Serial Twitter

Cette chaise en bois à la structure tubulaire, – la même que celle que j’avais en primaire à l’école des Micocouliers –, me brisait le bas du dos, le cul plus exactement.

Voilà des heures que j’étais assis à me faire postillonner dessus par le brigadier-chef de la gendarmerie tout en supportant le regard sombre de Gérard Depardieu installé dans son poster du film “36 quai des orfèvres” et qui trônait derrière lui.

  • “Mais, ça fait des moiiiis qu’on vous suit Monsieur ! On a un dossier long comme le bras sur vos agissements. Alors, arrêtez d’essayer de noyer le poisson et avouez que c’est vous !”

 

  • Jamais compris cette expression, “long comme le bras”… c’est pas si long un bras, et ça dépend du bras de la personne et…

 

  • TA GUEULE !

 

  • “ “Votre gueule !” pour être cohérent avec votre vouvoiement. Si vous savez que c’est moi, pas la peine d’avouer non ? Et puis un poisson ne se noie pas puisque l’eau est son milieu naturel, gros malin…”

 

  • “Continuez votre insolence, vous ferez moins le malin devant le parquet”

 

  • “Devant le parquet ? Je suis vernis… hihi…”

 

  • “ÇA SUFFIT VOS BLAGUES POURRIES OK ? Les faits dont on vous accuse sont graves !”

 

  • “Elles sont pas pourries… elles sont pour rire…” chuchotais-je timidement.

 

II leva les yeux au ciel et de ses deux index turgescents, nota scrupuleusement sur son clavier chacune de mes réponses. Il tapait si fort sur les touches que la tête de la figurine Reine Elizabeth posée sur son bureau dodelinait à tout rompre. Ça me faisait rire, pas lui.

  • “Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de ce qui vous attend. C’est la perpèt’ au moins”

 

  • « Euh… c’est pas “la”, c’est “le”, car c’est “LE père qui pète ahah… le père pète…” . Par ailleurs, ça ne peut pas être “au moins” car y’a pas plus que perpètwitté en France en fait… enfin, j’dis ça, j’dis rien. »

 

  • « Mais, vous vous croyez où exactement ? »

 

  • « Ben… c’est à dire que je suis au même endroit que vous là, dans un commissariat monsieur. Pourquoi me poser la question ? »

Le gendarme se frotta les yeux et fit claquer les articulations de ses doigts.

  • « Je vous énumère à nouveau les faits qui vous sont reprochés, ça va vous calmer « 

J’écoutais religieusement sa voix grave et autoritaire énoncer la liste de mes méfaits.

  • “Le jeudi 24 février, vous avez mis le feu volontairement à la Chapelle Saint-Bernard-de-Malakoff et le lendemain, à 8h12, vous avez twitté “Elle a le feu au culte cette chapelle (ardente)”
  • Le 12 mars, lors d’un voyage officiel de Maître Collard, vous vous êtes fait passer pour un militant FN et provoqué un accident alors qu’il montait sur une tribune, lui cassant les deux jambes. L’après-midi même, vous avez twitté “finalement, ça casse bien trois pattes à un Collard”
  • Je continue ? En septembre de l’année d’avant, vous avez kidnappé Benjamin Biolay. Il a été retrouvé nu, ligoté et recouvert de peinture violette dans un champ d’aubergines, le lendemain, vous twittiez “A mon avis, Benjamin Violet, il est vert !”

 

  • “Ah oui, mais, attendez, j’ai fait 111 retweets n’empêche ! Mon plus gros score !”

 

  • “Donc, vous avouez ?”

 

  • “C’est pas interdit d’avoir de l’humour, non ?”

 

  • Non, mais, c’est nul ! Elles sont nulles vos blagues. Vous vous faites même pas RT. Vous êtes devenu un loleur compulsif, un acharné de l’humour, dépendant du like, du RT, vous êtes devenu tellement accro, que vous en êtes venu à provoquer des faits divers pour pouvoir en faire des jeux de mots. C’est pathétique putain !

 

  • Ah non, ça, c’est pas mes tiques, c’est sûr…

 

Le gendarme me fixa, l’air livide, pendant que j’entendais ses collègues pouffaient derrière la porte. 

  • “Ça irait encore si ça ne devenait pas de plus en plus grave, et pourtant les faits que je viens de vous énoncer sont terribles pour votre condamnation, d’autant plus qu’on a vos déplacements GPS, votre agenda, tout correspond et ce petit carnet de note avec vos futurs plans : “Dick Renverse”, C’est quoi ça ? Vous comptiez renverser Dick Rivers ? “Faire accuser le pape de meurtre et twitter : “Le pape a le mobile ”, et le pire, “brûler vif un avocat célèbre et twitter “Est-ce qu’un avocat qui s’immole, ça fait un guaquimole ?” Vous êtes cinglé ou quoi ? D’ailleurs, c’était pas une question, vous l’êtes.

J’ai bien tenté de me défendre mais ses collègues étaient déjà en train de me remettre les menottes avant de m’emmener à nouveau en cellule.

Ils me poussèrent si virilement dans la petite pièce sale et malodorante que je me suis écroulé comme une merde sur le sol en béton. Je les ai regardés en « sourisanglotant » et d’une voix tremblante, leur dis : “je suis au pied du mur on dirait hihi”

La lourde porte se referma sur ces mots qui vinrent s’écraser sur leur stoïcisme.

J’étais seul, triste car mon nombre de followers allait surement diminuer. Je pensais à la prison, à la vie qui m’attendrait prochainement, j’espérais ne pas être à Fresne… car je ne comptais pas m’arrêter.

 

 

 

 

 

 

 

Sacha 

Ta petite tête vient se frotter contre la mienne, elle finit par se caler dans mon cou comme pour y trouver refuge. 

Tu effaces par ce geste tout ce que le monde a de mauvais, comme si le fait de te blottir contre moi nous enfermait dans un cocon d’insouciance. Il ne reste à cet instant que nous deux et la douceur de tes cheveux d’enfant qui glisse sur ma peau, tes petits doigts qui enserrent les miens et tes yeux curieux de tout.

Tu me regardes. 
Mon visage t’intrigue.

Ces poils sur les joues, sur le menton, sous ce nez un peu rond, cette bouche charnue qui cache un tas de dents, tu aimes y glisser tes doigts pour que je fasse semblant de les manger, ton visage s’illumine alors d’un sourire instinctif, indispensable, tes yeux se plissent et ton visage prend des airs d’universalité. 

Tu me tapotes sur le torse, je suppose que ça veut dire que tu es heureux, ici avec moi. Tu baragouines ce que tu peux avec les mots qui sont les tiens « baba, dada, guegue »,  je ne comprends rien mais je sais que tu me confies déjà beaucoup de choses. 

Oh Sacha ! Mon fils, mon île luxuriante, mon océan primordial, que j’aime t’observer dans les prémices de ta vie. Te voir te mouvoir avec maladresse, chaque jour observer les infimes progrès qui petit à petit t’entraineront loin de moi. Je voudrais que jamais ne meurt cette douce naïveté et que nous soyons toujours à se rire dessus de nos onomatopées. 

Je me rends compte combien ces moments sont précieux, je les sais évanescents et moi si éphémère.

Oublions ce qu’il adviendra. Profitons de maintenant, de cet instant où tu te frottes les paupières rongées par le sommeil auquel tu tentes en vain de résister. Tes petits yeux se ferment pour de bon, ton souffle se fait plus profond, ta tétine suspendu à tes lèvres tombent lentement, quelques sourires s’échappent subtilement de tes rêves. Dors bien mon Sacha.