Génocide sur le pare-brise

Une rumeur flotte dans les hauts plafonds du tribunal. La cour entre dans la salle d’audience avant de s’installer dans son siège, le silence s’impose lentement. Le juge réajuste sa robe, se racle la gorge et jette par dessus ses petites lunettes épaisses un regard tranchant vers le public puis vers moi, l’accusé.

Il m’invite à venir à la barre et je sens dans mon dos les regards inquisiteurs d’un public hostile qui m’enverrait bien en prison sur le champ.

“Monsieur Arcelino, vous êtes accusé d’avoir commis, la nuit du 18 avril de cette année, un génocide envers plusieurs espèces d’insectes dont la plus protégée, la Calopteryx splendens…”

un brouhaha de stupeur retentit dans la salle.

“Chuuut ! s’il vous plait ! Monsieur, veuillez nous expliquer les faits.”

“Euh… c’est à dire que… ben… euh, je…enfin…” susurrai-je

“Plus fort, Monsieur Arcelino, afin que tout le monde puisse vous entendre !”

“Alors, il était 22 heures et quelques, je rentrais chez moi après être aller à la salle de sport. Sur le retour, j’ai pris le chemin habituel quoi, enfin, voilà et puis j’ai été arrêté par les gendarmes.”

“Oui et ces derniers ont constaté sur votre pare-brise une accumulation d’impacts violents entraînant la mort de 23 moustiques, 5 papillons de nuit, 12 moucherons, et… une libellule donc !”

Stupeur à nouveau dans la salle.

Il me parle comme s’il me grondait, j’essaye de faire bonne figure en gardant un visage neutre et les épaules droites.

“SILEEENCE… S’IL VOUS PLAÎT SILEEENCE !”

“Pourquoi n’avez-vous pas déclenché votre Halo Safe Insector ? Vous savez pertinemment que suite au décret “HULOT 8542bis” la non-utilisation d’un protecteur d’insectes et la mise en danger d’iceux est condamnable d’une peine de 10 ans de prison ferme et de 75 000 euros d’amende et vu le massacre que vous avez créé, vous êtes bon pour un peine record”

Je n’en mène pas large, je dirai même que je me fais carrément dessus. Je bredouille un argument de défense qui ressemble à un borborygme après avoir mangé un steak de soja trop copieux, mais n’ayant pas d’avocats, je fais de mon mieux. Je me reprends.

“N’y a t-il pas là un problème de fabrication des véhicules qui devraient déclencher par défaut et en toutes circonstances ce fameux bouclier protecteur ? Nous ne sommes pas infaillibles ? Et si désormais nous devons être aussi vigilant envers les derniers animaux qui peuplent notre planète, pourquoi ne pas installer en série ce genre de système et pourquoi tous les constructeurs n’en installent pas par défaut sur tous leurs véhicules à hydrogène ? Pour nous faire consommer plus ? Il y a une magouille derrière ça, On joue avec la nature pour se faire des crédits, comme toujours…”

Je sens que j’ai conquis quelques personnes dans le public car un murmure parcourt le tribunal et je vois la face du juge qui s’est un peu défaite.

“Il suffit d’appuyer sur un bouton monsieur…”

“N’avez vous pas vous aussi parfois des moments d’égarement monsieur le juge ?”

“C’est moi qui pose les questions, ne tombez pas dans l’insolence Monsieur Arcelino !”

Le juge me renvoie sur le banc des accusés et je regarde défiler une myriade d’experts et de policiers qui m’enfoncent chacun un peu plus dans une merde noire.

Je sais que je suis foutu, j’aurai dû penser à ce putain de bouton et surtout y penser quand je voyais sur mon pare-brise les nombreux impacts d’insectes écrasés, mais j’avais trouvé ça joli, ça faisait une constellation. On en voit plus trop des trucs jolis dans notre nouveau monde aseptisé. Tout est blanc, neutre, froid, contrôlé, charté, lissé, ordonné, ce monde est d’un ennui mortel.

Je me lève d’un coup : “Ah puis merde, allez-y, condamnez-moi !”

“Monsieur, restez calme, vous vous êtes déjà exprimé”

“Non, je suis sérieux. A quoi bon, j’ai tué ces insectes oui ou non ? Voilà, j’ai pas déclenché mon protector machin. J’en peux plus des protector de tout, pourquoi on en est là, pourquoi c’est nous qui payons pour ce que les générations passées n’ont pas su protéger ? Pourquoi la répression plutôt que l’éducation ? Pourquoi…”

Je n’ai pas eu le temps de finir, les policiers derrière moi m’ont pris en tenaille avant de me menotter et de m’enfermer dans une cellule juste derrière.

Le public exulte, le juge trépigne, la presse sourit.

La séance est levée et le procès reporté. Mon petit laïus a fait son chemin et a réveillé quelques consciences. J’avais balancé ça au bluff mais visiblement ça a eu un écho. Partout dans la presse, des articles élogieux sur ma réparti avec des titres magnifiques comme “Le pavé dans l’amère”, “Arcélino, coupable d’être humain ?”, “Le droit à l’oubli”. Des pétitions pour ma libération, des manifestations un peu partout, pas mal de lettres d’amour et même une petite culotte. Il semblerait que la population ne veuille plus être culpabilisée. Qui juge les moustiques de nous piquer, d’être responsable de la plus grande épidémie qu’a connu notre siècle ? Personne. Les cafards, eux, au moins, ne nous blessent pas. Ils sont dégoûtants mais inoffensifs. Les constructeurs automobiles eux-mêmes, ont installé en série des protecteurs d’insectes.

Malgré tout, je fus condamné pour l’exemple mais à une peine plus légère que prévue, peine que mes comités de soutien ont payés, même la caution, je n’ai pas fait un jour de prison. Et c’est comme ça que je suis devenu animateur d’une émission de télé où je parle de sujets polémiques et écologiques : ”Pour ou contre le retour des insectes dans notre alimentation”, “Manger des cailloux est-il vraiment bon pour la libido ?”