La salle détente

Un soleil rasant fait plisser mes yeux, il rend le ciel pastel, et moi, me rend fiévreux. La pollution teinte l’atmosphère de couleurs fades qui donnent à l’horizon, une opacité inquiétante. L’air est électrique, chargé de désespoir, de bruits de ville excitée et de gueules qui font la gueule. J’ai l’humeur aussi pestilentielle que l’odeur qui règne dans cet hôpital. Un vrai chien enragé ! J’ai des mollets à mordre et dans ce brouhaha de mélancolie, y’a que de la chair en putréfaction, mais ici, on se contente de ce qu’on a.
Ça doit faire quatre jours que je suis là, dans cette chambre étrangement inhospitalière, à ne croiser que des docteurs, des infirmières et les larmes de mes visiteurs. Ils n’arrivent pas à se retenir de pleurer à la vision de ma gueule déformée. Je la regarde tous les matins depuis que je suis ici, et pour l’instant, rien ne sort. Je reste figé, devant ce visage cabossé, comme si je m’imprégnais de ces blessures pour être sûr de ne jamais oublier.

La nuit est tombée et je me retrouve à nouveau à contempler les dalles du plafond par l’interstice de mes yeux qui s’ouvrent avec peine. J’entends les rires étouffés des infirmières regroupées dans leur bureau. Je passe les voir, histoire de me sentir moins seul.
Timidement, je leur murmure un « Bonsoir » sans sourire, car sourire me fait souffrir.

« Tiens, salut, tu as besoin de quelque chose ? »

« J’ai pas envie de rester seul ce soir et j’arrive pas à dormir, ça vous embête si je reste un peu avec vous ? »

Ma solitude, plus forte que ma timidité, donne à ma demande, un air d’appel au secours. Il est difficile de se retrouver seul la nuit quand a subi un grave traumatisme.

« Ah, tu sais, on a beaucoup de choses à faire, on ne va pas pouvoir s’occuper de toi. Tu devrais aller en salle détente, il y a d’autres jeunes comme toi. »

« La salle détente ? C’est où ? »

« Au niveau 0, tu verras, c’est indiqué. »

Je m’y rends à pas retenus. Je ne sais pas si j’ai envie qu’on voit ma gueule, on va encore me regarder comme une bizarrerie, et je vais devoir raconter ce que j’essaie d’oublier. Pourtant, j’avance, invariablement, avec une certaine curiosité et un espoir indéfinissable.

Les néons blafards, dans le couloir, ressemblent à mon âme. J’avance en obéissant aux panneaux de signalisation jusqu’à me retrouver à la salle annoncée.

Je reste à quelques mètres, immobile, à attendre un dernier sursaut de courage.

Au travers des vitres en verre dépoli, une télévision fait danser des ombres et des lumières. Etrangement, je n’entends pas de son. C’est peut-être ce détail qui a attisé un peu plus ma curiosité. J’ai fait les derniers pas jusqu’à l’entrée de la salle détente. A l’intérieur, deux jeunes mecs me regardent silencieusement, sur la table basse, un jeu de carte est étalé anarchiquement. Celui qui me semble le plus vieux des deux me fait signe de la main pour que je rentre. Je ne me sens étrangement, ni gêné, ni intimidé. Une certaine forme de solidarité de l’abîmé flotte dans le petit local. On échange nos prénoms en regardant nos blessures, pas comme pour les comparer, mais plutôt pour se les approprier.

Sylvain, le plus vieux, a 20 ans. Son crâne a été entièrement rasé. Une énorme cicatrice traverse son cuir chevelu d’une oreille à l’autre. Elle est refermée par des agrafes saillantes qui lui donne un aspect inhumain. Il m’explique qu’il a été agressé par des « lascars de Paris » alors qu’il se promenait avec sa copine, au bord de la plage. Une histoire de regard mal interprété. Ils l’ont roué de coups et l’un d’eux lui a fracassé la tête avec un piquet de parasol. Il estime avoir de la chance dans son malheur car il n’a pas de lésions cérébrales. D’ailleurs, il parle distinctement, et son visage n’a pas de paralysie. On sent quand même qu’il revient de loin. Une haine sourde transparait dans ses mâchoires serrées.

Je me retrouve un peu dans son histoire, sauf que moi, il s’agit de racistes qui m’ont laissé au sol dans un bain de sang. J’avais l’artère temporale sectionnée, mais j’ai aussi eu de la chance, à un centimètre près, je perdais mon oeil. C’est la première fois que j’évoque l’accident. J’ai la rage aussi, mais pas un désir de vengeance, juste l’incompréhension de la connerie humaine.

Tony a l’air plus timide, plus jeune aussi, treize ou quatorze ans, je dirais. Il a des contusions sur le visage et nous explique qu’il en a sur le corps aussi. Lui, c’est son beau-père qui l’a tabassé. C’est un garçon frêle et paumé. Il me fait de la peine quand, avec sa voix fluette, il nous raconte que ce n’est pas la première fois. Son ton se fait plus dur quand il évoque sa mère qu’il estime responsable de « ça ». Il pense que ce coup-ci, il sera retiré de sa famille. Sentiment étrange que de souhaiter sincèrement à un enfant de ne plus être avec sa famille. Mais que faire, si sa mère n’arrive pas à quitter son beau-père ? Elle doit s’en prendre plein la gueule elle aussi. Son histoire me touche.

On parle de la violence. Son omniprésence nous gêne, sa popularité aussi. Les heures défilent et nos paroles deviennent futiles. On ne se croisera peut-être plus jamais, alors, on discute boulimiquement pour tromper la nuit. D’ailleurs, le jour naissant hachure bientôt l’écran du téléviseur. Exténué, je quitte mes amis d’un soir, un peu plus humain que la veille, avec le sentiment que je ne serais plus jamais le même.

La grosse forme…

Macabre découverte ce matin, sur mon oreiller, j’ai découvert le cadavre encore chaud de mon inspiration. Inerte et recroquevillée sur elle-même, comme une masse informe qui semble déjà en décomposition. Je la savais déjà souffrante depuis quelque temps. Evoluer dans ce monde, était devenue, pour elle, une véritable course à l’enthousiasme, aux convictions. Peut-être l’ai-je mal nourrit, je l’ai beaucoup délaissé ces temps-ci, je dois bien le reconnaître. C’est à dire que je me suis perdu au détour d’une question qui depuis m’a fait perdre le sens de l’orientation philosophique. Cette question est : « Suis-je adapté à cette société ? » Depuis, je cherche désespérément la réponse.

J’ai l’impression que tout me semble faux, truqué. Comme ces publicités qui nous inondent à longueur de journée, toutes plus connes les unes que les autres, vantant un monde beau et parfait, rassurant et superficiel. Un monde où les seules agressions possibles sont les odeurs de canalisations, les attaques acides sur nos dents et les brûlures d’estomac, un monde chiant en somme.

T’excites pas, petit marketeux, je sais bien que c’est son rôle de vendre du rêve, et que le tien, est de faire en sorte que le nom de la marque soit dans les 5 premières citées de mémoire par les gens selon leur catégorie. Je le sais, je l’ai appris. Tiens, donne moi 5 marques de lessive et demande à 10 personnes, tu verras…

Autre sujet qui me fait douter, le travail. Avec son cortège de coups de pute et de messes basses qui me déçoivent de plus en plus. Sourire et gentillesse de façade, moquerie et savonnage de planche par derrière. Gestion d’égos, jeux de dupes et négociation infructueuse. « Tu sais, c’est la crise, on n’a plus d’argent… », j’ai l’impression que depuis que je suis dans le monde du travail , il y a la crise et pas d’argent. Ça donne vachement de perspectives d’avenir et de motivation d’entendre ça tous les jours, tu trouves pas ? Je n’arrive plus à faire semblant, je suis blasé ou agressif, alors j’essaye d’être transparent, pour qu’on m’oublie. Que je devienne un de ces salariés consciencieux mais solitaire. Pas corporate, juste vénal.

Et puis, les politiques… Alors là, on touche au sublime. La phrase que j’entends le plus souvent : « Tous pourris ! », adage bien connu qui se révèle vrai. On n’y croit plus. On ne fait même plus semblant d’espérer. On a baissé les bras devant tant de gros cons et tant de foutage de gueule et rien dans le futur ne nous laisse présager d’un avenir meilleur.

Et que dire des militants, aveugles et beuglants, persuader que leur camp détient la vérité. J’en peux plus de leur agressivité constante et de leur mauvais foi. Quelqu’un, dans ce monde, est encore capable d’avoir du recul et du discernement sur une décision politique ? On dirait que l’objectif d’un mec de droite c’est de dire que la gauche c’est de la merde et vice versa et ça s’arrête à peu près là.

L’honnêteté n’est plus à la mode, on vénère les magouilleurs, les délinquants en cols blancs comme on dit. Tout est faussé, tout est pourri.

Je m’agenouille près de mon lit et je caresse en pleurant la dépouille de mon inspiration, je voudrais m’excuser auprès d’elle, lui dire que je regrette de ne pas m’être plus occupé d’elle, mais les mots ne viennent pas.