depuis le matin où elle t’a trouvé. Je suis resté sans voix et je me suis effectivement assis. Je lui ai posé des questions en essayant de pas trop la remuer. Elle m’a répondu sobrement. Elle est grande ta fille. Tu l’aurais vu à ta crémation, elle a brillé par sa beauté et sa dignité. Les invités n’ont pas tari d’éloges à son sujet. « Quelle force cette petite. », « Elle a du courage, ».

Je n’ai pas voulu prendre la parole, j’avais rien à dire, ceux qui étaient là te connaissaient et rien de ce que j’aurais pu dire ne me semblait essentiel. Par contre, j’ai pleuré en voyant ta tronche sur l’écran et ton sourire unique, plein de dents, ton faux air de Pierre Richard (tu détestais qu’on te le rappelle), ton regard toujours enfantin. Nous nous sommes beaucoup reparlé après, avec ta fille. Elle voulait que je vienne récupérer des trucs dans ta maison mais je ne voulais rien. J’étais pas à l’aise avec ça. Elle m’a raconté quand elle t’a découvert et je t’en ai voulu aussi beaucoup pour ça. De dire adieu à la vie chez toi en sachant qu’elle te trouverait. La dernière image qu’elle aura de toi, ce sont tes pieds bleus, raidis par l’absence de vie. Elle a tout de suite compris et n’a pas osé lever la tête m’a t’elle dit. Elle a bien fait. Pourquoi tu as fait ça ? Je ne saurais jamais.

Après ta crémation, nous nous sommes tous retrouvés chez Bruno. On a bu pour toi, j’ai demandé ton vin préféré. On s’est collé une sacré mine avec Claude, Noémie, Sandrine, Nicolas et les autres. C’était joyeux à la fin, on voulait se rappeler que t’étais ce mec un peu fou, un peu tendre, un peu barré, seul aussi. Seul avec toi même, même en groupe, tu fais partie de ces gens qui sont trop à part, trop décalé, trop unique. Seul avec toi-même, ton meilleur ennemi. Je n’écouterai plus ton enthousiasme quant au dernier film coréen ou ouzbek que tu as vu, je n’entendrai plus tes soupirs exaltés quand une nouvelle conquête te rendait fou d’amour, je ne verrai plus l’air bougon de tes mauvais jours et nous n’iront plus manger des huîtres à la terrasse du Dôme.

Le câlin

Quelques vestiges d’une nuit trop courte sont encore étendus sur le coin de mes yeux. Dehors, le soleil frôle l’horizon et colore le ciel d’un rose fluorescent.
Posé sur mon torse, un petit corps chaud à moitié endormi se prélasse dans mon odeur. La maison est silencieuse, ou presque. Des petits pas traînants se rapprochent. C’est ma fille qui vient à son tour se poser contre moi. Je suis écrasé par leurs poids et pourtant c’est le meilleur moment de ma journée.

J’essaie de me rappeler mes matins d’enfant mais c’était il y a bien longtemps, je n’ai que quelques bribes de souvenirs, comme lorsque je buvais mon biberon au chocolat dans le lit de mes parents qui était installé dans le salon faute de place. Mes sœurs et moi dormions dans la même chambre.

La télévision était allumée comme toujours, sur un dessins-animés quelconque et moi, calé sur le traversin, je faisais danser mes pieds en aspirant le chocolat chaud.

Je me rappelle d’un lit à baldaquin, des voiles chahutés par le vent quand l’été, mes parents laissaient la fenêtre ouverte. Dehors, d’autres fenêtres semblaient se multiplier à l’infini. Décor de cité HLM. Terrain vague au centre, entouré d’un parking où quelques cadavres de voitures attendaient d’être réparés par des garagistes du dimanche.

J’essaie de me rappeler si moi aussi je me posais contre mon père au réveil mais je sais bien que non. Mon père, c’est la vieille école, du genre taiseux, qui ne montre ses sentiments, préférant être craint qu’aimé. En avait-il à mon égard, des sentiments ? Je ne le saurais probablement jamais. Je n’ai aucun souvenirs d’avoir été sur ses genoux ou dans ses bras. Aucun souvenir du contact de sa peau contre la mienne, d’avoir respiré son odeur. La paternité selon mon père, c’était de me hurler dessus pour me « dresser » mais la plupart du temps, il m’ignorait.
J’ai demandé à ma mère tout de même : « Pouah ! Penses-tu… ton père a toujours été jaloux de toi pourtant c’est lui qui m’a forcé à te garder. Moi, je voulais avorter, je savais trop bien le père que j’allais t’imposer, je voulais le quitter depuis longtemps, mais il m’a dit que si j’avortais alors que tu étais un garçon, il m’en voudrait toute la vie, et j’avais peur aussi. Je sais pas pourquoi mais j’ai obéi. Je ne regrette pas parce que t’es un fils en or, ça n’enlève rien au fait que je t’aime depuis ta naissance. Je te confirme toutefois qu’il n’a jamais eu un geste d’affection envers toi. »

Voilà, c’était confirmé. Je pensais ma mémoire défaillante alors qu’en fait, elle ne pouvait pas se rappeler de ce qui n’a pas existé. Mon père reste un mystère. Adulé par ses amis et les voisins pour son extrême gentillesse, pour sa bonté, détesté par ses enfants et sa femme pour son attitude colérique, machiste, enfantine parfois.
Le dos large, poilu comme le torse, des mains petites, tannées par le travail, un ventre proéminent, chauve, des yeux petits écrasés par des petits sourcils tout le temps froncés que d’énormes lunettes « aviateur » n’arrivaient pas à cacher, il grognait plus qu’il ne parlait. Il ressemblait à une bête, sauvage et méfiante. Souvent, il faisait des crises de colère où il hurlait comme un fou, tapant sur la table à tout rompre, les veines de son cou gonflaient, son visage devenait rouge et ses dents se serraient, il  nous terrorisait. Mais plus je grandissais et moins il m’effrayait et bientôt je ne voyais plus que le mal-être d’un homme qui ne sait pas vivre. Il ne sait pas être père car le sien était particulièrement horrible. Je me suis promis malgré tout un jour de raconter son histoire. Leur histoire. La sienne et celle de ses huit frères et sœurs qui ont vécu l’enfer, le vrai. C’est toute l’ambiguïté de ma vie, avoir un père défaillant, mais ne pas arriver à lui en vouloir assez sachant ce qu’il a vécu.

Il ressemblait de plus en plus à un enfant capricieux, et moi, je prenais de plus en plus d’assurance et de distance. On a fini par être des étrangers l’un pour l’autre. Il ne connaît pas mes enfants et ne cherche pas à les connaître. Je ne sais pas ce qu’il devient et pour être honnête, j’aurais tout de même aimé que mes enfants le connaissent. Peut-être qu’on se retrouvera, qu’en vieillissant, il fera son mea culpa. J’y crois moyen, il est trop susceptible pour avouer ses fautes et demander pardon.

Ma fille lève sa petite tête et me colle un bisou sur la joue : « Papa, il est parti où ce bisou ? », « Il a sauté sur un nuage, il a rebondit puis il est tombé sur un oiseau, il a volé jusqu’ici, il a fait une pirouette et il a glissé sur mon cœur. ». Elle rit et se recale dans le creux de mon épaule. J’ai appris à être père en le devenant, j’ai beaucoup de défauts que je tente de corriger mais je sais que je n’aurais jamais honte d’exprimer mes sentiments. Puisque j’y suis, mes enfants, je vous aime.

La fleur

Fleur sauvage

au milieu des nuages,

dans une plaine félicité,

là où les peines sont irriguées,

des quelques larmes que les étoiles, déversent sur la nuit vestale,

dans le secret des champs amorphes

qui rêvent à d’autres vies, ils morflent. Fleur aux racines instables

A la beauté si détestable.

Florescence éthérée

Coule une sève déterminée

Petits Pétales flamboyants,

Vaillant rouge de pérylène

Désarticulés par le vent,

Frêle brindille dans son Éden

Faisait rougir le jeune soleil,

qui dès l’aube, son rai veille,

inonde le large, l’horizon

De sa discrète ostentation

Fausse modestie vraies intentions

entre un chien et loup menaçant,

Son regard de porphyre

Amertume dans la mire,

se perd dans l’univers quantique

des cités à foison

L’enfer des apathiques,

des vertes illusions

Et bientôt se rencontrent

la fleur et le béton

Margaux

Margaux, ma Margaux,

Tout d’abord, je dois te présenter des excuses. Oui ! Parce que j’ai mis trop de temps à t’écrire. Ce n’est pas que je t’aime moins, c’est que j’avais besoin d’avoir l’esprit libre et les derniers mois ont été intenses pour moi, j’ai l’impression d’abandonner tout le monde avec mon emploi du temps surchargé et mon stress permanent qui m’empêche d’être là pour vous. Heureusement, tu ne vois pas tout ça, tu es juste une petite fille toute douce qui se contente de grandir lentement.

Il me faut être à la hauteur de tout l’amour que tu m’offres au quotidien du haut de tes huit mois.

Tu ris beaucoup, souvent, un vrai petit soleil. Quand on se penche le matin sur ton lit, tu nous accueilles avec un grand sourire, un sourire franc, forcément sincère puisque pas encore corrompu par la rudesse de la vie. Un sourire qui fait du bien, qui redonne du sens. Tu pulvérises mes angoisses, mes doutes, rien n’a d’importance si ce n’est nous deux à ce moment là, moi, blottis dans ton sourire, aspiré par tes regards intenses et toi, qui agites tes petits bras énergiquement pour me faire comprendre que tu veux que je te porte. Quand alors, je prends ton petit corps chaud pour le serrer contre moi et que ta petite tête se tend pour attraper mon visage, mon cœur de serre et un profond sentiment d’universalité m’enrobe.

Vous êtes, toi et ton frère, ce qui m’est arrivé de plus important dans la vie. Il peut être angoissant, cet amour car il est accompagné d’une peur viscérale qu’il vous arrive quelque chose, on en devient complètement paranoïaques, sur-protecteurs, mais, c’est aussi un amour tellement immense, abyssal, infaillible, inaltérable… qu’on peut bien tout supporter, même la peur.

J’ai la chance d’assister à ça, à cette évolution de deux petits êtres humains que rien n’a encore souillé. Je vous observe dans votre naïveté mignonne, à vous rire dessus. Tu regardes ton frère avec des grands yeux ronds plein d’admiration ou d’adulation, on ne sait pas trop, mais il semble déjà être ton petit héros. Tu as bien raison car il adorable avec toi.

Ce matin, tu t’es traînée jusqu’à moi, dans un quatre pattes maladroit, tu as grimpé sur mon mollet jusqu’à être à genou et tu m’as fait un sourire tout doux. Je t’ai prise par dessous les bras et je t’ai serré très fort contre moi avant que tu ne m’attrapes la barbe pour la tirer violemment. On va pas se mentir Margaux, ça fait super mal !

Dans le rire des fous (épisode 2)

J’étais assis, pour une fois, sur un strapontin de la ligne 9, perdu dans mes pensées comme souvent, à observer mes contemporains, leurs visages si variés, leur air pensif, quand elle apparut, exaltée, différente.

Elle devait être assise un peu plus loin, hors de ma vue, pourtant elle ne passait pas inaperçue. Un grand bonnet en laine grise à grosses mailles, une veste kaki avec un petit drapeau allemand sur l’épaule, un legging chamarré de couleurs vives fluorescentes. Elle se pressa sur la porte de sortie comme un animal paniqué. Elle se mit à la caresser en secouant sa tête, le diable au corps. Elle attira tous les regards.

Sa folie était de se prendre pour une danseuse. Tout dans sa vie devait tourner autour de ça. Chacun de ses gestes était ample, soyeux, poétique. Même quand elle ramassa son sac à dos, elle le fit avec une certaine gestuelle, précieuse, envoûtée, elle s’en servit comme d’un partenaire. Elle le serra dans ses bras, le caressa comme elle le ferait avec un visage, puis d’un geste brusque, le repoussa le plus loin que ses bras frêles le pouvaient. Elle avait l’air tellement habité par sa danse qu’elle en devenait crédible. Elle se tenait face à son reflet sur la porte du métro et se déhanchait, se courbait en arrière avec une étonnante flexibilité, restait la tête en arrière un instant, elle creusait son dos pour accentuer sa cambrure avant de se dresser comme un serpent méfiant. Sa tête dodelinait lentement, suivant un rythme imaginaire. Elle inspirait profondément, puis se recroquevillait comme une coquille en exhalant des râles inquiétants.

On ne voyait qu’elle dans ce champ de gens immobiles.

Ces derniers étaient interloqués ou apeurés, toujours cette crainte que le fou deviennent violent, à moins que ce ne soit la peur de s’imaginer devenir comme ça, incohérent, désinhibé, déconnecté du commun des gens « normaux ».

Je souriais. Je me suis rendu compte que j’étais le seul. Non pas pour me moquer mais parce que je trouvais sa folie douce et assez touchante. En fait, j’avais presque envie de me lever et de la rejoindre dans son délire. J’imaginais qu’elle répondrait à mon invitation et qu’on partirait dans une de ces chorégraphies contemporaines un peu grandiloquente en utilisant toute la rame de métro comme scène de spectacle. Nous arriverions à convaincre les passagers et malgré nos pas lourdauds et nos gestes gauches nous apporterions du beau dans le moche urbain. Nous finirions par déclencher un certain enthousiasme voire une envie, de la jalousie. Peut-on jamais être aussi libres que quand nous somme fous ?

Les gens se mettraient à sourire, certains expireraient des soupirs d’admiration. Nous nous laisserions emporter jusqu’à la fin de la ligne, coincés dans notre bulle d’exubérance, à ignorer la bienséance…

Le métro arriva à la station. Les portes s’ouvrirent et ma danseuse s’envola tel un oiseau, dans un grand pas chassé, convaincue de sa prestation, jouant un ballet infini. Puis elle courut à petits pas feutrés, en portant sa tête haute comme le font les vraies étoiles, silencieusement, avant de disparaître dans son imaginaire et de mon champ de vision.

La leçon de poésie

– « Maître ? »

– « Oui, Sandro ! »

– « Je ne trouve pas mes mots… »

– « Tu n’as pas à les trouver, c’est eux qui se représentent à toi. »

– « Mais, je ne sais pas. »

– « Tu es là pour apprendre, non ? »

– « Oui, mais, je ne sais pas, peut-être n’ai je pas assez vécu… »

– « Le verbe est intemporel, il se moque de ton passé et de ce qu’il adviendra de toi, il se contente d’être, d’attendre qu’on l’utilise. »

– « Ne devient on pas poète pour exprimer des souffrances et des sentiments qu’on ne saurait exprimer autrement ? Je ne souffre de rien, j’ai plutôt une vie calme et sereine. »

– « Le poète est ancré dans la vie, pas du tout en marge comme on aime à le dire, pas comme un être éthéré, qui de sa peau livide semble souffrir de vivre, non, il est bien parmi nous, la réalité chevillée au corps. Mais une part de lui flotte un peu plus haut, histoire d’avoir une vue d’ensemble sur ce que nous sommes, nous, ses contemporains.
Il nous observe sans mépris, pose des mots sur des sentiments, sur des souffrances, sur des existences, parfois ça se résume à quelques vers vaporeux dont il faut se méfier par leur aspect volatile, en vérité, ils collent à la peau, vous suivent pendant quelques temps. La poésie est peut-être un parfum finalement.
Elle exhale de tous ses mots pour vous entêter jusqu’à vous soumettre, d’une écriture agrume aux teintes de musc blanc. Un peu acidulée, un peu amande, un peu âcre… opiacée.
C’est un vice comme un autre dans lequel on aime s’abandonner. Du moins, s’aimait, car de nos jours, la poésie est rare, jugée désuète. Et pourtant, elle rend le temps d’une lecture, la gravité moins attractive, on lévite subtilement de quelques millimètres seulement et on se repose sur ses allitérations comme sur un champ lexical printanier. Même dans la noirceur le poète tente de rendre esthétique ce qui est moche et dégoûtant. Il s’évertue à verbaliser ce dont il est témoin avec beaucoup de candeur alors que la plupart d’entre nous résumerions la situation par un grand soupir d’exaspération ou de bonheur non feint.
Le poète se trimballe toujours avec une cargaison de mots futiles, de verbes caractériels, d’adjectifs malicieux. Il retombe toujours sur ses pieds, c’est un animal agile qui sous l’apparence d’une hypersensibilité, est solide comme un diamant brut, taillé pour enjoliver n’importe quelle phalange. Il n’y a pas de poètes maudits, il y a des désespérés, des désabusés que les introspections trop longues ont abîmées. Ceux vaincus par le cynisme de notre société, qui ont le cuir de l’optimisme trop usé. Ceux-là se prélassent dans une rhétorique opaque, offrant de longues tirades à la gloire de l’obscurité, là encore dans un soucis de rendre beau ce qui est triste. »

– « J’ai rien compris maître… »

Le maître soupira longuement et de sa main craquelée extirpa un gros livre d’une vieille sacoche qui pendait sur une patère en bois de cerisier.

– « Approche ! »

Le jeune disciple approcha timidement en penchant la tête pour lire la couverture du livre.

– «  Tu vois ce qu’il est écrit ? »

– « Non. »

– « Approche encore. »

Le petit élève approcha encore.

PAF ! Le maître lui claqua le livre sur le nez.

L’adolescent se mit à hurler en se tenant le nez, jurant sur son maître de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait.

– « Tu vois, maintenant que tu as vécu une douleur, essaye d’écrire dessus. »

Nuance d’êtres aimés

Les gens qui s’aiment se sont aimés parce qu’il fallait qu’ils s’aiment. C’est comme ça, comme une évidence, on se rencontre et paf, il se passe un truc qui fait qu’on s’aime. On peut aimer pour plusieurs raisons et parfois pour les mêmes, souvent pour les mauvaises. On peut aimer plusieurs fois, de différentes façons, avec des intensités variables, mais on aura aimé au moins une fois.

J’ai aimé, beaucoup, souvent, à me demander si je savais vraiment ce qu’aimer voulait dire. Un vrai cœur d’artichaut, un peu cucul, un peu concon.

Est-ce que ce ventre noué quand on est face à l’aimé suffit à nous faire croire qu’on aime ?

Est-ce que je ne cherchais pas surtout à être aimé. Est-ce que j’ai aimé pour qu’on m’aime ? Est-ce qu’on aime pour s’aimer soi-même un peu plus ?

J’ai aimé souvent donc, avec beaucoup de souffrance, de maladresse, d’un amour naïf, déraisonnable. L’amour qui fait mal parce que pas abouti, unilatéral, espéré.

Je t’ai aimé toi, énormément, d’un amour éclatant, trop intense. Je t’ai mal aimé, il débordait de partout, mon amour. Je te regardais comme une idole, comme un trésor précieux que je ne méritais pas, adorant ton corps comme un paysage sublime dont je ne me lasserai jamais. J’ai dû t’étouffer avec mes attitudes mièvres et ma peur de te perdre. Finalement, c’est ce que j’ai le mieux réussi, te perdre.

J’ai oublié alors le verbe, le temps, l’emprise qu’à le vent sur mes humeurs. J’ai oublié jusqu’à mon nom, la façon dont je voyais les couleurs, le prix des bonbons. J’ai perdu la notion de plaisir, de bonheur, de bien-être. Je vivais dans une mélasse épaisse et gluante qui me maintenait au sol comme pour me dissoudre dans le bitume et ne faire de moi qu’une tâche sombre, vestige d’un truc dégueulasse.

Il a fallu un autre amour, plus doux, plus patient qui m’a offert un amour plus grand encore, nanoparticulaire, cousu dans mon ADN, un amour de parent qu’aucun amour jusque là n’avait surpassé. Il est au sommet de la pyramide des sentiments. Bien installé là-haut à contempler tous mes échecs amoureux avec bienveillance et nostalgie. Maintenant, c’est vous que j’aime, ma famille, d’un amour abyssal et combien j’aime cet infini…

Sacha 

Ta petite tête vient se frotter contre la mienne, elle finit par se caler dans mon cou comme pour y trouver refuge. 

Tu effaces par ce geste tout ce que le monde a de mauvais, comme si le fait de te blottir contre moi nous enfermait dans un cocon d’insouciance. Il ne reste à cet instant que nous deux et la douceur de tes cheveux d’enfant qui glisse sur ma peau, tes petits doigts qui enserrent les miens et tes yeux curieux de tout.

Tu me regardes. 
Mon visage t’intrigue.

Ces poils sur les joues, sur le menton, sous ce nez un peu rond, cette bouche charnue qui cache un tas de dents, tu aimes y glisser tes doigts pour que je fasse semblant de les manger, ton visage s’illumine alors d’un sourire instinctif, indispensable, tes yeux se plissent et ton visage prend des airs d’universalité. 

Tu me tapotes sur le torse, je suppose que ça veut dire que tu es heureux, ici avec moi. Tu baragouines ce que tu peux avec les mots qui sont les tiens « baba, dada, guegue »,  je ne comprends rien mais je sais que tu me confies déjà beaucoup de choses. 

Oh Sacha ! Mon fils, mon île luxuriante, mon océan primordial, que j’aime t’observer dans les prémices de ta vie. Te voir te mouvoir avec maladresse, chaque jour observer les infimes progrès qui petit à petit t’entraineront loin de moi. Je voudrais que jamais ne meurt cette douce naïveté et que nous soyons toujours à se rire dessus de nos onomatopées. 

Je me rends compte combien ces moments sont précieux, je les sais évanescents et moi si éphémère.

Oublions ce qu’il adviendra. Profitons de maintenant, de cet instant où tu te frottes les paupières rongées par le sommeil auquel tu tentes en vain de résister. Tes petits yeux se ferment pour de bon, ton souffle se fait plus profond, ta tétine suspendu à tes lèvres tombent lentement, quelques sourires s’échappent subtilement de tes rêves. Dors bien mon Sacha.