Déraciné

Je suis devenu la ville jusqu’à en oublier les bruits du vent dans les arbres et le temps que prend la nature pour exister. Les lampadaires sont comme des oriflammes guidant mon chemin dans les avenues rectilignes d’un urbanisme froid ; j’ai même du mal à voir la nuit, car les étoiles ici sont fades et peinent à briller, comme essoufflées.

Je me souviens du silence, quand, assis au bord d’un lac, aux premières lueurs du jour, la brume dansant encore sur les eaux noires, je m’asseyais sur une racine proéminente et je laissais la vie se réveiller. Les arbres immobiles et le ciel virant à l’indigo, des chants d’oiseaux timides et des sillons sur la surface de l’eau s’évanouissaient en cercle parfait. J’essayais de disparaître mais je n’entendais plus que ma respiration qui semblait plus bruyante qu’à l’accoutumée.

Pas le temps de rêvasser, je viens de me prendre un coup d’épaule, faut être vigilant, les trottoirs, c’est stratégique à Paris.

Je dérape sur un amas de feuilles mortes coagulées en une mélasse dégueulasse, à côté, une flaque reflète une enseigne lumineuse rouge sur laquelle, je semble lire « idiot ». Je relève la tête, et c’est bien ce qu’il est écrit : « Bar des idiots ».

– Connasse de ville qui se fout de ma gueule !

J’arrive enfin. Je pousse une porte vitrée derrière laquelle m’attend un grand noir immense qui me dépasse même en étant assis.

Je suis trempé et les gros sacs qui m’accompagnent aussi.

–       Bonsoir, on m’a dit qu’il y avait une chambre de libre pour moi. Mon nom c’est Oliverio.

–       Olivéro ?

–       Non, Oliverio.

–       Oliveiro ?

–       Non, le i c’est après le r, mais ne vous inquiétez pas, tout le monde se trompe. On croit que je suis d’origine portugaise alors qu’en fait c’est italien, par mon grand-père qui…

–       Oui, je vois la chambre là. Tenez les clés. Je ne sais pas si on vous a dit, mais ça ferme dans un mois ici, ils vont tout raser.

–       Ah ? euh… non, on m’a rien dit mais ok.

–       Les heures de sortie c’est jusqu’à 1h du matin maximum, pas le droit de faire venir de personnes extérieures, et les petits-déjeuners, si vous en voulez, c’est jusqu’à 9h.

–       Ah bon ? Y’a un couvre-feu ?

L’homme ne me répond pas, il est déjà reparti dans son match de foot qu’un petit écran en noir et blanc diffuse en grésillant.

J’ouvre la porte de ma chambre, exténué, à bout de nerf. Je pose mes sacs sur le linoleum, et je tourne sur moi même pour voir mon nouveau et temporaire logement. C’est le deuxième foyer d’hébergement que je fais en trois mois. Heureusement, tout ce que je possède tient dans ces deux sacs ce qui me permet de pouvoir bouger facilement.

La chambre fait neuf mètres carrés. Les murs jaune œuf aggravent ma mélancolie.

A droite, un lit en fer avec un sommier grillagé qui semble tout droit sorti d’un film des années cinquante m’accueille avec hostilité. Dessus, des draps pliés qui, à l’origine devaient être blancs, sont beiges et une couverture marron me font prendre conscience qu’ici tout est en camaïeu marronnasse caca comme ma vie.

A gauche, un petit bureau branlant et vide sur lequel traine des vestiges d’âmes brisées. Ça sent la javel et le moisi. Cinq minutes que je suis là et j’étouffe déjà.

Dans le couloir à l’extérieur, une enfilade de portes grises similaires à la mienne abritent des destins malades. Je visite la salle de bains collective. De la mosaïque beige encore et de la moisissure noire de bas en haut des portes. Un mec sort d’une des cabines et peut-être en voyant ma mine déconfite, me dit dans un français approximatif :

–       Faut mettre chaussures pour douche Ahahaha…

Je suis déjà fatigué à l’idée de devoir retrouver un autre hébergement et ça, dès demain. Ou peut-être pas, je me laisse un peu de répit, juste une journée.

Je retourne dans ma chambre, et j’éteins la lumière. Je prends la chaise du bureau et je la pose devant la fenêtre pour y poser mon cul et réfléchir à ma condition de déraciné. Je regarde la ville déformée par la pluie ruisselant sur la vitre. Les lumières partout, le bruit omniprésent. Ça grouille sans arrêt, comment peut-on exister dans ce fatras de tout ? On y devient forcément rien ! J’essaye de disparaître, de faire le silence complet, mais j’entends toujours ma respiration qui tremble dans la moiteur des lieux.

Publicités

Confession d’un con

Je suis con ! Ce n’est pas un jugement, mais un constat.

Je suis con et ce n’est pas facile de vivre avec ça. Je ne peux plus me mentir. Il y a bien trop longtemps que je feins de l’ignorer, que je joue le mec bien dans ses pompes, à l’aise en société, mais il y a, dans mon for intérieur, cette vérité mal enfouie qui tente tant bien que mal de se contenir mais qui n’y arrive pas : je suis con.

Un con comme il y en a beaucoup. Parfois, on croise d’autres cons et on se demande qui est le plus con des deux. On conclue toujours sur le fait que l’autre est bien plus con que nous. Faut vraiment être con pour pas avoir assez de recul et de dérision sur soi, mais comme je suis con…

Nous, les cons, sommes constamment jugés par les gens ; partout, dans la rue, au restaurant, en entreprise, dans les transports… Le con que je suis est observé, toisé, parfois avec pitié, souvent avec dégoût. Jugé, comme un animal de foire, une étrangeté ne faisant plus partie de votre race, un homo sapiens non évolué, resté au stade du sauvage, une bête mi-humaine, mi-légume aux neurones défaillants.

Il m’arrive parfois d’être attablé avec des amis (plus ou moins cons), et je peux lire dans les yeux des gens assis autour qu’ils se demandent comment on peut être aussi con. Et puis, en voyant les cons qui m’accompagnent, ils doivent en conclure que je mérite d’être con vu que je ne fais aucun effort. Sachez que ces regards me blessent, car, je me réveille chaque matin avec le poids de ma connerie sur les épaules, dès que je me retrouve devant mon miroir, ça me pète à la tronche comme une évidence que je ne peux plus nier à cause de ma gueule de con qui n’en finit plus de l’être. Je suis con et ça ne s’arrange pas.

Vous devez vous demander s’il n’est pas trop difficile de vivre dans cette condition de con, si notre carcasse n’est pas trop dure à porter avec un cerveau si chargé de bêtise. Si vous vous rendez bien compte de la douleur que c’est, pour moi, de réfléchir, d’avoir un raisonnement logique ou posé, ou du moins qui vous sied, puisque si je pense différemment, je vais encore passer pour un con ? Même si je fais des efforts, ce n’est pas assez. Je garderai toujours l’étiquette du con que vous m’avez collé dès ma première ineptie sans jamais chercher à savoir si je pouvais être potentiellement déconnable. J’ai tout essayé, vous savez… les livres, le sport, une alimentation riche en phosphore, des pilules même, mais rien y fait, au bout d’un certain temps, je reprends toute ma sottise.

Il parait que c’est une question de volonté. Peut-être que finalement, je me sens bien dans ma peau de con. Après tout, pourquoi je changerais ? C’est pour rentrer dans les cases d’une société qui n’accepte pas la différence ? Je n’ai plus envie de m’excuser, de me honnir jusqu’à me faire du mal parce que je ne suis pas dans la norme. Au fil du temps, j’ai trouvé d’autres cons avec qui je partage ma souffrance. Cette souffrance, qui s’est transformé en force, une cohésion du con, la communauté du con est plus que jamais soudée. Depuis, je me sens enfin à ma place dans ce monde car le con y est légion.

Delirium

Ce texte est né suite à un petit jeu qu’on m’a proposé sur Twitter, chaque participant donne un mot et ensuite nous devons écrire un texte en intégrant les mots récoltés.

Voici ma version :

J’ai effacé la nuit d’un revers de paupière. Je ne me suis pas senti partir et pourtant, j’ai fait le tour du cadran. Faut dire, j’étais complètement HS suite à ce taf de dernière minute. Je ne comptais plus les rythmes nycthémères, parce que c’est putain de long de traverser une constellation, même en CCA (Célérité Cosmique Avancé). Je sais bien que c’est hyper important de conserver les mêmes horaires que sur terre pour ne pas devenir dingue, mais au bout de quelques semaines, t’as une altérité du cerveau, tu piges que dalle au jour et à la nuit,  nous autres, on appelle ça le paradoxe Cosmonyctalopien. T’es un peu comme un marin qui se bouffe un océan plat comme un lac, t’éparpilles des minutes de sommeil de peur de te faire avaler par les abysses.

Ma pile à plutonium tirait sévèrement la tronche à mon arrivée. Heureusement, sur C627x, ils avaient du jaja pour mon EasyWing, sinon, je crois que je serais resté là-bas comme un con, à l’autre bout d’Orion. Par contre, le boss va tirer la gueule quand il va voir la note de frais. Ce sera bien fait pour lui, vu qu’il ne veut pas investir dans les piles dernières générations.

Faut que je me remue, une longue journée m’attend, peut-être la dernière de ma vie. Je regarde aux travers des persiennes et je vois la ville grouillante sous le halo lumineux de l’éclairage artificiel des immenses tours qui m’encerclent. Sur les trottoirs, la foule lilliputienne se noue dans un camaïeu de gris jusqu’à former une masse compacte et sombre. Elle se détache par endroit, formant ainsi des arabesques humaines, comme des volutes de gens qui s’envolent vers des rues encore plus tristes. J’avale un café et un bout de fougasse rassie (La fougasse n’est pas celle que vous connaissez aujourd’hui, il s’agit là d’un biscuit très nutritif, bourré de vitamines et d’antibiotiques) et je pars les rejoindre, ces citoyens anonymes.

Lire la suite « Delirium »