Fébrile

J’ai l’impression d’être un enfant timide qui n’arrive pas à s’imposer.
Je crois que cette pensée influe sur le comportement qu’ont les gens envers moi quand ils m’infantilisent, essayent de me gronder ou de me bousculer. Ça me raidit, me fait des nœuds dans le cœur et des douleurs dans le ventre. J’observe leurs sourcils froncés, leur bouche qui se déforme, leur index tendu parfois, et, moi, je reste amorphe à marmonner une rébellion expirée dans un susurrement tendu, que je tente de taire en bouillant, avant d’exulter de manière disproportionnée. Colère que l’on attribuera à une « susceptibilité » due à mon caractère « soupe au lait ». Ce sont des phrases que j’ai entendu toute ma vie. Pourquoi on ne dit pas ça aux autres personnes quand elles s’énervent ? Le truc de la susceptibilité, c’est pour moi ? J’en suis le digne représentant ou quoi ? Au lieu de prendre ça pour une affirmation de soi, une exigence de caractère, on prend ça pour une colère de gamin ? J’essaye de comprendre. Peut-être que c’est ma gueule. Oui, ça ne peut être que ça. Mon visage lymphatique de bonhomie, les traits ronds et la bouille sympathique du bon vivant un peu simplet ? Juste le fait que je sois « un mec gentil », ça ne se fait pas trop,  je suis à côté de la plaque sur ça. Je vois bien que l’ on vit dans une société de pouvoir, à jouer au dominant dominé et qu’il est de bon ton d’écraser son contemporain pour montrer son ambition. Mais, je ne sais pas faire ça. C’est contre ma nature d’homme, mais la nature de l’Homme est contre moi

Bref, je suis fébrile.

Pourtant, à l’intérieur de moi, une rage et une énergie me rappelle sans cesse qui je suis, mais, une force bien supérieur et invisible la contient. Je ne sais pas si c’est la pression sociale, la bienséance, l’illusion d’un mode de vie “normal” ou juste un manque de courage. Je m’efface petit à petit comme pour devenir transparent et ne plus me voir moi-même ? Je le vois bien, j’évite les gens, j’évite jusqu’à mon reflet de peur d’y croiser ma lâcheté.

Je prends conscience du temps qui passe, du temps perdu. Des heures et des jours à réfléchir, à se rêver une vie, à s’idéaliser une existence, à espérer des projets, à vivre d’illusions, en fait, je ne fais rien. Je réfléchis, ça pour réfléchir, j’ai le temps.

Hier, j’ai croisé une collègue de travail dans l’ascenseur. Elle a la trentaine comme moi, mais déjà mère d’un enfant. Elle m’a demandé comment j’allais, j’ai répondu par un soupir très expressif que “ma foi, on fait aller” dans une désespérante moue de victime de sa paresse. Elle acquiesça et son visage se raidit. Soudainement, elle se mit à parler avec véhémence : “ Moi c’est pareil, j’en ai marre. J’aimerai me barrer, faire autre chose mais c’est dingue comme on flippe non ? On est jeunes, on devrait être enthousiastes, travailler sans compter nos heures et se défoncer pour des projets sans râler, mais on passe notre temps à pleurer un idéal professionnel sans se bouger le cul parce qu’on est trop frileux et parce que ce pays pue la merde, parce que cette entreprise nous enfonce la tête sous l’eau…” Elle se détendit, comme soulagée.

Elle avait raison, je dodelinais comme un petit enfant encore une fois et la porte de l’ascenseur s’ouvrit sur le hall d’entrée. Elle me fit un grand sourire, ses petits yeux noirs se plissèrent avant de disparaître dans sa longue chevelure brune que le vent qui s’engouffra dans le sas d’entrée, avait décidé de chahuter. Je la regardais s’éloigner dans son petit tailleur bleu marine avant de s’enfoncer dans la lumière d’un soleil éreinté des premiers crépuscules de juin.

J’ai eu une sensation d’abandon, comme si une partie de moi s’était éloignée avec elle. Elle venait d’exprimer avec beaucoup de simplicité et de sincérité ce que je pensais depuis des mois. Je me rendis compte de ma médiocrité. Je me demande si c’est une preuve de grande intelligence ou juste un abandon d’ambition qui peut vous faire penser ça. Escroc de ma propre vie, je suis ma première victime. C’est douloureux de tomber d’un piédestal, mais une fois au sol, j’ai pu découvrir que ce dernier était fait de carton-pâte et que personne n’était là pour me relever.