La leçon de poésie

– « Maître ? »

– « Oui, Sandro ! »

– « Je ne trouve pas mes mots… »

– « Tu n’as pas à les trouver, c’est eux qui se représentent à toi. »

– « Mais, je ne sais pas. »

– « Tu es là pour apprendre, non ? »

– « Oui, mais, je ne sais pas, peut-être n’ai je pas assez vécu… »

– « Le verbe est intemporel, il se moque de ton passé et de ce qu’il adviendra de toi, il se contente d’être, d’attendre qu’on l’utilise. »

– « Ne devient on pas poète pour exprimer des souffrances et des sentiments qu’on ne saurait exprimer autrement ? Je ne souffre de rien, j’ai plutôt une vie calme et sereine. »

– « Le poète est ancré dans la vie, pas du tout en marge comme on aime à le dire, pas comme un être éthéré, qui de sa peau livide semble souffrir de vivre, non, il est bien parmi nous, la réalité chevillée au corps. Mais une part de lui flotte un peu plus haut, histoire d’avoir une vue d’ensemble sur ce que nous sommes, nous, ses contemporains.
Il nous observe sans mépris, pose des mots sur des sentiments, sur des souffrances, sur des existences, parfois ça se résume à quelques vers vaporeux dont il faut se méfier par leur aspect volatile, en vérité, ils collent à la peau, vous suivent pendant quelques temps. La poésie est peut-être un parfum finalement.
Elle exhale de tous ses mots pour vous entêter jusqu’à vous soumettre, d’une écriture agrume aux teintes de musc blanc. Un peu acidulée, un peu amande, un peu âcre… opiacée.
C’est un vice comme un autre dans lequel on aime s’abandonner. Du moins, s’aimait, car de nos jours, la poésie est rare, jugée désuète. Et pourtant, elle rend le temps d’une lecture, la gravité moins attractive, on lévite subtilement de quelques millimètres seulement et on se repose sur ses allitérations comme sur un champ lexical printanier. Même dans la noirceur le poète tente de rendre esthétique ce qui est moche et dégoûtant. Il s’évertue à verbaliser ce dont il est témoin avec beaucoup de candeur alors que la plupart d’entre nous résumerions la situation par un grand soupir d’exaspération ou de bonheur non feint.
Le poète se trimballe toujours avec une cargaison de mots futiles, de verbes caractériels, d’adjectifs malicieux. Il retombe toujours sur ses pieds, c’est un animal agile qui sous l’apparence d’une hypersensibilité, est solide comme un diamant brut, taillé pour enjoliver n’importe quelle phalange. Il n’y a pas de poètes maudits, il y a des désespérés, des désabusés que les introspections trop longues ont abîmées. Ceux vaincus par le cynisme de notre société, qui ont le cuir de l’optimisme trop usé. Ceux-là se prélassent dans une rhétorique opaque, offrant de longues tirades à la gloire de l’obscurité, là encore dans un soucis de rendre beau ce qui est triste. »

– « J’ai rien compris maître… »

Le maître soupira longuement et de sa main craquelée extirpa un gros livre d’une vieille sacoche qui pendait sur une patère en bois de cerisier.

– « Approche ! »

Le jeune disciple approcha timidement en penchant la tête pour lire la couverture du livre.

– «  Tu vois ce qu’il est écrit ? »

– « Non. »

– « Approche encore. »

Le petit élève approcha encore.

PAF ! Le maître lui claqua le livre sur le nez.

L’adolescent se mit à hurler en se tenant le nez, jurant sur son maître de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait.

– « Tu vois, maintenant que tu as vécu une douleur, essaye d’écrire dessus. »

Publicités