Dans le rire des fous (épisode 2)

J’étais assis, pour une fois, sur un strapontin de la ligne 9, perdu dans mes pensées comme souvent, à observer mes contemporains, leurs visages si variés, leur air pensif, quand elle apparut, exaltée, différente.

Elle devait être assise un peu plus loin, hors de ma vue, pourtant elle ne passait pas inaperçue. Un grand bonnet en laine grise à grosses mailles, une veste kaki avec un petit drapeau allemand sur l’épaule, un legging chamarré de couleurs vives fluorescentes. Elle se pressa sur la porte de sortie comme un animal paniqué. Elle se mit à la caresser en secouant sa tête, le diable au corps. Elle attira tous les regards.

Sa folie était de se prendre pour une danseuse. Tout dans sa vie devait tourner autour de ça. Chacun de ses gestes était ample, soyeux, poétique. Même quand elle ramassa son sac à dos, elle le fit avec une certaine gestuelle, précieuse, envoûtée, elle s’en servit comme d’un partenaire. Elle le serra dans ses bras, le caressa comme elle le ferait avec un visage, puis d’un geste brusque, le repoussa le plus loin que ses bras frêles le pouvaient. Elle avait l’air tellement habité par sa danse qu’elle en devenait crédible. Elle se tenait face à son reflet sur la porte du métro et se déhanchait, se courbait en arrière avec une étonnante flexibilité, restait la tête en arrière un instant, elle creusait son dos pour accentuer sa cambrure avant de se dresser comme un serpent méfiant. Sa tête dodelinait lentement, suivant un rythme imaginaire. Elle inspirait profondément, puis se recroquevillait comme une coquille en exhalant des râles inquiétants.

On ne voyait qu’elle dans ce champ de gens immobiles.

Ces derniers étaient interloqués ou apeurés, toujours cette crainte que le fou deviennent violent, à moins que ce ne soit la peur de s’imaginer devenir comme ça, incohérent, désinhibé, déconnecté du commun des gens « normaux ».

Je souriais. Je me suis rendu compte que j’étais le seul. Non pas pour me moquer mais parce que je trouvais sa folie douce et assez touchante. En fait, j’avais presque envie de me lever et de la rejoindre dans son délire. J’imaginais qu’elle répondrait à mon invitation et qu’on partirait dans une de ces chorégraphies contemporaines un peu grandiloquente en utilisant toute la rame de métro comme scène de spectacle. Nous arriverions à convaincre les passagers et malgré nos pas lourdauds et nos gestes gauches nous apporterions du beau dans le moche urbain. Nous finirions par déclencher un certain enthousiasme voire une envie, de la jalousie. Peut-on jamais être aussi libres que quand nous somme fous ?

Les gens se mettraient à sourire, certains expireraient des soupirs d’admiration. Nous nous laisserions emporter jusqu’à la fin de la ligne, coincés dans notre bulle d’exubérance, à ignorer la bienséance…

Le métro arriva à la station. Les portes s’ouvrirent et ma danseuse s’envola tel un oiseau, dans un grand pas chassé, convaincue de sa prestation, jouant un ballet infini. Puis elle courut à petits pas feutrés, en portant sa tête haute comme le font les vraies étoiles, silencieusement, avant de disparaître dans son imaginaire et de mon champ de vision.

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