A la pointe du jour

Ça s’est fait comme ça… dans des soupirs de pénombre, des chants de chair en souffrance, et le silence d’un aurevoir.

Dernier jour de janvier. Au milieu de la nuit évincée, des peaux s’entredéchirent de se découvrir pour la dernière fois.

Ils se sont devinés des rancœurs.

Enfermée dans leur souffle, une étreinte évadée, s’envole dans le temps, comme un désir abandonné. Elle fuit ce qui n’est plus.

L’amante encore fébrile, expire des regrets. Niché dans sa cambrure, l’homme, exsangue, glisse sur elle amèrement.

A la parcourir ainsi, il semble se brûler. C’est une sensation étrange, douce torture auto-infligée.

Il voudrait arrêter. Mais, elle est avec lui encore pour quelques heures, seulement !

Il avait des projets d’éternité avec elle, mais cette nuit, les minutes écroulées chuchotent l’évidence. Impertinente candeur de l’homme.

Alors que sous ses doigts crépitent des sueurs qui ne se disent pas, se mélangent des larmes qui n’ont plus aucun sens. Il lui tourne le dos.

La pointe du jour, comme une déchirure, vient blesser de ses lueurs leurs ultimes instants. Elle enfile ses talons, réajuste sa veste et disparait dans un souvenir. Immobile, il entend la porte se refermer et puis rien.

Le dernier jour d’un inadapté

J’ai des mandibules d’idées qui agrippent les réalités d’une vie égratignée, ratures de l’âme.

Je me comporte comme le dernier des connards avec ce corps qui n’a rien demandé.

Je couvre ma bonne volonté de vices éhontés, c’est truculent et savoureux de faire souffrir cette chair abhorrée.

J’ai des pustules en guise d’idées ? Mon coeur a beau pomper, le sang restera pourri.

J’ai des veines qui se prennent pour des artères, même à l’intérieur de moi, c’est le capharnaüm, un bordel sans nom. La mutinerie de mes globules, de mes organes, y’a plus d’hiérarchie. C’est la révolution des condamnés, ils ont compris que je les emmenais pernicieusement vers la fossoyeuse. Qu’la mort est une amie vicieuse, la dernière qu’on a. Qui d’autre pour te tenir la main avec compassion après ton dernier souffle ?

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L’avènement du e-parti

Il essuya son front avec un mouchoir soigneusement plié en quatre, mais la sueur se remit à perler quelques secondes plus tard. La chaleur suffocante donnait une teinte rose à ses joues déjà brillantes, et le nœud trop serré de sa cravate qui s’enfonçait légèrement dans son double menton renforçait cette impression d’étouffement. Tenant contre son torse une fine mallette de cuir, il essayait maladroitement de ranger son mouchoir dans la poche intérieure de sa veste, offrant par la même occasion un aperçu de l’auréole de transpiration qui s’était dessinée sur sa chemise, et tout ça alors qu’il trottinait rapidement sur le marbre d’un grand couloir haut de plafond, décoré de fresques et de dorures impérialistes.
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L’homme bleu

Il aura suffi d’un couloir sombre et étroit dans le silence de la ville, des murs en pierre de taille et une clé de voute éreintée.

Je n’étais alors qu’un gamin insolent qui arpentait les ruelles et les coursives interdites. Dans ce terrain de jeu géant qu’était notre quartier, notre petite bande se fondait dans le bitume comme autant de rats invisibles.

On avait peur du temps, on vivait dans l’empressement, toujours à courir, les uns derrière les autres, se dépassant, se bousculant, se faufilant entre les plaintes des passants.

Des sales gosses, des gavroches, des emportés, des oubliés, on essayait de tromper l’ennui au milieu de l’été endormi. Lire la suite « L’homme bleu »