Les guenilles de l’autre

Sur l’asphalte encore humide d’une de ces pluies qui salissent, des colères s’écoulent dans les pas titubant d’un homme alcoolisé. Vomissant des râles qui ne sont adressés à personne, il toise tant bien que mal une société qu’il dégoûte. Il gémit des insultes et des menaces dans l’indifférence de passants excédés.

La misère peut-elle nourrir la folie ?

« Nul doute, répondrait-il, venez donc me voir quand j’ai la tête plongée dans vos poubelles, j’crois qu’vaut mieux pour vous que j’soye fou, ou du moins que vous l’pensiez, ça vous rassurerait un petit peu sur vot’ condition d’humain. C’est pas qu’j’ai plus d’dignité, oh ! ça j’en ai, sauf qu’aujourd’hui j’m’en sers pour défendre le peu d’biens que j’ai, ou mon carré de trottoir qui me sert de lit. Puis, dans les poubelles, on trouve d’ces trucs… vous pouvez pas z’imaginer tout c’qu’vous jetez d’utile, et puis toute cette bouffe parfois, ça nous tombe comme un miracle, vos sandwiches à moitié fini ou je ne sais quoi. Ah ! ça vous écœure hein, mais la faim ça vous pousse à faire ce genre de chose et qu’importe si vous me jugez. »

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Dernière aube

Fondant dans le silence, les cliquetis désordonnés de doigts qui coulent sur un clavier. Un homme se confie dans la luminescence d’un écran brûlant.

Dans la pièce encore sombre, des bribes de soleil tentent de s’introduire dans la hachure des persiennes écaillées, les mains en suspend, figées dans la perte de mots.

La réflexion ne supporte aucun bruit, peut-être juste le souffle rauque de l’homme tremblant.

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L’inculte

Le sol lisse et froid s’étend sous mes pas.
Une mer de marbre beige et rose supporte un haut plafond aux enluminures présomptueuses qui absorbe les murmures des touristes grouillant le long d’imperturbables statues placées sur les flancs de l’immense pavillon Denon.
Elle est là, majestueuse, surplombant notre insignifiance du haut de l’immense escalier Daru.
Déesse sans tête aux ailes déployées, je suis intimidé par son charisme minéral, impression renforcée par le halo tendre et mystérieux qui l’éclaire discrètement.
Je ne la laisse pas de marbre, je la vois même qui m’invite à la découvrir un peu plus. Je fais mine de ne pas voir sa cuisse dénudée et ses formes voluptueuses que l’on découvre dans le drapé moulant son corps sous les assauts d’un vent imaginaire.

Comme un gamin craintif, je m’avance lentement, évoluant marche après marche, comme de multiple révérences à sa grâce inattendue.

Marie

Je marche de plus en plus vite, et je ne sais pas pourquoi.

Je marche tellement vite qu’au fur et à mesure, ma démarche prend une teinte imbécile, celle d’un pas pressé qui se cherche une cadence supra performante et qui ne trouverait au final que la gesticulation ridicule d’un corps désordonné et souffreteux.

J’ai un papier roulé en boule qui occupe le creux de main.

Je vois une poubelle un peu plus loin, adossée à un mur carrelé de blanc.

Je ressens soudainement une pression dans mon fort intérieur, je ne dois pas louper cette poubelle, je me concentre pour pouvoir m’en approcher tout en essayant de faire attention à ceux qui, marchant plus vite que moi, me doublent à droite et à gauche. Il me faut arriver à jeter la boule de papier sans marquer un temps d’arrêt.

Au moment fatidique, je manque de trébucher sur une valise à roulette qu’une femme vraiment très rapide laisse traîner derrière elle. Je rate le trou de la poubelle, la boule de papier rebondit sur le rebord gris avant de tomber sur le sol. Trop tard, je ne peux plus rien faire, elle a déjà disparu sous des dizaines de semelles, pas le temps de la ramasser, il me faut marcher constamment, je me sens mal à l’aise parce qu’on m’a appris qu’il fallait respecter la propreté des lieux publics mais je fais le deuil de ma bonne éducation en renvoyant mes remords à la raison car déjà, le métro est là.

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