Dans le rire des fous

Un grand bonhomme, massif comme une porte cochère, tapote frénétiquement sur la vitre du métro. Il est agité mais pas nerveux. Il s’arrête de temps en temps pour regarder dans le creux de sa grosse main droite, dans l’ombre de ses doigts épais quelque chose qui le fait rire. Je regarde plus attentivement, et je vois qu’il ne regarde rien, tout du moins, rien que le commun des mortels ne puisse voir. En tout cas, lui, il voit quelque chose et ça le fait beaucoup rigoler.

Son visage bourru est couronné d’une calvitie très avancée, il doit approcher la quarantaine et son physique d’homme mûr et costaud tranche franchement avec son sourire enfantin et son regard étranger. Je l’observe, je lui trouve quelque chose de touchant et d’effrayant à la fois.

Il se remet à tapoter sur la vitre, il regarde son doigt s’agiter dans une concentration que rien ne pourrait déstabiliser, regarde à nouveau le creux de sa main et pars dans un grand rire muet, levant les yeux au ciel en se penchant en arrière comme s’il n’avait jamais vu quelque chose d’aussi drôle de sa vie.

C’est un doudou. Un doudou géant qu’on a envie de protéger, en tout cas, c’est le sentiment que j’ai en le voyant. Je ne connais rien au monde des fous. Peut-être qu’ils n’aimeraient pas que je les appelle comme ça, des fous. Mais, en tout cas, lui, il a l’air bien dans son univers avec son copain rigolo dans le creux de sa main.

Je trouve étrange qu’il ait l’air complètement déconnecté du monde, mais qu’à la fois, il soit seul, livré à lui-même et parfaitement autonome. Ça me fait me poser beaucoup de question sur notre esprit. De quoi est-il conscient ? Comment compose-t-il avec des données rationnelles comme une destination, un itinéraire en transport et à la fois, ne pas être conscient que sa main est vide et qu’aucune blague ne s’y cache ?

Je ne connais définitivement rien au monde des fous. Mais, je connais le monde des « raisonnés » et je le trouve beaucoup plus inquiétant.

La folie est la perte de raison, de la morale, de ce qui est communément acceptable, la folie, c’est vivre en parallèle…

Je pense que nous sommes tous un peu fous. Oui, je pense que nous sommes tous fous ! Il doit y avoir des échelles à la folie et la notre est trop fine et subtile pour que nous en prenions conscience et pourtant oui, nous sommes fous. Je ne peux expliquer autrement nos comportements. On est tous le fou d’un autre aussi.

Un peu comme l’Eloge de la folie d’Erasme, chanoine et pourtant faisant la satire des superstitions religieuses. Il prenait les ecclésiastes de Rome pour des fous et les ecclésiastes de Rome prenaient Erasme pour un fou. Une histoire de fou.

Peut-on considérer les croyants comme des fous ? L’athée fou que je suis prendrait un malin plaisir à dire oui, mais je passerais pour un fou à leurs yeux. Est-ce que plonger dans des prières jusqu’à rentrer dans une transe spirituelle n’est pas leur tapotage de vitre à eux ? Ils regardent le ciel en riant comme ce type regarde le creux de sa main en espérant y trouver le bonheur.

Je suis autant persuadé qu’il n’y a pas de paradis qu’eux sont persuadés d’y finir… enfin d’y commencer si on part du principe que la vraie vie c’est après la mort, ce qui est complètement con, vous en conviendrez, mais bon…

A évoluer avec des fous, on finit par trouver les vrais fous beaucoup plus sympathiques. A part les psychopathes… ah mince, les psychopathes… tout à coup, je regarde mon fou d’un autre oeil. Peut-être que quand il regarde le creux de sa main, il y voit la tête d’un chaton qu’il s’apprête à écraser et cette vision le fait rire ? Peut-être qu’il vient d’étrangler sa voisine et qu’il rit en repensant à son visage inanimé ? Son impressionnante stature devient soudainement inquiétante. Puis, il se remet à regarder le vide avec son sourire béat et son air de nounours, je suis rassuré.

L’assassinat est un exemple extrême, mais je suis persuadé qu’il y a des folies plus douces, des folies du quotidien, des actes irréfléchis sans forcément être amoraux, des petites folies qu’on acceptent, qu’on s’autorisent car on n’en pas conscience ou qu’on considère comme faisant partie de notre caractère. Comme espionner ses proches, mentir, manipuler, diviser pour mieux régner, ce genre de folies qui rendent l’humain dégueulasse et malsain.

Pour aspirer à la sagesse, il faudrait s’arrêter longtemps de vivre pour observer le monde et définir ce qui tient de la raison ou de la folie, mais on n’a pas le temps, on n’est pas des moines Sâdhu. Il faut vivre avec nos défauts et nos impulsions et tenir bon face à la folie des autres.

Le métro s’arrête enfin, ce trajet n’en finissait plus. Mon fou extirpe son grand corps jusque sur le quai. Il a la démarche d’un enfant de 4 ans, un peu penaud, un peu heureux, évitant les silhouettes maussades de nos routines vers lesquelles on court. Je le quitte du regard, et j’aperçois un peu plus loin, un SDF éméché parlant à tout le monde, à moins qu’il ne se parle à lui même. Il clame maladroitement sa misère, sa détresse dans une diatribe à la fois d’insultes et d’appel à l’aide, un type que la rue a rendu fou. Peut-être a-t-il eu une vie tout à fait normale et le voilà aujourd’hui avec sa peau ratatinée et ses yeux vitreux qui peinent à s’ouvrir. Nous pauvres fous, nous l’ignorons comme toujours.

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