Dernière aube

Fondant dans le silence, les cliquetis désordonnés de doigts qui coulent sur un clavier. Un homme se confie dans la luminescence d’un écran brûlant.

Dans la pièce encore sombre, des bribes de soleil tentent de s’introduire dans la hachure des persiennes écaillées, les mains en suspend, figées dans la perte de mots.

La réflexion ne supporte aucun bruit, peut-être juste le souffle rauque de l’homme tremblant.

Garce de vie, jamais contente dans la constance, elle se complait dans la surprise, l’imprévu et qu’importe si c’est pour nous gâcher l’existence.

Il aurait voulu que ça se passe autrement, mais voilà…

Le front suintant d’où perlent les gouttes d’une sueur acide, rejette des rides d’inquiétude, convulsant sous la rigueur méprisante d’une inspiration capricieuse.

 » Je… non, non… c’est pas ma faute, c’est… » Delete

Il se sert un grand verre d’eau qu’il boit d’une seule traite avant de le remplir à nouveau.

La pression trop lourde de cet aveu déchirant lui courbe l’échine, et sur sa chaise de bureau, il semble malade, congestionné, soumis à l’implacable réalité dans la lecture de ses mots, se rendre compte de son acte, et ne pouvoir rien changer.

Il se lève, et déambule dans la chambre histoire de refaire circuler le sang dans ses jambes, jette un coup d’œil vers la rue au travers de l’interstice de deux lames du volet. La rue est déserte, juste quelques feuilles mortes qui dansent sur le bitume encore froid.

Il se redonne du courage en prenant une grande inspiration, avant de retourner avec détermination jusqu’à l’ordinateur.

Il s’assied lourdement, rapproche le clavier vers lui, et se remet à écrire.

« Je sens encore le liquide tiède englué dans mes orteils, se faufilant sous mes pieds, inondant de dégoût mon cœur battant à tout rompre, mes muscles tétanisés et douloureux, mes poumons haletant, puis le calme soudain.

J’ai regardé l’abomination née de mes mains, l’extrême douleur de mon âme tout à coup ne supportant plus de vivre dans ce corps capable d’une telle atrocité, elle aurait voulu que je déchire ma carcasse pour pouvoir s’en échapper. Petit à petit, la conscience émerge de cet instant de pure folie. Le son réapparait, le fourmillement courant sur mon épiderme après cet effort maudit.

La peur grandissante et la fuite à venir.

Vous m’avez cherché depuis plusieurs semaines, mais je suis bien caché. Vous auriez mérité de me prendre, de me faire juger, que je croupisse dans un trou sombre le reste de ma vie, rejouant ce souvenir sanglant dans des cauchemars infinis. Mais, Je suis arrivé au bout de ce que je peux supporter, continuer à vivre me semble une injure. 

Elle était toute ma vie, en la tuant, je me suis tué aussi, mais quand elle m’a parlé de cet autre homme… »

Il n’arrive pas à terminer. Il clique sur « envoyer » et son e-mail part directement chez le commissariat du quartier où il était domicilié d’habitude.

Il enlève ses vêtements, bizarrement il a envie d’être nu comme à son premier jour. Il teste la solidité de la corde attachée à la poutre maîtresse qui traverse la chambre. Son corps tranché de lumière s’éleve sur le rebord du lit, dernier regard sur un rayon de soleil…

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Une réflexion sur “Dernière aube

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