La révolte du romantisme

Je barbotais dans un soleil aveuglant, laissant quelques sillons luminescents s’étendre sur mon univers de béton. Les immeubles m’observaient et moi j’observais leurs ombres danser dans la course du temps. Je flottais pour ainsi dire, là-haut, dans la stratosphère de mes idées, les chevauchant, les évitant, slalomant entre elles comme un oiseau longiligne et puissant qui se laisse emporter par les courants ascendants.
On ne se sent jamais aussi libre que quand on s’imagine oiseau. Les ailes déployées, les plumes chahutées, ma queue qui dessine des directions, je regarde les humains dans leur prison gravitationnelle avant de regarder vers l’horizon pour y trouver des possibles. Je me pose sur la cime d’un arbre, une branche frêle qui me tend quelques fruits et…

Je reprends conscience et voilà que ma branche n’est plus qu’un banc de bois sur lequel je ne suis perché que du haut de mon cul, les pieds dans les pétales qu’un bouquet écrasé laisse échapper. Je le vois encore s’éclater sur le sol quand elle m’a volé dans les plumes. Une bourrasque emporte quelques pétales au bout de la rue, tout juste là où elle a disparu, comme s’ils la suivaient. Elle est partie si vite qu’on pourrait croire que c’est elle qui a fait naître du vent. J’essaye de me remémorer les étapes de mon échec romantique, les phrases que j’ai peut-être mal dite ou celles que je n’ai pas prononcé. Des roses rouges pourtant… je ne comprends pas…

Un homme en costume bleu pâle ridicule s’assoit à côté de moi et regarde droit devant lui avant de m’adresser la parole.

– Bonjour, je suis le romantisme et j’en ai marre qu’on me maltraite. Dit-il froidement toujours en regardant droit devant lui.

– Gné hein ? rétorquai-je, surpris !

– Tu ne trouves pas que t’as l’air con avec tes fleurs éclatées sur le sol ? Des roses rouges… mais, peut-on faire plus cliché ?

– Mais euuh ohhh ! me défend ai-je.

– Non, mais, ok, ça peut faire plaisir des roses rouges de temps en temps… mais à un premier rendez-vous… p’taiiin, mais, tu t’es cru dans « Coup de foudre à Nothing Hill » ou quoi ? Crois en mon expérience… non, ma divine puissance, les roses rouges, c’est bon pour les niais cucul de 1912, j’évolue moi mec, j’en ai marre de ces conneries là, va falloir que tu te trouves un autre gimmick parce que sérieux, là… désolé de te le dire, mais t’es empoté mec !

– Un autre quoi ?

– Gimmick, laisse tomber. Je suis le romantisme du 21ème siècle, un romantisme couillu, pas de place à la poésie, aux amours impossibles, aux histoires rocambolesques, la dernière fois que j’ai vu un mec en carrosse sauver sa dulcinée de la pointe de son épée, c’était… c’était… je ne sais même plus. Ecoute, ça me plait moi aussi, les promesses d’un amour infini et les regards débiles des amants amourachés. Mais, je fais ma révolution numérique moi aussi. Je vends plus avec ces conneries d’Internet. Maintenant, les gens se foutent à moitié à poil sur les réseaux en faisant des gueules photoshopées style « j’suis une bombasse et j’aime le cul mais en fait je suis intouchable » Tu crois que j’y trouve mon compte moi avec tous ces tarés là ?

– Je….

– Nooooon bien sûr nooooon ! Et je ne te parle même pas de tous ces films à la con qui sont censés me rendre hommage à grand renfort de musique larmoyante et d’histoires cousues de fil blanc… raaaah ça m’énerve rien que d’y penser !

– Oui, mais…

– Aaaah ! je te vois venir gredin. Tu te dis que ce ne sont que des films et qu’il faut bien faire rêver les routiniers de l’amour ? Tu as raison mon bichon, mais, c’est ma réputation qui est en jeu, je suis personnellement impliqué tu vois ?

Il arrête soudainement son interminable laïus, regardant toujours droit devant lui, l’air inquiet. Un silence tragique, lourd, que même le ciel et les oiseaux respectent.

– Est-ce que ça….

– Aaaah mais, je ne me laisserai pas faire, crois moi, ils vont voir de quel bois je me chauffe, oui enfin, ils vont voir que je suis pas un bouffon. J’ai des choses à régler, on va s’occuper du romantisme, enfin de moi, enfin, tu m’as compris. FINI, les sites de rencontre à 2 balles où au bout de la deuxième phrase, des mecs essayent de voir si la personne en face est là pour baiser ou… ou pour baiser. FINI, T’ENTENDS ?

– Oui…

– Ce que j’aime chez moi, rapport à ma puissance tout ça, c’est les non-dits qui en disent long, les petits actes d’un héroïsme banal et invisible, les petites victoires de l’âme, les cœurs qui s’abandonnent avec pudeur, les gestes anodins qui sont de véritables portes ouvertes, les sentiments tus mais visibles au fond des yeux, cette profondeur si particulière que prend le regard quand l’amour est là. Le romantisme, c’est les soupirs dans le cou, deux corps serrés qui se confondent, c’est un soutien indéfectible, le romantisme, c’est se laisser porter, s’abandonner à l’autre et le laisser nous élever, nous modifier. Le romantisme, c’est une main sûre et sereine qui en serre une autre plus fébrile pour montrer qu’on est là. J’ai le romantisme enjoué, curieux, libre, parfois éphémère, je suis éthéré comme un murmure que l’on glisse la nuit dans des cheveux humides. Je suis un soupir, un orgasme, un sourire, un souvenir endormi sous un drap. Le romantisme, ce n’est pas le mec qui s’agenouille devant une foule pour demander la main de sa femme, sans déconner… je ne m’attarde pas sur ça, ça réveille mon ulcère…

– Mais, c’est pourtant vous ça aussi non ?

– MAIS NOOOON mon con, mais nooon, c’est un moi qui n’est plus, un moi d’autrefois, un moi qui a fait son temps, un moi que je ne supporte plus.

– Vous voulez quoi alors ?

– L’amour ! Ni plus, ni moins. L’amour n’a pas besoin de froufrous, ni de strass. Je l’aime simple et pur. Il me sublime, me fait grandir, je ne suis qu’un de ses outils, mais on m’a rajouté trop d’options. Tes roses rouges à la dérive, là, en font partie. Pour moi, ce n’est pas du romantisme, c’est du savoir-vivre. Et puis surtout, qu’est-ce qui t’a pris de vouloir l’embrasser si rapidement ? Est-ce que tu commences un livre par le milieu toi ? Non ! Pourtant, elle était plutôt open, mais, t’es devenu hystéro mec ! Les yeux bloqués sur son décolleté avec ton visage dégueulasse, pathétique… T’as 12 ans ou quoi ?

– Mais non, mais, je croyais qu’elle l’avait mis pour me chauffer et…

– Bon, ta gueule !

– HEYYY….

– Non chut ! Tu t’enfonces. Tu vas me faire le plaisir de la recontacter, de lui présenter tes excuses, de lui dire que tu regrettes, que t’es un couillon et tu t’arrêtes là. Et, si elle ne te rappelle pas, tu ne la harcèles pas s’il te plait. , ok ? Non, parce que les psychopathes qui confondent l’amour et la possession, j’en peux plus. Merci bien.

– Mais, si elle ne rappelle pas et que je veux absolument la revoir ?

– Tu loues des panneaux 4×3 sur l’autoroute et dans les gares avec un portrait de toi derrière une grosse typo qui écrirait « JE VEUX TE REVOIR MACHIN » Tu l’appelles pas Machin hein, c’est que je ne connais pas son prénom.

– Ah ouai… c’est romantique mais ça doit coûter une blinde…

– MAIS NON, C’EST PAS ROMANTIQUE ! C’est chiant ça. J’me fous de ta gueule là… évidemment que tu peux la relancer si tu y tiens vraiment, mais y’a des limites ok ?

– Ok !

Je ramasse le bouquet, du moins ce qu’il en reste. Il ressemble à ma gueule, décomposé.
Il me tend un appareil, une sorte de téléphone.

– c’est quoi ?

– Une machine pour pécho

– wow sérieux ?

– ah ouai… T’en tiens quand même une bonne couche toi. C’est un téléphone, c’est pour l’appeller.

– j’ai une question

– vas y

– pourquoi vous m’avez choisi ?

– Mmmmm… Parce que c’est ton cerveau dérangé qui m’a personnifié sinon j’existe pas hein ?

– ah d’accord !

– n’oublie pas, l’honnêteté vaut tous les compliments, tous les cadeaux, tous les poèmes. Les gens se mentent trop de manière générale. Il s’agit de ne pas faire semblant, ou de faire ce qui est juste. Ne t’etale pas en mièvreries ridicules. Dans un couple, on aime l’autre avant tout pour ce qu’il est.

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