Serial Twitter

Cette chaise en bois à la structure tubulaire, – la même que celle que j’avais en primaire à l’école des Micocouliers –, me brisait le bas du dos, le cul plus exactement.

Voilà des heures que j’étais assis à me faire postillonner dessus par le brigadier-chef de la gendarmerie tout en supportant le regard sombre de Gérard Depardieu installé dans son poster du film “36 quai des orfèvres” et qui trônait derrière lui.

  • “Mais, ça fait des moiiiis qu’on vous suit Monsieur ! On a un dossier long comme le bras sur vos agissements. Alors, arrêtez d’essayer de noyer le poisson et avouez que c’est vous !”

 

  • Jamais compris cette expression, “long comme le bras”… c’est pas si long un bras, et ça dépend du bras de la personne et…

 

  • TA GUEULE !

 

  • “ “Votre gueule !” pour être cohérent avec votre vouvoiement. Si vous savez que c’est moi, pas la peine d’avouer non ? Et puis un poisson ne se noie pas puisque l’eau est son milieu naturel, gros malin…”

 

  • “Continuez votre insolence, vous ferez moins le malin devant le parquet”

 

  • “Devant le parquet ? Je suis vernis… hihi…”

 

  • “ÇA SUFFIT VOS BLAGUES POURRIES OK ? Les faits dont on vous accuse sont graves !”

 

  • “Elles sont pas pourries… elles sont pour rire…” chuchotais-je timidement.

 

II leva les yeux au ciel et de ses deux index turgescents, nota scrupuleusement sur son clavier chacune de mes réponses. Il tapait si fort sur les touches que la tête de la figurine Reine Elizabeth posée sur son bureau dodelinait à tout rompre. Ça me faisait rire, pas lui.

  • “Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de ce qui vous attend. C’est la perpèt’ au moins”

 

  • « Euh… c’est pas “la”, c’est “le”, car c’est “LE père qui pète ahah… le père pète…” . Par ailleurs, ça ne peut pas être “au moins” car y’a pas plus que perpètwitté en France en fait… enfin, j’dis ça, j’dis rien. »

 

  • « Mais, vous vous croyez où exactement ? »

 

  • « Ben… c’est à dire que je suis au même endroit que vous là, dans un commissariat monsieur. Pourquoi me poser la question ? »

Le gendarme se frotta les yeux et fit claquer les articulations de ses doigts.

  • « Je vous énumère à nouveau les faits qui vous sont reprochés, ça va vous calmer « 

J’écoutais religieusement sa voix grave et autoritaire énoncer la liste de mes méfaits.

  • “Le jeudi 24 février, vous avez mis le feu volontairement à la Chapelle Saint-Bernard-de-Malakoff et le lendemain, à 8h12, vous avez twitté “Elle a le feu au culte cette chapelle (ardente)”
  • Le 12 mars, lors d’un voyage officiel de Maître Collard, vous vous êtes fait passer pour un militant FN et provoqué un accident alors qu’il montait sur une tribune, lui cassant les deux jambes. L’après-midi même, vous avez twitté “finalement, ça casse bien trois pattes à un Collard”
  • Je continue ? En septembre de l’année d’avant, vous avez kidnappé Benjamin Biolay. Il a été retrouvé nu, ligoté et recouvert de peinture violette dans un champ d’aubergines, le lendemain, vous twittiez “A mon avis, Benjamin Violet, il est vert !”

 

  • “Ah oui, mais, attendez, j’ai fait 111 retweets n’empêche ! Mon plus gros score !”

 

  • “Donc, vous avouez ?”

 

  • “C’est pas interdit d’avoir de l’humour, non ?”

 

  • Non, mais, c’est nul ! Elles sont nulles vos blagues. Vous vous faites même pas RT. Vous êtes devenu un loleur compulsif, un acharné de l’humour, dépendant du like, du RT, vous êtes devenu tellement accro, que vous en êtes venu à provoquer des faits divers pour pouvoir en faire des jeux de mots. C’est pathétique putain !

 

  • Ah non, ça, c’est pas mes tiques, c’est sûr…

 

Le gendarme me fixa, l’air livide, pendant que j’entendais ses collègues pouffaient derrière la porte. 

  • “Ça irait encore si ça ne devenait pas de plus en plus grave, et pourtant les faits que je viens de vous énoncer sont terribles pour votre condamnation, d’autant plus qu’on a vos déplacements GPS, votre agenda, tout correspond et ce petit carnet de note avec vos futurs plans : “Dick Renverse”, C’est quoi ça ? Vous comptiez renverser Dick Rivers ? “Faire accuser le pape de meurtre et twitter : “Le pape a le mobile ”, et le pire, “brûler vif un avocat célèbre et twitter “Est-ce qu’un avocat qui s’immole, ça fait un guaquimole ?” Vous êtes cinglé ou quoi ? D’ailleurs, c’était pas une question, vous l’êtes.

J’ai bien tenté de me défendre mais ses collègues étaient déjà en train de me remettre les menottes avant de m’emmener à nouveau en cellule.

Ils me poussèrent si virilement dans la petite pièce sale et malodorante que je me suis écroulé comme une merde sur le sol en béton. Je les ai regardés en « sourisanglotant » et d’une voix tremblante, leur dis : “je suis au pied du mur on dirait hihi”

La lourde porte se referma sur ces mots qui vinrent s’écraser sur leur stoïcisme.

J’étais seul, triste car mon nombre de followers allait surement diminuer. Je pensais à la prison, à la vie qui m’attendrait prochainement, j’espérais ne pas être à Fresne… car je ne comptais pas m’arrêter.

 

 

 

 

 

 

 

Sacha 

Ta petite tête vient se frotter contre la mienne, elle finit par se caler dans mon cou comme pour y trouver refuge. 

Tu effaces par ce geste tout ce que le monde a de mauvais, comme si le fait de te blottir contre moi nous enfermait dans un cocon d’insouciance. Il ne reste à cet instant que nous deux et la douceur de tes cheveux d’enfant qui glisse sur ma peau, tes petits doigts qui enserrent les miens et tes yeux curieux de tout.

Tu me regardes. 
Mon visage t’intrigue.

Ces poils sur les joues, sur le menton, sous ce nez un peu rond, cette bouche charnue qui cache un tas de dents, tu aimes y glisser tes doigts pour que je fasse semblant de les manger, ton visage s’illumine alors d’un sourire instinctif, indispensable, tes yeux se plissent et ton visage prend des airs d’universalité. 

Tu me tapotes sur le torse, je suppose que ça veut dire que tu es heureux, ici avec moi. Tu baragouines ce que tu peux avec les mots qui sont les tiens « baba, dada, guegue »,  je ne comprends rien mais je sais que tu me confies déjà beaucoup de choses. 

Oh Sacha ! Mon fils, mon île luxuriante, mon océan primordial, que j’aime t’observer dans les prémices de ta vie. Te voir te mouvoir avec maladresse, chaque jour observer les infimes progrès qui petit à petit t’entraineront loin de moi. Je voudrais que jamais ne meurt cette douce naïveté et que nous soyons toujours à se rire dessus de nos onomatopées. 

Je me rends compte combien ces moments sont précieux, je les sais évanescents et moi si éphémère.

Oublions ce qu’il adviendra. Profitons de maintenant, de cet instant où tu te frottes les paupières rongées par le sommeil auquel tu tentes en vain de résister. Tes petits yeux se ferment pour de bon, ton souffle se fait plus profond, ta tétine suspendu à tes lèvres tombent lentement, quelques sourires s’échappent subtilement de tes rêves. Dors bien mon Sacha.  

Génocide sur le pare-brise

Une rumeur flotte dans les hauts plafonds du tribunal. La cour entre dans la salle d’audience avant de s’installer dans son siège, le silence s’impose lentement. Le juge réajuste sa robe, se racle la gorge et jette par dessus ses petites lunettes épaisses un regard tranchant vers le public puis vers moi, l’accusé.

Il m’invite à venir à la barre et je sens dans mon dos les regards inquisiteurs d’un public hostile qui m’enverrait bien en prison sur le champ.

“Monsieur Arcelino, vous êtes accusé d’avoir commis, la nuit du 18 avril de cette année, un génocide envers plusieurs espèces d’insectes dont la plus protégée, la Calopteryx splendens…”

un brouhaha de stupeur retentit dans la salle.

“Chuuut ! s’il vous plait ! Monsieur, veuillez nous expliquer les faits.”

“Euh… c’est à dire que… ben… euh, je…enfin…” susurrai-je

“Plus fort, Monsieur Arcelino, afin que tout le monde puisse vous entendre !”

“Alors, il était 22 heures et quelques, je rentrais chez moi après être aller à la salle de sport. Sur le retour, j’ai pris le chemin habituel quoi, enfin, voilà et puis j’ai été arrêté par les gendarmes.”

“Oui et ces derniers ont constaté sur votre pare-brise une accumulation d’impacts violents entraînant la mort de 23 moustiques, 5 papillons de nuit, 12 moucherons, et… une libellule donc !”

Stupeur à nouveau dans la salle.

Il me parle comme s’il me grondait, j’essaye de faire bonne figure en gardant un visage neutre et les épaules droites.

“SILEEENCE… S’IL VOUS PLAÎT SILEEENCE !”

“Pourquoi n’avez-vous pas déclenché votre Halo Safe Insector ? Vous savez pertinemment que suite au décret “HULOT 8542bis” la non-utilisation d’un protecteur d’insectes et la mise en danger d’iceux est condamnable d’une peine de 10 ans de prison ferme et de 75 000 euros d’amende et vu le massacre que vous avez créé, vous êtes bon pour un peine record”

Je n’en mène pas large, je dirai même que je me fais carrément dessus. Je bredouille un argument de défense qui ressemble à un borborygme après avoir mangé un steak de soja trop copieux, mais n’ayant pas d’avocats, je fais de mon mieux. Je me reprends.

“N’y a t-il pas là un problème de fabrication des véhicules qui devraient déclencher par défaut et en toutes circonstances ce fameux bouclier protecteur ? Nous ne sommes pas infaillibles ? Et si désormais nous devons être aussi vigilant envers les derniers animaux qui peuplent notre planète, pourquoi ne pas installer en série ce genre de système et pourquoi tous les constructeurs n’en installent pas par défaut sur tous leurs véhicules à hydrogène ? Pour nous faire consommer plus ? Il y a une magouille derrière ça, On joue avec la nature pour se faire des crédits, comme toujours…”

Je sens que j’ai conquis quelques personnes dans le public car un murmure parcourt le tribunal et je vois la face du juge qui s’est un peu défaite.

“Il suffit d’appuyer sur un bouton monsieur…”

“N’avez vous pas vous aussi parfois des moments d’égarement monsieur le juge ?”

“C’est moi qui pose les questions, ne tombez pas dans l’insolence Monsieur Arcelino !”

Le juge me renvoie sur le banc des accusés et je regarde défiler une myriade d’experts et de policiers qui m’enfoncent chacun un peu plus dans une merde noire.

Je sais que je suis foutu, j’aurai dû penser à ce putain de bouton et surtout y penser quand je voyais sur mon pare-brise les nombreux impacts d’insectes écrasés, mais j’avais trouvé ça joli, ça faisait une constellation. On en voit plus trop des trucs jolis dans notre nouveau monde aseptisé. Tout est blanc, neutre, froid, contrôlé, charté, lissé, ordonné, ce monde est d’un ennui mortel.

Je me lève d’un coup : “Ah puis merde, allez-y, condamnez-moi !”

“Monsieur, restez calme, vous vous êtes déjà exprimé”

“Non, je suis sérieux. A quoi bon, j’ai tué ces insectes oui ou non ? Voilà, j’ai pas déclenché mon protector machin. J’en peux plus des protector de tout, pourquoi on en est là, pourquoi c’est nous qui payons pour ce que les générations passées n’ont pas su protéger ? Pourquoi la répression plutôt que l’éducation ? Pourquoi…”

Je n’ai pas eu le temps de finir, les policiers derrière moi m’ont pris en tenaille avant de me menotter et de m’enfermer dans une cellule juste derrière.

Le public exulte, le juge trépigne, la presse sourit.

La séance est levée et le procès reporté. Mon petit laïus a fait son chemin et a réveillé quelques consciences. J’avais balancé ça au bluff mais visiblement ça a eu un écho. Partout dans la presse, des articles élogieux sur ma réparti avec des titres magnifiques comme “Le pavé dans l’amère”, “Arcélino, coupable d’être humain ?”, “Le droit à l’oubli”. Des pétitions pour ma libération, des manifestations un peu partout, pas mal de lettres d’amour et même une petite culotte. Il semblerait que la population ne veuille plus être culpabilisée. Qui juge les moustiques de nous piquer, d’être responsable de la plus grande épidémie qu’a connu notre siècle ? Personne. Les cafards, eux, au moins, ne nous blessent pas. Ils sont dégoûtants mais inoffensifs. Les constructeurs automobiles eux-mêmes, ont installé en série des protecteurs d’insectes.

Malgré tout, je fus condamné pour l’exemple mais à une peine plus légère que prévue, peine que mes comités de soutien ont payés, même la caution, je n’ai pas fait un jour de prison. Et c’est comme ça que je suis devenu animateur d’une émission de télé où je parle de sujets polémiques et écologiques : ”Pour ou contre le retour des insectes dans notre alimentation”, “Manger des cailloux est-il vraiment bon pour la libido ?”

À toi, L’enfant d’Alep

J’aurais voulu regarder plus loin avec toi, voir par delà ces ruines qui nous entourent, te montrer l’autre monde, celui des rues calmes et apaisées, celui des parcs verdoyants sur lesquels des enfants comme toi s’ébattent sur des structures protéiformes, celui des hauts immeubles où chacun s’échinent à se faire une vie plus douce.J’aurais voulu que tu goûtes une glace au chocolat que tu t’en mettes plein les joues, que tu croques dans un croissant frais avec beaucoup d’insouciance, te voir marcher en dansant dans les longues avenues, que ton sourire témoigne de ta légèreté de vivre. J’aurais voulu que pour toi tout ceci soit normal, que ça ne relève pas du fantasme ou du souvenir.

Toi l’enfant d’Alep, enseveli sous ces ruines, toi dont les bombes aveugles ont écourté la vie. Je pense à toi et à ton innocence, à ton petit corps meurtri, si fragile.

Je pleure sur vos visages inconnus, vous qui n’avez rien demandé, victimes de la folie de quelques hommes qui n’ont pour moi plus rien d’humains. Je ne fais pas partie de leur race, je suis un homo-sapiens comme toi et eux sont des animaux puants, des charognards laissant à d’autres le soin de tuer leur victime.

J’ai un enfant moi aussi, un enfant comme toi, je l’aime énormément et quand je le regarde dormir paisiblement, je pense à toi et à la vie que tu as dû mener pendant ces derniers mois. Je le regarde et je me demande comment, COMMENT peut-on faire souffrir une chose aussi belle et candide ? Je n’ai pas la réponse, les cyniques diront que la guerre suggère des victimes, je suggère à la guerre d’aller se faire foutre.

Excuse mon langage, je suis en colère.

Les nuits nouvelles 

Quand je te vois la nuit, courbée comme un soleil rompu, offrir un sein suintant, à ce morceau de nous, Quand je vois tes cheveux s’effondrer sans frasque dans l’obscurité de tes cuisses, enrobant notre enfant de ton amour éthéré, je me sens volubile comme un parfum éteint qui attendrait son heure pour aborder la terre. 

Je suis spectateur de vos silhouettes que la lueur des lampadaires vient faire danser sur les murs et les yeux mi-clos je me rendors en rêvant encore de vous. 

Nos nuits nouvelles se respirent à trois. Elles sentent le renouveau, l’espoir et quelques fois la patience. 

J’entends ses petits soupirs d’enfant repu et toi qui lui chuchote les raisons de notre amour. 

Dans ce cocon de tissu, notre petite troupe se coagule en un amas de molécules prêtent à former une nouvelle espèce, nous. 

L’héritage de Cioran

Bouillonnant devant les JT, je pouffe, soupire, m’exaspère devant le spectacle politique mondial et je me sens comme une molécule inoffensive dans un monde de virus mortel. Je me sens insignifiant, électeur déboussolé, fatigué par un système auquel je ne crois plus. 
Nos convictions et nos sentiments ne sont plus que des statuts jetés ici et là sur des réseaux sociaux dans lesquels ils se perdent parmi la foule des indignés. 

Nous signons des pétitions en masse, nous modifions nos avatars pour témoigner notre solidarité, parfois nous nous laissons prendre par un crowdfunding où nous laissons quelques euros histoire de se racheter une bonne conscience. Mais au fond, que fait-on ? Que fait-on sinon nous plaindre de notre sort, d’avoir une solidarité virtuelle, de fustiger nos gouvernants, les élites de ce monde, d’écrire des billets de blog comme celui-ci que personne ne lira dans lequel je reproduis ce que je critique ?
Je trouve que tout ceci révèle notre incapacité à nous rebeller assez longtemps pour que ce monde change ? Tout le monde est d’accord pour dire qu’aucun politique n’est à la hauteur mais il ne se passe rien. Les mêmes qu’on abhorre font campagne, l’un d’eux sera élu et rien ne changera à part nos droits individuels chaque fois un peu plus rognés. Nous avons déjà perdu !

Qu’avons nous fait de notre esprit de combat, du fait de prendre des risques ? Nous détacher de notre confort pour salir les rues de notre liberté chérie est un effort considérable. Alors oui, parfois on bat le pavé, mais les chefs d’états savent très bien que nous finissons toujours par nous épuiser. Ils ont la patience de leur côté et même si parfois ils font quelques concessions, au final, le peuple est perdant. Toujours !

Je ne suis même pas anarchiste, communiste ou je ne sais quoi, je suis désabusé. Tiens, je devrais fonder un parti « Les Désabusés ».
Je pense à notre vie, une vie courte et frêle dont on gâche le tiers devant des écrans à s’abrutir de choses imbéciles qui sont censées nous divertir pour que nous pensions moins à la fatalité de nos vies, étudier pour travailler, travailler pour subvenir à nos besoins et parfois s’enrichir un peu et puis mourir en laissant à l’état la moitié de ce que nous avons mis une vie à économiser.

Une vie courte et frêle qui ressemble à une course effrénée vers un pouvoir factice dont ne sait plus très bien définir les limites de la décence. Le pouvoir d’achat, quelle expression horrible !

Nous vivons dans une société de la division. On déstructure, dématérialise, démantèle, sectorise, communautarise, classe, ghettoïse… on réduit tout, format nano, une vie en binaire, protozoaires numériques n’attendant que sa prochaine évolution pour conquérir le monde informatique.

 On se laisse disparaître jusqu’à offrir nos vies à des « Clouds » rendant nos destins vaporeux, abstraits et finalement inexistants. Nos vies ne sont plus qu’une succession de jpeg encodés dans des applis protéiformes, succédanés de nous, regroupés dans des data-centers que des hangars secrets, obscures et moches conservent indéfiniment, et dans quel but ? Jusqu’à quand ? 

Nous ne sommes même pas assez convainquant dans notre volonté de protéger notre planète. Certains ne croient même pas à la pollution des activités humaines ou alors ils s’en fichent, prônant une société du tout industriel où seule l’expansion des marchés compte sans jamais penser à l’homme, à cette vie courte, frêle et unique. Nous nous sommes oubliés, pire, nous sommes nos propres bourreaux et aujourd’hui je nous observe nous détester, nous remuer dans un océan de déception et n’avoir en retour que le mépris des étoiles qui dans leur apesanteur se jouent de nous voir subir l’attractivité de nos angoisses. 

Cet univers manque de justice et d’équilibre et pourtant nous continuons d’espérer. C’est dingue comme l’homme est optimiste au fond. Malgré tout ce qu’il subit, il continue de croire qu’un monde meilleur est possible. Personnellement, je crois à la fin de notre humanité et que la nature finira par reprendre ses droits. Que ce soit dans 10 000 ou 100 000 ans, ça arrivera. Je vous ai foutu la pêche non ? 

Le mur des angoisses

J’en ai marre d’avoir besoin d’écrire pour évacuer mon malaise face à la situation actuelle de notre monde qui ne cesse de se regarder en chien de faïence avec les crocs de plus en plus acérés.

Je ne suis expert en rien, je me suis bien un peu spécialisé dans l’hédonisme mais je ne saurais en devenir un conseiller précieux. C’est peut-être pour protéger ce mode de vie que je me mets en colère. Comme un lion dérangé pendant sa sieste, je grogne un peu pour tenter d’écarter les emmerdeurs. Mais rien n’y fait, ils s’approchent toujours un peu plus près.

Je suis inquiet. Pas paranoïaque de nature mais inquiet de l’évolution que prend cette quête de l’horreur, cette conquête de l’aigreur. Chaque semaine apportant son lot de terreur avec des actes de plus en plus fous. J’observe compulsivement depuis mon canapé, téléphone à la main, surfant de chaînes d’infos en continu qui n’ont rien à dire à twitter qui en dit trop et dans mon ventre je sens la rage et l’impuissance. Je suis comme hypnotisé par ce flux d’information, j’ai besoin de savoir, je cherche à comprendre. Je comprends rien ! J’ai envie de descendre dans la rue, de crier « Bon ! On fait quoi maintenant ? » Rien, on ne fait rien, car dans la rue, il n’y a rien, rien que la vie qui continue et les regards sombres de mes contemporains qui s’éloignent vers leur destin respectif.

Faut arrêter de dire qu’ « on n’a pas peur ! » Si, on a peur, moi j’ai peur. Pas au quotidien, pas une peur omniprésente, mais je me dis qu’on se dirige droit vers un conflit sur notre propre territoire, quand tout le monde aura fini de se détester en vociférant des imbécilités et que les mots ne suffiront plus à traduire cette haine grandissante.
Peur qu’un taré voulant semer la mort se retrouve sur mon chemin, sur celui de ma femme, sur celui de mes proches. J’ai peur de ressentir la douleur de la perte d’un être cher, de me sentir désarmé fasse à ça, enragé, assoiffé de haine à mon tour.

Je suis en colère aussi, en colère car démuni face à ces fanatiques déterminés à faire de notre vie un cauchemar. J’ai l’impression plus que jamais d’être inutile, impuissant, que tout ce que je pourrai faire ne serait qu’un sillon fragile sur le lac de haine et de folie qui s’étend à perte de vue. Doit on attendre que nous soyons tous assez divisés pour nous retrouver dans la rue à se jeter des pierres ? Doit-on attendre une guerre civile ? Une révolution orgueilleuse de notre peuple qui souffre de ne pouvoir venger ses morts ? Oui venger, et pas en frappant la Syrie ou l’Irak, se venger de nos gouvernants qui n’ont pas fait ce qu’il fallait depuis 30 ans, qui ne se rendent pas compte du fossé qu’ils ont creusé dans les cités, dans la population en générale, c’est un gouffre ! En même temps, si le gouvernement n’allait pas bombarder l’Etat Islamique, on le traiterait de laxiste. D’ailleurs, on le traite tout le temps de laxiste, quoi qu’il fasse. Je pense que n’importe quel gouvernement serait désemparé face à ça.

Il y a aujourd’hui comme je l’avais écrit précédemment, une dictature de l’émotion qui aveugle le jugement de chacun d’entre nous et il faut une certaine force de caractère pour pouvoir revenir à une réflexion juste et saine. Certains perdent tout sens commun fustigeant toutes idées républicaines ou toutes solutions pacifiques. On entend ici et là des citoyens trop virulents réclamer des mesures radicales nous rappelant un passé peu glorieux. Je commence à peine à effleurer l’ambiance délétère qui pouvait régner en ces temps là et je ne peux m’empêcher de me dire que ça peut se produire à nouveau, d’ailleurs, ça se produit déjà.

Pourtant, je pense que c’est précisément maintenant qu’il faut être pacifique et réfléchi. Quand on dit pacifique, on imagine toujours des joyeux hippies prônant l’amour universel, non, je parle d’un pacifisme de raison. On peut être ferme et pacifique, être déterminé et pacifique, ne pas courber l’échine et être pacifique. On a juste d’autres arguments que des poings serrés et des envies de meurtre. Rendre une gifle quand on prend une gifle ne mène qu’à une escalade de la violence, il faut se demander pourquoi on prend une gifle et comment éviter que quelqu’un veuille nous en remettre une un jour. On ne combat pas une idéologie avec des armes lourdes, on la combat avec une autre idéologie, la notre, la démocratie, la vraie, celle qu’on bafoue, qu’on étouffe, qu’on a perverti, il faut lui redorer son blason, la porter à nouveau fièrement comme un étendard. Quand j’entends Jean-Marie Le Guen qui estime que critiquer le gouvernement, c’est mettre en danger la démocratie, j’ai envie de hurler. Voilà, c’est ce genre de phrases qui précisément, tue notre démocratie. Ça et tous les actes injustes dont nous sommes témoins. Ces petites magouilles et ces passes-droits, cette incapacité à écouter.

Il faut de l’éducation aussi, c’est simplement plus long et demande plus de patience et de persévérance mais il n’y a que comme ça qu’on y arrivera. Les fanatiques qui passent à l’acte sont pourtant des enfants de notre république. Ils sont nés en France et ont été à la même école que nous autres. Qu’est ce qui a fait qu’ils soient devenus des tueurs sanguinaires ? Ce sont nos comportements ? La manière dont on traite la jeunesse depuis 30 ans ? Ils sont une poignée à l’échelle de notre population mais ils sont assez pour nous faire du mal et nous faire réfléchir sur ce que nous avons loupé. Les racines du mal, toujours, y revenir avec humilité, accepter l’échec, réparer autant que l’on peut.

Je ne suis pas un expert, juste un gars derrière un écran. Ça ne va pas faire beaucoup de remous de dire ce que j’ai sur le cœur, d’ailleurs, je suis plutôt pessimiste ces derniers temps, ce qui n’est pas dans ma nature, mais je sais pertinemment que l’émotion gagnera et qu’on finira soit avec un gouvernement d’extrême droite (qui n’apportera pas rien de plus voire qui amplifiera la fracture), soit avec une guerre civile. On ne va pas continuer à se faire tuer sans agir et les musulmans ne vont pas indéfiniment se laisser se faire insulter sans broncher. Il faut les comprendre eux aussi. Dans quel état d’esprit ils doivent être ? Depuis des années qu’on les pointe du doigt comme des pestiférés, qu’on leur demande de faire le ménage dans leur communauté, qu’on les insulte, que quoi qu’ils fassent, on les regarde comme des musulmans et pas comme des gens. Qu’ils fassent des études, qu’ils créent des entreprises, qu’ils soient de grands sportifs, des intellectuels, des élus, qu’ils deviennent athées même, rien y fait, ils sont renvoyés à leur condition de musulman, voire d’arabes tout simplement. Moi, à leur place, j’aurais tellement la rage que je ne peux qu’admirer ceux qui parmi eux, continuent d’appeler au calme et à la tolérance.

 

La vérité sur Lunel

« Si vous passez par Lunel, évitez la, car c’est une ville de sorcières ! » C’est avec cette mise en garde attribuée à Nostradamus que nous avons tous grandi, même s’il y a de fortes chances que ce soit historiquement complètement erroné, on se plaisait à le croire et à se le répéter de temps à autre pour nous conforter dans l’idée que Lunel était une ville maudite.

Ici, les platanes sont légions et au printemps, le pollen dore la ville et gratte les yeux. Les vieilles pierres du centre historique contrastent par leur fraicheur avec le soleil assommant de l’été qui rend la ville amorphe et les rues désertes.

Lunel est une petite ville de province comme il en existe des milliers, environs 25000 habitants au compteur, son centre historique donc datant de l’an 1000 environ. Son église, centrale, ses rues étroites et pavées, ses quartiers pavillonnaires, ses cités HLM, ses boulangeries, ses coiffeurs, ses assurances, ses banques, ses centres de loisirs, sa salle de spectacle, son cinéma, et petite particularité de sud, son arène. Car Lunel est une ville de tradition camarguaise et c’est un sujet de tension sur lequel je reviendrai plus tard.

Des traditions, elle n’en manque pas ! Une des plus marquantes est certainement celle du Pescalune. Être natif de Lunel ne fait pas de vous un lunellois, mais un pescalune ! Oui ! Et ceci n’est possible que si vous naissez à domicile ou si vous venez au monde dans la Clinique des Platanes, un nom tellement à propos qu’on l’annonce avec une certaine fierté. Nous sommes désormais une sorte d’élite de la natalité puisque aujourd’hui la maternité a fermé depuis que notre pays n’a plus l’argent pour maintenir ces petites structures médicales pourtant si chères à nos cœurs. Pescalune n’est plus, mais pescalune c’est quoi ! C’est deux légendes, les voici :

« Il était une fois, vers le VI° siècle, un hameau de pêcheurs d’anguilles perdu au milieu d’un marais sauvage et inhospitalier. Regroupés en confrérie, ces pêcheurs inventèrent une méthode originale de pêche à l’anguille qui proliférait alentours. Pour éviter à cet animal vorace d’avaler l’hameçon, ils eurent l’idée d’appâter le fond d’un panier qu’ils descendaient, attaché à une corde, sur les fonds vaseux des marais. On sait que l’anguille aime chasser dans l’obscurité des nuits sans lune. Nos rusés pêcheurs surent tirer parti de cette particularité pour ne pêcher l’anguille que lors des nuits les plus sombres, et réaliser ainsi des prises quasi miraculeuses. Parmi les quelques voyageurs qui osaient s’aventurer en ces lieux, certains furent témoins apeurés de ces pratiques nocturnes qu’ils ne manquèrent pas de colporter. Comme l’époque était, dit-on, fréquemment obscurcie par des nuages et que l’astre nocturne se faisait de plus en plus discret, on en déduisit que les gens des marais l’avaient tout simplement kidnappée dans leur nasse. Ainsi naquit la légende des pêcheurs de lune, ce qui en occitan donna : les Pescalunes… »

Autre interprétation qui correspond plus à la légende qu’on m’a asséné quand j’étais petit :

« Ninon et Albin s’aimaient d’un amour impossible. Leurs parents refusèrent catégoriquement une telle union. Mais peut-on interdire à l’amour de faire son ouvrage ? Un jour, le baron Gaucelm, seigneur et maître de Lunel, décida de donner une grande fête. A l’issue des festivités, le baron, ivre, rencontra dans la rue les deux amants. Un affreux cauchemar l’avait mis hors du lit « La lune vaincue par le soleil venait d’être chassée du ciel pour toujours ». Le jeune couple lui répondit qu’ils avaient pourtant vu la lune au beau milieu de l’eau lors de leur promenade. La nouvelle était certes alarmante mais on savait maintenant à quoi s’en tenir. La lune étant en train de faire naufrage, il fallait la pêcher sans perdre 
une seconde. Alors, on confectionna une curieuse canne à pêche qui, en guise d’hameçon, comportait un grand panier d’osier. Mais la lune ne put par ce procédé
être récupérée. Alors le Rabbin, touché par la gentillesse d’Albin, lui donna la
solution. Pour ramener la lune au-dessus de Lunel, il fallait que Ninon devienne sa
fiancée. Malgré la colère, leurs parents, devant la pression populaire, durent vite
donner leur accord. Alors, les yeux au ciel, Albin entama une longue incantation et
l’astre couleur de miel s’éleva peu à peu.  Ainsi la lune laissa à Lunel un souvenir. . . »

Voilà, deux légendes qui cohabitent. L’une pragmatique, l’autre plus mystique. Cette schizophrénie va bien à Lunel, on ne peut pas connaître et comprendre Lunel si on ne connait pas ça. C’est son ADN.

Autrefois, elle abritait un vieux port en son centre (aujourd’hui, c’est un parking). Entourée de marais, elle bénéficie d’un positionnement géographique avantageux mais dont personne n’a jamais eu l’idée de profiter. A équidistance de Nîmes et de Montpellier, environ 25 km, deux sœurs de Camargue au caractère complètement opposé. Montpellier, la jeune dynamique, « fashion », tendance et Nîmes la grande sœur traditionnelle en habit de Provence, calme comme un dimanche. Je connais parfaitement les deux, la première pour y avoir fait la fête, la deuxième pour y avoir suivi mes études. J’ai adoré Montpellier ! Pour moi, ça reste la meilleure ville de France même si la municipalité est en train de tuer ce qui faisait le charme de cette ville, sa petite folie douce et son avant-gardisme « festi-nocturnien » patenté, mais c’est un autre sujet.

A 15 km plus au sud, La Grande-Motte, sortie du sable il y a à peine 40 ans, connue pour son architecture typique des années 70, des bâtiments en pyramides molles trouées de balcons ovoïdes, que déjà des fissures lézardent à cause d’un sol trop meuble et surtout, pas adapté puisqu’il s’agit quand même d’anciens marécages. Mais, c’est un succès commercial et chaque été, des dizaines de petits lunellois font du stop au bord de la N113 qu’on appelait « la route de la mer » pour pouvoir aller se baigner et peut-être draguer des touristes, car à Lunel, des touristes, on en voyait jamais. Alors, si vous voyez des jeunes faire du stop sur la route de La Grande Motte, au niveau de Lunel, prenez les car pour eux, c’est l’assurance d’avoir des souvenirs plein la tête et de se sortir de cette ville ennuyeuse qu’est devenue Lunel. Oui, qu’est devenue ! Car, ça n’a pas toujours été le cas, loin de là.

Enfant, j’ai des souvenirs merveilleux de cette ville. A Noël, les petites rues commerçantes se paraient de lumières et d’animation en tout genre, on s’y promenait le sourire aux lèvres. L’été, il y avait une fête médiévale pendant laquelle on recouvrait les rues de paille et les commerçants habillés en tenues traditionnelles faisaient venir des ânes, des chèvres, des saltimbanques. Il y avait un somptueux carnaval avec des chars énormes et à la fin on brûlait Monsieur Carnaval. Nos yeux d’enfants à la fois fascinés et apeurés se remplissaient de souvenirs féériques. Je parle de tout ça au passé car plus rien de cela n’existe, le centre ville est mort, éteint, vide, triste. Tout ça n’est plus car à la périphérie de la ville, on a construit un des plus grand centre commerciaux de la région à l’époque, un Intermarché, immense, avec sa zone commerciale, son Monsieur Bricolage, son MacDo, et tout un tas de chaînes de magasins qui en quelques mois seulement allaient enterrer à tout jamais le centre ville bouillonnant de Lunel.

Les commerçants ne s’en relèveront pas, l’esprit de la ville non plus, mais personne n’osera contester le succès de ce centre commercial. En plus, ils ont créé une route directe qui permet de contourner Lunel, c’était le coup de grâce, plus personne n’y viendrait par hasard.

Il reste malgré tout une tradition qui se maintient et qui malgré avoir perdu de sa superbe, reste un incontournable : la fête votive !

Chaque année, quand vient l’été, les villes de traditions camarguaises enchaînent les fêtes de mai à septembre, les fameuses « feria ». Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit de rendre hommage à ce mode de vie séculaire en faisant des jeux dans les arènes et dans la ville, les manades viennent tour à tour faire des démonstrations de leur savoir-faire par des abrivados, bandidos et autres encierros, je ne m’attarde pas plus sur ce sujet car je m’y sens étranger et je connais peu ce milieu malgré y avoir grandi. Et c’est d’ailleurs un sujet important de discorde et là, je vais rentrer un peu dans le dur. Lunel est une ville chargée en quartier HLM, elle en est entourée, il y a la cité de l’Abrivado au sud ouest de la ville dans laquelle j’ai grandi, la Roquette à l’Est considérée comme la plus « difficile » et où je suis né, la cité des H comme on l’appelait, le hameau des Lanes, etc. on se définissait par le quartier dans lequel nous habitions et tous, nous nous connaissions. Il y avait parfois quelques rivalités mais rien de grave.

Dans ces quartiers, il y a une grosse concentration d’immigrés, ou issue de l’immigration. Marocains, algériens, tunisiens, gitans, maliens, espagnols, portugais, italiens, et sûrement beaucoup d’autres, nous étions peut-être différents culturellement mais nous avions tous pour point commun d’être pauvres. Un taux de chômage record joue des coudes avec un taux de délinquance qui se défend bien. Lunel avait cette réputation sulfureuse d’être une ville plutôt dure. Je ne vous mentirais pas, c’est vrai ! Je ne sais pas si elle l’est plus qu’ailleurs, et je ne réécrirai pas l’histoire de la France et de ses quartiers. Mais, on sait très bien les problèmes que ça génère un peu partout.

Carrefour de la drogue coincé entre deux grandes villes gourmandes en produits stupéfiants, Lunel a longtemps servi de base arrière des trafiquants. J’en ai vu passer un paquet, de la drogue, je ne peux le nier, j’ai vu certains de mes amis d’enfance partir en prison, une minorité, beaucoup sont devenus des citoyens ordinaires.

La seule chose qui nous canalisait à l’époque, c’était le milieu associatif, sportif et culturel qui nous permettait de vivre d’autres choses plus intéressantes que les cages d’escalier de nos immeubles et les parkings adjacents. Faute de moyen, nous ne partions pas en vacances et peu d’entre nous avaient la possibilité de se payer un abonnement dans un club de sport. Je ne dis pas ça pour faire larmoyer mais c’est la vérité.

On allait à la MJC en courant, on adorait ça. On y faisait toutes sortes de choses, du théâtre, de la danse hip-hop, du ping-pong, du foot surtout. On s’occupait et on se dépensait grâce à la bienveillance et la patience de Tahar Arkermi qui est un homme courageux et exemplaire. J’admire son abnégation. Je l’ai eu récemment au téléphone et d’entendre son désespoir face à cette jeunesse radicalisée m’a fait mal au cœur. J’ai, à la suite de cet appel, accepté d’être interviewé par Midi-libre pour parler de mon parcours et dire des choses positives sur Lunel. Mais, j’en avais pas assez raconté, je n’étais pas allé assez loin et c’est la raison de ce texte qui j’espère apportera un éclairage différent et sincère sur cette ville, j’espère qu’il sera partagé et que les gens comprendront qu’il ne s’agit pas du problème d’une ville, mais d’une société tout entière qui a abandonné ses quartiers.

Forcément, quand vous faites cohabiter des danseurs de hip-hop et des camarguais, le choc des cultures est inévitable. Je caricature un peu mais il y a de ça.

Des défenseurs d’une tradition ancienne, chrétienne, ancrée dans des codes vestimentaires, musicaux, culinaires, linguistiques même, qu’ils estiment en danger face à des musulmans qui écoutent du rap, qui portent des joggings et qui parlent en « langage des cités », ça créait beaucoup de tension et de racisme. L’incompréhension est totale.

Même si je connais quelques copains musulmans qui ont fini par intégrer cette tradition, finissant pour certain par devenir eux-mêmes gardians ou raseteurs (je vous invite à vous renseigner sur ces courses de taureaux), ils restent une minorité et n’ont pas réussi à changer les mentalités pour autant.

Nous avons quand même grandi dans une certaine forme de fraternité et d’équilibre ; certes précaire, mais stable. Mais, la mairie a supprimé la MJC, réduit les programmes culturels pour les jeunes, les activités pour les plus démunis, si vous leur demandez, ils vous diront que non mais c’est la vérité, qu’y a-t-il encore pour les jeunes à Lunel ?

La PM (police musulmane) qu’on fuyait autrefois parce qu’on ne voulait pas écouter leur prêche et leur leçon de morale a fini par trouver un écho chez une jeunesse désœuvrée et détestée.

Les copains de ma génération ne se retrouvent pas dans cet islam radical et pour beaucoup, ils ont la rage car même s’ils sont français de naissance ou de deuxième génération, on continue de les regarder avec haine et méfiance, ils ont l’impression de devoir se justifier d’être ce qu’ils sont. Parce qu’ils ont des têtes d’arabes, on remet en question constamment leur capacité d’intégration. Mais, ils sont intégrés, ils sont nés en France, c’est les racistes qui ne les intègrent pas, ce n’est pas la même chose. Je suis athée, un hérétique pour beaucoup, je n’empêche personne de croire, je m’en fous royalement, mais je suis en colère et triste de voir que la religion est omniprésente dans les médias et les conversations. On se trompe d’ennemi, c’est un problème social lourd et peut-être insoluble qui pollue la France, qui pollue Lunel, pas religieux, la religion dans son expression la plus communautaire est la conséquence de ce rejet, de cette mise à l’écart, de cette inculture et de ce manque de curiosité, d’ouverture vers l’autre. Et ça vaut pour tout le monde désormais. Que ceux qui croient en la « remigration » se fourrent un doigt dans l’œil, ça n’arrivera pas. Putain de protectionnisme malade. Et tout le monde prend beaucoup de plaisir à jeter de l’huile sur le feu.

Voilà, Lunel mérite mieux, elle mérite qu’on parle d’elle pour son festival du cinéma méditerranéen, pour son club de foot, pour son muscat, pour ses halles couvertes de 1908, pour son potentiel de ville-étape pour être à seulement 10 minutes de la plage, 15 d’Aigues-Mortes, 20 de Nîmes ou Montpellier. On devrait profiter de ça, devenir une ville accueillante, une base arrière du loisir ou de la culture plutôt que du trafic de drogue. Il suffit d’y croire, d’agir et de la volonté d’élus. Faites des concerts, créez des navettes à touristes, des belles résidences pour estivaliers, organisez un festival, je ne sais pas, créez de la richesse culturelle, de l’attractivité !

 

La dictature de l’émotion

C’est arrivé comme ça, soudainement, alors que le cul collé sur mon canapé, je zappais bêtement d’une chaîne télé à l’autre.

Un zapping décérébré qui comme bien souvent, était une béquille à mon ennui. Le divertissement de la feignantise.

Je suis tombé sur la nouvelle émission d’Arthur, le “5 à 7” ou un truc du genre. J’ai tout de suite remarqué la jumellité presque pathétique avec l’émission désormais concurrente de Cyril Hanouna.

Même configuration de plateau, même public plus proche des chroniqueurs, même casting de personnages hauts en couleur dans lesquels chacun peut se projeter… même injonction à rire. Et, c’est ça qui m’a subjugué.

Je regardais leur visage tordu par les rires forcés. On sentait que ce n’était pas naturel, qu’il fallait convaincre qu’on se marrait comme des baleines (bon, j’attends toujours de voir rire une baleine) dans cette émission. Il faut divertir à tout prix et ceci vaut pour la télévision en général en ce moment.

Je suis un fervent défenseur d’Arte, seule chaîne qui à mon avis, a su rester saine et réfléchie.

Elle est beaucoup moquée, notamment par Hanouna, pour ses diffusions d’art contemporain, et ses happenings un peu barré. Mais il ne montre pas les 80% restants qui informent, cultivent, enrichissent. Une demi journée sur Arte et vous avez appris quelque chose d’intéressant. Mais, on préfère se focaliser sur les mouvements psychédéliques d’un danseur en transe qui se serait recouvert de peinture. Et quand bien même, s’il y a un public pour ça, n’ont ils pas droit eux aussi à leur divertissement ? Même le journal télévisé d’Arte est aux antipodes des grosses machines de TF1 et France2. Les sujets principaux n’ont rien à voir et l’actualité internationale est mise en avant, souvent des sujets même pas évoqués par les JT nationaux. Si je fais la promotion de cette chaîne, c’est précisément parce qu’elle est la seule à ne pas être soumise à la dictature de l’émotion. Mais, j’ai plus radical, éteignez votre télé et vivez.

Ce constat, on peut l’élargir à notre société dans sa globalité.

Il n’y a plus de place pour les choses douces, plus d’intérêt pour la poésie, un certain dédain pour la subtilité.

Nous sommes entrer dans l’ère de l’outrance, de l’expression affirmée, une société de l’émotion dans laquelle il est de bon ton d’avoir un avis tranché, excessif, provocateur. Comme si être plus mesuré, réservé, faisait de vous une personne lâche et molle. Pourtant, je crois en la force de la réflexion douce. J’ai foi en son pouvoir. Elle est peut-être moins clinquante, moins impressionnante, mais sa conclusion a un impact beaucoup plus cohérent et juste que le cri spontané de la colère.

Les humoristes font dans le trash et le choquant, les politiciens se plaisent à se lancer des discours tendancieux en prenant bien soin de glisser la petite phrase qui fera le buzz et sera reprise par tous les médias. Et ça marche  !

Les internautes se déchirent à grand renfort d’insultes et de vacheries plus débiles les unes que les autres. Tout devient polémique, absolument tout, sans réflexion aucune, des coups de sang permanent, chacun étant persuadé d’être dans le vrai. En fait, c’est la dictature de la mauvaise foi. C’est flippant ! Vous vous pensez progressistes, mais pour beaucoup, vous êtes des conservateurs aveuglés par vos certitudes et votre ego. Ça parait si difficile d’avouer qu’on a eu tort de nos jours…

Vous jugez ! Trop ! Tout le temps, sans jamais chercher à savoir le pourquoi du comment. Juste votre indignation qui prend le pouvoir sur votre réflexion.

Il est facile de se laisser aller à la haine, beaucoup s’y sont fait prendre et comme il est difficile de revenir en arrière quand on a goûté au plaisir de cracher son désespoir en se trouvant des boucs émissaires idéaux. Montrer du doigt les raisons possibles de son désarroi est le meilleur moyen de détourner l’attention de vous, de ne pas montrer ses propres erreurs et par la même occasion, de se voiler la face.

Ce comportement fonctionne tellement bien qu’il s’est répandu partout dans le monde avec facilité.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, un peu partout, on a droit à des campagnes présidentielles déplorables, comme celle des États-Unis, pour ça que les philippins ont élu un président psychopathe, ou encore qu’en France, on se prépare à vivre la campagne la plus bas de front de notre histoire contemporaine. Le rapport de force est dans la capacité à susciter chez votre électorat, sa haine la plus viscérale, parfois jusqu’à décomplexer la plus honteuse.

Il y a quelque chose d’étrange par rapport à ça. Il y a une prise de conscience généralisée du peuple qui sent bien que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle, que le système ne nous convient plus, mais aussi que nous nous sentons impuissants face aux mastodontes financiers et économiques. Seulement, voilà, une fois de plus, l’émotion l’emporte et laisse place à un chaos de rebellions qui n’a pas d’écho et ne construit rien. Vous devez vous dire qu’il faut détruire pour reconstruire, mais nous sommes sur nos canapés à regarder des gens qui se démènent pour vous divertir à grand renfort de blagues potaches, d’humour pipi caca et vous vous indignerez devant Pujadas avant que la pub vienne tempérer vos ardeurs révolutionnaires.

On peut se rappeler cette phrase des députés rassemblés au jeu de paume avant la révolution française qui se jurèrent “de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeraient, jusqu’à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie par des fondements solides”, mais bon… autres temps autres mœurs hein.

Un argument de poids

J’aurai voulu ressembler à ces hommes des magazines, ces mecs aux abdos seyants affichés dans les abribus, les cheveux épais et dociles qui surplombent deux yeux perçants, un peu vides que des sourcils parfaitement taillés rendent virils.

J’aurai voulu être grand, avoir le ventre plat, des pectoraux de statues grecques, des mollets fins et musclés, des mains longues et veinées, une voix grave et suave. J’aurais voulu être un homme-vitrine, un type qui peut se targuer d’être beau même en espadrille et en bermuda à motif (ce qui est une performance). J’aurai voulu être de ces hommes un peu silencieux et mystérieux qui cachent derrière leur visage terne une vie légère et mouvementée.

C’est ma faiblesse, cette petite coquetterie physionomique, ce petit délire superficiel. Mais mon combat contre mes kilos a eu raison de moi. Une guerre de 20 ans, rendu coup pour coup, des mois de sport contre des mois de bouffe. C’est tellement plus facile et plaisant de prendre que de perdre. C’est un principe que l’on peut décliner sur beaucoup de choses tiens !

Je vais avoir 36 ans. J’ai les golfes temporaux qui se transforment en désert capillaire, la barbe nonchalante, la peau sèche et les pieds plats. J’ai plus de seins que Jane Birkin et un traversin à la place du ventre.

Je continue de me cacher, d’avoir honte de ce corps difforme que des gens peu subtils s’empressent de moquer. Combien de « blagues » sur ma corpulence vais-je devoir encore supporter ? Une association simple ce fait dans le cerveau des gens : gros = bonhommie = sympathique = on peut lui balancer dans la tronche qu’il est gros, ça va être drôle et le faire rire car comme il est gros, il a le sens de l’humour et du recul sur lui. Bah… non en fait !

Voilà, un schéma dont j’ignore les origines mais qui continue de perdurer. Il y a une autre catégorie de personne, celle qui estime que si vous êtes gros, c’est de votre faute, vous avez qu’à vous bouger le cul ! Ces mêmes gens qui regardent les obèses en train de manger en se demander comment ils peuvent se permettre alors qu’ils sont gros. Ces gens que vous répugnez, qui vous regardent avec mépris, voire dégoût. Je n’en suis pas victime car pas si gros mais j’observe, j’écoute et je suis à mon tour dégoûté par la méchanceté des gens.

A quel moment tu te dis que c’est une bonne idée de dire à une personne en surpoids « t’as encore grossi non ? » Une fois, on m’a proposé une version alternative « Oh, ben dis donc, t’as pas maigri toi hein ? » avec un petit rire de satisfaction pour son bon mot. C’est vrai que c’était super drôle, je m’en claque encore les cuisses de rire…

«  T’as qu’à faire du sport ! »
Ah ben oui, dis donc, c’est vrai, j’y avais pas pensé…

Faire du sport. Je m’arrête un instant sur cet argument qui revient fréquemment et qui paraît légitime dans la bouche de celui qui vous le propose. Quand on est gros, on souffre, on s’essouffle rapidement, on a honte car on a l’impression de ne pas être légitime en tant que sportif, on a peur d’être moquer comme le « gros qui veut perdre du poids » même si en l’occurrence c’est le cas. J’ai d’ailleurs lu récemment sur twitter la réflexion pleine de subtilité d’une jeune fille inspirée probablement par les clameurs du printemps naissant : « J’en ai marre de voir tous ces gros se mettre à courir avant l’été. Vous serez toujours gros ! Arrêtez de manger sérieux ! » Pour des raisons de sécurité mentale, je retranscris ce tweet corrigé.

Je voudrais qu’on puisse faire faire du sport aux gros, mais du sport adapté, des petits efforts, de la progression lente à chacun son rythme, qu’on les soutienne, qu’on les motive sans les culpabiliser s’ils n’arrivent pas. Je voudrais qu’on leur donne l’envie de croire que c’est possible, qu’ils sont capables. Mais, les clubs fitness qui sont nés un peu partout coutent chers et surtout, vous êtes livré à vous même et souvent, vous abandonnez !

Faire du sport pour ne pas tomber malade. Parce ce que pour moi, le surpoids, c’est surtout le risque qu’on prend pour sa santé. Ça devrait être plutôt ça la source de motivation que de penser qu’on pourrait ressembler à ces mannequins de magazine.

Mais, faire du sport ne suffit pas pour perdre du poids. Vous allez en perdre oui, mais ce qui compte c’est un équilibre alimentation / dépense calorique, et surtout stabiliser le poids une fois que la masse perdue souhaitée est atteinte. Encore faut il avoir envie de perdre du poids, car ce n’est pas une obligation, si vous êtes heureux comme vous êtes, ne changez rien.