La dictature de l’émotion

C’est arrivé comme ça, soudainement, alors que le cul collé sur mon canapé, je zappais bêtement d’une chaîne télé à l’autre.

Un zapping décérébré qui comme bien souvent, était une béquille à mon ennui. Le divertissement de la feignantise.

Je suis tombé sur la nouvelle émission d’Arthur, le “5 à 7” ou un truc du genre. J’ai tout de suite remarqué la jumellité presque pathétique avec l’émission désormais concurrente de Cyril Hanouna.

Même configuration de plateau, même public plus proche des chroniqueurs, même casting de personnages hauts en couleur dans lesquels chacun peut se projeter… même injonction à rire. Et, c’est ça qui m’a subjugué.

Je regardais leur visage tordu par les rires forcés. On sentait que ce n’était pas naturel, qu’il fallait convaincre qu’on se marrait comme des baleines (bon, j’attends toujours de voir rire une baleine) dans cette émission. Il faut divertir à tout prix et ceci vaut pour la télévision en général en ce moment.

Je suis un fervent défenseur d’Arte, seule chaîne qui à mon avis, a su rester saine et réfléchie.

Elle est beaucoup moquée, notamment par Hanouna, pour ses diffusions d’art contemporain, et ses happenings un peu barré. Mais il ne montre pas les 80% restants qui informent, cultivent, enrichissent. Une demi journée sur Arte et vous avez appris quelque chose d’intéressant. Mais, on préfère se focaliser sur les mouvements psychédéliques d’un danseur en transe qui se serait recouvert de peinture. Et quand bien même, s’il y a un public pour ça, n’ont ils pas droit eux aussi à leur divertissement ? Même le journal télévisé d’Arte est aux antipodes des grosses machines de TF1 et France2. Les sujets principaux n’ont rien à voir et l’actualité internationale est mise en avant, souvent des sujets même pas évoqués par les JT nationaux. Si je fais la promotion de cette chaîne, c’est précisément parce qu’elle est la seule à ne pas être soumise à la dictature de l’émotion. Mais, j’ai plus radical, éteignez votre télé et vivez.

Ce constat, on peut l’élargir à notre société dans sa globalité.

Il n’y a plus de place pour les choses douces, plus d’intérêt pour la poésie, un certain dédain pour la subtilité.

Nous sommes entrer dans l’ère de l’outrance, de l’expression affirmée, une société de l’émotion dans laquelle il est de bon ton d’avoir un avis tranché, excessif, provocateur. Comme si être plus mesuré, réservé, faisait de vous une personne lâche et molle. Pourtant, je crois en la force de la réflexion douce. J’ai foi en son pouvoir. Elle est peut-être moins clinquante, moins impressionnante, mais sa conclusion a un impact beaucoup plus cohérent et juste que le cri spontané de la colère.

Les humoristes font dans le trash et le choquant, les politiciens se plaisent à se lancer des discours tendancieux en prenant bien soin de glisser la petite phrase qui fera le buzz et sera reprise par tous les médias. Et ça marche  !

Les internautes se déchirent à grand renfort d’insultes et de vacheries plus débiles les unes que les autres. Tout devient polémique, absolument tout, sans réflexion aucune, des coups de sang permanent, chacun étant persuadé d’être dans le vrai. En fait, c’est la dictature de la mauvaise foi. C’est flippant ! Vous vous pensez progressistes, mais pour beaucoup, vous êtes des conservateurs aveuglés par vos certitudes et votre ego. Ça parait si difficile d’avouer qu’on a eu tort de nos jours…

Vous jugez ! Trop ! Tout le temps, sans jamais chercher à savoir le pourquoi du comment. Juste votre indignation qui prend le pouvoir sur votre réflexion.

Il est facile de se laisser aller à la haine, beaucoup s’y sont fait prendre et comme il est difficile de revenir en arrière quand on a goûté au plaisir de cracher son désespoir en se trouvant des boucs émissaires idéaux. Montrer du doigt les raisons possibles de son désarroi est le meilleur moyen de détourner l’attention de vous, de ne pas montrer ses propres erreurs et par la même occasion, de se voiler la face.

Ce comportement fonctionne tellement bien qu’il s’est répandu partout dans le monde avec facilité.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, un peu partout, on a droit à des campagnes présidentielles déplorables, comme celle des États-Unis, pour ça que les philippins ont élu un président psychopathe, ou encore qu’en France, on se prépare à vivre la campagne la plus bas de front de notre histoire contemporaine. Le rapport de force est dans la capacité à susciter chez votre électorat, sa haine la plus viscérale, parfois jusqu’à décomplexer la plus honteuse.

Il y a quelque chose d’étrange par rapport à ça. Il y a une prise de conscience généralisée du peuple qui sent bien que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle, que le système ne nous convient plus, mais aussi que nous nous sentons impuissants face aux mastodontes financiers et économiques. Seulement, voilà, une fois de plus, l’émotion l’emporte et laisse place à un chaos de rebellions qui n’a pas d’écho et ne construit rien. Vous devez vous dire qu’il faut détruire pour reconstruire, mais nous sommes sur nos canapés à regarder des gens qui se démènent pour vous divertir à grand renfort de blagues potaches, d’humour pipi caca et vous vous indignerez devant Pujadas avant que la pub vienne tempérer vos ardeurs révolutionnaires.

On peut se rappeler cette phrase des députés rassemblés au jeu de paume avant la révolution française qui se jurèrent “de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeraient, jusqu’à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie par des fondements solides”, mais bon… autres temps autres mœurs hein.

Un argument de poids

J’aurai voulu ressembler à ces hommes des magazines, ces mecs aux abdos seyants affichés dans les abribus, les cheveux épais et dociles qui surplombent deux yeux perçants, un peu vides que des sourcils parfaitement taillés rendent virils.

J’aurai voulu être grand, avoir le ventre plat, des pectoraux de statues grecques, des mollets fins et musclés, des mains longues et veinées, une voix grave et suave. J’aurais voulu être un homme-vitrine, un type qui peut se targuer d’être beau même en espadrille et en bermuda à motif (ce qui est une performance). J’aurai voulu être de ces hommes un peu silencieux et mystérieux qui cachent derrière leur visage terne une vie légère et mouvementée.

C’est ma faiblesse, cette petite coquetterie physionomique, ce petit délire superficiel. Mais mon combat contre mes kilos a eu raison de moi. Une guerre de 20 ans, rendu coup pour coup, des mois de sport contre des mois de bouffe. C’est tellement plus facile et plaisant de prendre que de perdre. C’est un principe que l’on peut décliner sur beaucoup de choses tiens !

Je vais avoir 36 ans. J’ai les golfes temporaux qui se transforment en désert capillaire, la barbe nonchalante, la peau sèche et les pieds plats. J’ai plus de seins que Jane Birkin et un traversin à la place du ventre.

Je continue de me cacher, d’avoir honte de ce corps difforme que des gens peu subtils s’empressent de moquer. Combien de « blagues » sur ma corpulence vais-je devoir encore supporter ? Une association simple ce fait dans le cerveau des gens : gros = bonhommie = sympathique = on peut lui balancer dans la tronche qu’il est gros, ça va être drôle et le faire rire car comme il est gros, il a le sens de l’humour et du recul sur lui. Bah… non en fait !

Voilà, un schéma dont j’ignore les origines mais qui continue de perdurer. Il y a une autre catégorie de personne, celle qui estime que si vous êtes gros, c’est de votre faute, vous avez qu’à vous bouger le cul ! Ces mêmes gens qui regardent les obèses en train de manger en se demander comment ils peuvent se permettre alors qu’ils sont gros. Ces gens que vous répugnez, qui vous regardent avec mépris, voire dégoût. Je n’en suis pas victime car pas si gros mais j’observe, j’écoute et je suis à mon tour dégoûté par la méchanceté des gens.

A quel moment tu te dis que c’est une bonne idée de dire à une personne en surpoids « t’as encore grossi non ? » Une fois, on m’a proposé une version alternative « Oh, ben dis donc, t’as pas maigri toi hein ? » avec un petit rire de satisfaction pour son bon mot. C’est vrai que c’était super drôle, je m’en claque encore les cuisses de rire…

«  T’as qu’à faire du sport ! »
Ah ben oui, dis donc, c’est vrai, j’y avais pas pensé…

Faire du sport. Je m’arrête un instant sur cet argument qui revient fréquemment et qui paraît légitime dans la bouche de celui qui vous le propose. Quand on est gros, on souffre, on s’essouffle rapidement, on a honte car on a l’impression de ne pas être légitime en tant que sportif, on a peur d’être moquer comme le « gros qui veut perdre du poids » même si en l’occurrence c’est le cas. J’ai d’ailleurs lu récemment sur twitter la réflexion pleine de subtilité d’une jeune fille inspirée probablement par les clameurs du printemps naissant : « J’en ai marre de voir tous ces gros se mettre à courir avant l’été. Vous serez toujours gros ! Arrêtez de manger sérieux ! » Pour des raisons de sécurité mentale, je retranscris ce tweet corrigé.

Je voudrais qu’on puisse faire faire du sport aux gros, mais du sport adapté, des petits efforts, de la progression lente à chacun son rythme, qu’on les soutienne, qu’on les motive sans les culpabiliser s’ils n’arrivent pas. Je voudrais qu’on leur donne l’envie de croire que c’est possible, qu’ils sont capables. Mais, les clubs fitness qui sont nés un peu partout coutent chers et surtout, vous êtes livré à vous même et souvent, vous abandonnez !

Faire du sport pour ne pas tomber malade. Parce ce que pour moi, le surpoids, c’est surtout le risque qu’on prend pour sa santé. Ça devrait être plutôt ça la source de motivation que de penser qu’on pourrait ressembler à ces mannequins de magazine.

Mais, faire du sport ne suffit pas pour perdre du poids. Vous allez en perdre oui, mais ce qui compte c’est un équilibre alimentation / dépense calorique, et surtout stabiliser le poids une fois que la masse perdue souhaitée est atteinte. Encore faut il avoir envie de perdre du poids, car ce n’est pas une obligation, si vous êtes heureux comme vous êtes, ne changez rien.

 

Le sang des innocents

Un peu partout des gens sont ramenés à leur statut de matière, ni animal, ni humain, juste moléculaire. Ce ne sont pas que des corps décharnés, ce sont des idées qui s’étalent sur les sols sales de leur sang. Celui d’innocents qui se mélange à celui de leurs assassins, coagulant ensemble pour ne faire plus qu’une matière visqueuse qui recouvrira bientôt nos visages de peine et nos nuits de cauchemars. Tous unis dans la mort. La seule qui peut nous faire prendre conscience que nous ne vallons pas plus qu’une feuille d’automne en décomposition. Matière.

Un peu partout des gens sont ramenés à leur condition de peuple libre, qui évolue dans la vie avec l’insouciance des sages. De ceux qui ont compris que vivre, c’est simple comme un concert, comme un voyage, comme un verre entre amis. Pas besoin d’églises, pas besoin de croyances, juste besoin d’être.

Je suis !

Je suis en colère contre vos dieux, moi l’athée dont personne ne parle. Je sens une profonde injustice à ce que vos croyances inondent le débat public, à ce que vos croyances permettent d’excuser. Un dieu pourrait-il permettre autant de cruauté ? Un dieu peut-il permettre qu’on égorge, qu’on viole, qu’on lapide, qu’on torture en son nom ? Si un tel dieu existe, je le combattrais avec force jusqu’à la fin de moi.

Moi, l’hérétique, que vous aimez tant détester, vous vous plaisez à m’insulter, à vouloir faire de moi, une victime ou un converti. Des siècles d’évangélisation forcée n’auront pas eu raison de moi. J’ai la même force de croyance que vous sauf que je ne crois en rien. Je voue un culte à la vie, pas à la mort. Et si un jour mon athéisme est jugé à nouveau interdit, je tiendrais mon cap et ne trahirais pas ce que je suis.

« Que votre vie doit être triste à vous, athées, de ne pas pouvoir ressentir la puissance de Dieu » ais-je lu de multiples fois sous de multiples formes. Mais non ! Nous avons le cœur léger et nous sommes très heureux. Ce qui nous rend triste, c’est qu’on tue pour un dieu supposé.

Mais, je ne peux m’empêcher de me demander comment vous allez, vous, les croyants ? Est-ce que quand vous priez, vous lui demandez pourquoi tout ça ? Est-ce que vous croyez parce que vous avez peur du vide, de l’inconnu ? Est-ce que vous vous dites que l’humain que vous êtes, n’est autre qu’un animal, qu’un organisme vivant et que morts, nous ne sommes plus rien ? Vous dites vous qu’il n’y a pas de paradis, ni d’enfer, juste rien, et qu’il ne restera que nos os et des asticots autour ? Pensez-vous ça parfois ? Doutez-vous ?

Je sais les raisons de votre dévotion. Je sais votre foi, votre passion, je l’ai vu, accompagné parfois. Je sais que majoritairement, vous êtes dans l’amour, la tolérance, dans la compassion. Que vous serez choqué par mon propos. Que vous estimerez que je vous insulte à mon tour. Mais, je suis fatigué des morts et de la paranoïa qui règne. Fatigué des jeunes qui se réjouissent quand un connard se fait sauter. Fatigué d’entendre le mot « martyr ». Fatigué de ne pas comprendre cette folie.

Hier encore, des innocents ont été ramenés à leur condition victimes utiles. Chacune de leur mort est une partie de nous qui pourri, une rage qui enfle comme une maladie. Je pense à ceux au loin qui ont crié leur joie de savoir qu’on avait tué pour leurs idées. Ces lâches qui seront adulés pour leurs crimes honteux. Ça me révolte, me dégoûte. On a rien demandé nous.

On sent frémir comme un parfum de guerre. Elle paraît inéluctable. Elle est déjà là, dans nos cœurs blessés.

Lost in conviction

Dissident de ma propre existence, je décline l’invitation de mes convictions de venir se battre sur le terrain des idées.Déserteur du champ politique, j’ai jeté mes armes et maintenant j’erre dans l’immensité des désespérés. 

Mutin sur la galère en papier que des journalistes trop dociles ont précipité dans l’océan déchaîné de la complaisance et de la fausse impertinence. 

Je suis comme ces anciens militaires, revenus de Verdun, la tête farcie de bombardement, qui ont perdu la raison. J’ai été bombardé d’infos, d’intox, de discours ampoulés, de promesses non tenues, de petites phrases assassines, de sourires narquois, d’exergues meprisantes, de mensonges, de complots, de suppositions de complot, de notre insignifiance, de nos rages extirpées et de ne pas être entendu.

Je n’y crois plus, je ne cherche pas de Messie, pas de mentor, encore moins de leader. Je n’y crois plus car je sais que le pouvoir corrompt n’importe quelle ambition, n’importe quelle conviction, que des âmes cupides grossissent les rangs des partis et qu’elles exposent au grand jour leur soif de rentrer dans le clan des dominants. 

Aujourd’hui, les états se battent pour rester amis avec des multinationales et nous on se bat pour avoir une vie pas trop dégueulasse malgré les nombreuses barrières qu’on pose chaque jour un plus sur nos parcours. 

J’ai voulu, être un citoyen modèle payant mes impôts sans broncher, cherchant des excuses aux gouvernements sur leurs erreurs, prétextant la difficulté de la tâche à accomplir, les enjeux économique, diplomatiques… Je me berçais d’illusion, je ne suis qu’une molécule dans l’univers noir et froid de l’économie mondiale. L’économie, on nous en parle tellement qu’on en oublie la notion de vie. Que sont nos vies ? Que deviennent elles quand elles ne sont pas un chiffre sur un histogramme ? Je me pose la question de notre temps d’existence, de ce à quoi je dois occuper ma vie pour qu’elle ait de la gueule. Je suis invariablement reconduit aux portes de l’economie, grouillante, étendue comme une toile visqueuse dans laquelle nous sommes empêtrés. 

“There is no alternative”, la soumission commence là, quand on se dit qu’effectivement on n’a pas le choix, que si on refuse les règles du jeu il ne nous reste plus qu’à partir bouffer des racines en forêt et se faire oublier du monde. J’aime bien la forêt mais j’aime encore plus marcher pieds nus sur du parquet. J’ai la chance d’habiter en France et de faire partie d’une classe moyenne qui vit plutôt correctement, mais ce sentiment d’impuissance démocratique me plombe. Alors, je continue de jouir des petits plaisirs que mon statut de riche occidental permet et je continue de m’indigner sur mon canapé en pleurant les malheurs des autres. Je voudrais tant leur être utile. Mais aujourd’hui, la violence des marchés influence celle de la rue. On vit dans une société à cran, agressive, méfiante et repliée en petites communautés qui se barricadent. Jamais le monde n’a été aussi ouvert et pourtant les barrières sont de plus en plus nombreuses. Que faire contre ça ? J’ai trop de questions qui resteront probablement sans réponses. 

Le prix de vos peurs 

Il y a deux semaines, le monde entier chantait la marseillaise, on secouait des drapeaux bleu, blanc, rouge. On se serrait les uns contre les autres en se jetant des regards plein de compassion. On souriait à des inconnus qui nous répondaient en retour, on se disait « plus jamais ça ! ». Le coeur rempli de peine se remplissait petit à petit d’une fierté retrouvée. Un patriotisme trop longtemps resté coincé au fin fond de notre coeur refaisait soudainement surface, plein de fougue et d’amour. L’envie d’aimer la France plus que jamais. L’envie de lui être utile, à ce pays dont on croit connaître la valeur intrinsèque. Mais non ! Les 18-24 ans votent pour le FN et ce dernier bat des records de votes. 

Je comprends l’exaspération mais pourquoi choisir celui qui vous exaspèrera le plus ? Je comprends la misère pour l’avoir vécue mais pourquoi choisir le parti qui économiquement va vous rendre encore plus misérable ? Vous pensez que ça va être le plein emploi ? Que la mondialisation s’arrêtera et que les entreprises ne vont plus délocaliser ? Ne plus licencier ? Je connais ceux qui votent parce qu’ils détestent simplement les « arabes » et les étrangers de manière générale, mais vous croyez que le FN va procéder à une épuration ethnique ? Vous croyez qu’ils vont expulser de force tous les gens que vous détestez sous prétexte de préférence nationale ? Mais, ça n’arrivera pas vous savez ? Ce qui arrivera et arrive c’est que tout le monde va finir par se détester, se méfier, se regarder de travers. On fait quoi ? On se tape sur la gueule et on garde les survivants pour relancer un pays nouveau avec de nouvelles valeurs ? Non, je ne sais pas, dites moi ! 

Je pense que vous êtes tous devenus fous, que la peur et l’aigreur a fait de vous des machines à haine, vous avez perdu jusqu’à la morale, à la raison. Vous me trouverez simpliste, je trouve que votre adhésion aux idées FN le sont bien plus. 

Vous êtes déçus par les gouvernements précédents ? Vous pensez qu’ils sont tous pourris et que sainte Marine va vous sauver par sa « droit »ure et sa détermination ? Mais pauvres gens… 

Vous savez quoi ? Moi aussi je suis déçu et dégoûté, moi aussi, j’ai mal au cœur et j’ai la rage quand je vois les politiques dans leur langue de bois ne rien faire de plus. Mais je ne voterais jamais FN ! Jamais ! Parce que je sais que ça ne changera rien. Pardon, mais vous êtes cons si vous le croyez. Mais, vous voulez « essayer » le FN comme on essaye un nouveau coiffeur. Très bien, allez-y ! Je vous regarde tristement. 

Je vois depuis quelques temps, plein de français qui se bougent, qui créent, qui montent des sociétés, qui ont des projets, qui ont décidé envers et contre tout, de croire en leur rêve et de n’attendre rien des politiques. Que ça marche ou pas, au moins ils font. Vous faites quoi vous à part pleurer sur votre sort et attendre qu’un gouvernement fasse quelque chose pour vous. Vous chialez comme des gosses et vous appelez au secours maman Marine pour qu’elle vous sauve. Vous êtes pathétiques et ridicules. Je languis de vous voir punis ! 

Je suis vous

Je m’étais juré de ne pas écrire, pas plus que quelques témoignages spontanés qu’un trop plein émotionnel m’aurait poussé à délivrer. Je m’étais juré de ne pas faire comme tout le monde, de rester discret et de garder cette peine dans mes entrailles pour entretenir un feu qui me brûle de plus en plus.

Et puis, il y a eu cet appel de ma soeur, qui voulait que je parle à mon petit neveu à 800 kilomètres de là, parce qu’il ne dormait pas à cause de cauchemars mettant en scène ma probable mort, son tonton en danger, fébrile face à l’innommable. Ça vous remue de l’intérieur et ça vous rend cinglé parce qu’on lit à travers cette angoisse que plus rien ne sera comme avant.

J’ai entendu sa petite voix timide et je l’imaginais un peu gauche, à rougir au téléphone de n’être qu’un enfant timide avec un cœur d’or.

Je lui ai répondu d’une voix assurée et joviale de ne pas s’inquiéter, que j’étais le plus fort et costaud comme un platane, ça l’a fait rigoler. J’ai retenu des sanglots qui m’ont étouffé et m’ont empêché de fanfaronner plus.

Je pleure peu, voir jamais, mais ces derniers jours, j’ai écrasé beaucoup de larmes secrètement en m’enfermant dans les toilettes ou en me détournant de mes proches. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je ne pouvais pas me retenir.

Je ne pouvais pas me retenir car je voyais passer les visages de ces personnes disparues qui tournaient en boucle sur internet.

Je me rappelle m’être étonné de les avoir trouvé beaux. Pas pour faire dans l’angélisme mais ils étaient réellement beaux.

J’ai lu leur nom, leur fonction, la petite bio qui accompagnait leur photo. Je me suis mis à les imaginer faire partie de mon entourage, je me suis demandé comment leur visage se plissait quand ils riaient, quel était le timbre de leur voix, sur quels sujets on s’emporterait. Je lis leur bio donc et je ne sais pas si c’est macabre ou salvateur. Je vois des gens de tous horizons, des photographes, des instituteurs, des étudiants, des informaticiens, des patrons d’entreprises, des architectes, des serveurs, des pères, des mères, des soeurs, des frères, des touristes, des amis, des monsieurs/madames Toulemonde. On peut tous les connaître ici, c’est important pour qu’on comprenne qu’eux, c’est nous.

Voilà que les heures passent et aucune réponse ne vient à nos questions. Nous sommes orphelins de notre propre envie d’en découdre. Prisonniers d’une pensée emmêlée, enfermés dans un labyrinthe qui n’a pas de murs, on erre dans le brouhaha des commentateurs imbéciles mais on n’a pas trouvé la force de leur dire d’aller se faire foutre.

Dimanche matin alors que j’étais encore barbouillé d’avoir trop bu d’horreur j’ai écrit d’un traite :

Des frissons parcourent mon échine et partout ma peau s’évertue à me rappeler l’effroi quand vos visages éclairés annoncent la fin de vous.

France mutine, qui partout illumine, des petites flammes futiles qui se dressent vers la nuit, ta peine est infinie.

Tes larmes nourrissent un fleuve de colère mais bientôt mains dans l’amer on ira boire un verre en s’en foutant de tout.

Le bitume est sale, marqué du sang des insouciants, demain sur les regards, on lira du désespoir et des souvenirs terrifiants.

Je vous ai pleuré, vous, les inconnus, petits couples jolis, frères, sœurs aux rires crus. Vous êtes un peu moi, je suis un peu vous.”

un coeur à pendre

Avec son t-shirt trop grand toujours noir, son air de vouloir disparaître, ses épaules basses portant tout juste le poids de son mal-être, il conserve une certaine dignité dans le regard, pas tout à fait vaincu par son estime abîmée.

Dans les confins de son cynisme, un grand cœur bat à défaut de se battre. Il bat de manière mécanique, le premier cœur pragmatique de l’histoire. Le seul qui s’interdit toute poésie pour s’attacher à sa fonction première, battre. Il bat comme une comme une horloge suisse, malgré la graisse qui l’entoure, malgré le manque d’exercice, il pompe le sang sans relâche, sans défaillance et c’est tout ce qu’il lui demande. Enfin presque !

Il marche sur le trottoir, côté ombre, toujours, il aime les ciels dégagés mais n’aime pas ressentir le poids du soleil dans son dos ou même de face. Ça l’importune, il alimente son côté sombre.

Il erre plus qu’il ne se balade. Parcourir les rues pour combler l’ennui, même pas pour lécher les vitrines, même pas pour observer son prochain, non, juste évoluer le long des façades à ressentir la vie comme si le fait de marcher le rendait plus vivant.

Il prend une grande inspiration, remplit ses poumons de cet air frais et pollué qui malgré l’empoisonnement insidieux est une des choses qu’il préfère au monde. Surtout les matins d’hiver, quand le froid brûle les narines et quand la bouche expire des volutes d’air filtré.

il a tellement envie de vivre qu’il ne sait pas. Il a l’impression de perdre son temps constamment, sauf là, dans ses errances de bitume.

Comment combler cette soif d’existence ? Il veut toujours faire quelque chose, il pense que sinon, il mourra en ayant pas complètement profiter de cette chance qu’est de vivre, mais il ne sait pas ! Il a déployé une sorte de culpabilité à ne rien faire et pourtant c’est ce qu’il fait de mieux mais il ne s’en rend pas compte. Ce qui exaspère sa femme qui sait très bien ne rien faire quand il le faut, avec beaucoup de candeur et de simplicité, alors, il l’observe ne rien faire en se disant “quelle perte de temps” tout en ne faisant rien lui-même.

Quand elle lui demande ce qu’il veut faire, il répond toujours un désespérant “j’sais pas !” qui a le don de l’énerver. Le problème c’est son échelle de l’occupation, il est dans l’émotion, dans le sensationnel, un inextinguible besoin d’en prendre plein la tronche, de ressentir des choses fortes, que ça bouge, que ça explose, on est dans la surenchère de plaisir de vivre et pourtant en vérité, il ne fait rien, il ne sais pas vivre. Il s’en rend compte, ça devient handicapant et l’attriste énormément.

Alors, il erre dans ses pensées labyrinthiques à l’image de ces rues qu’il gobe avec boulimie, des milliers de pas qui ne l’emmènent nulle part. Il cherche sans savoir ce qu’il cherche, ce qui est une performance.

Il slalome entre un groupe de touristes qui s’émerveille de la façade d’un bâtiment d’un autre temps, leur visage prend soudain un air éclairé, un air enfantin, enthousiaste et heureux simplement. Il pense à leur cœur qui devait sûrement battre autrement, ça lui rappelle le sien qui depuis quelques temps, se serre bizarrement, par intermittence et semble sortir de ses fonctions de base.

Il avait entendu parler de la mélancholia  dont souffrait Boticelli et bien d’autres, un maladie universelle, officielle, dont il a les symptômes évidents. Outre son état dépressif, il n’est pas neurasthénique, car il marche, il n’est pas oisif, c’est peut-être sa dernière arme avant de sombrer corps et biens dans le sentiment de tristesse infini dont on ne connaît ni la cause ni la solution.

Comme ça arrive parfois, quand on a “le moral à zéro”, quand on est de mauvaise humeur, on ne sait pas très bien pourquoi et ça passe comme c’est venu.

En tout cas, lui, il sait, il a un problème d’ennui. Et c’est ennuyeux car l’ennui, c’est un peu comme la tristesse, ça sert à mieux apprécier les moments de bonheur.

il se pose la question de la régularité. il pense à ces chefs par exemple qui chaque jour retournent à leur menu et donnent à chaque assiette la même intensité, la même exigence, serait-il capable d’une telle assiduité ? il a l’impression de passer à côté d’un truc, à côté de l’excellence, d’une rigueur auxquelles il aspire mais qu’il ne connaît pas puisque la répétition l’ennui ! Voilà, tout ça lui passe par la tête et pendant ce temps, il ne fait rien. C’est dingue le temps qu’il perd à se demander ce qu’il pourrait faire pour ne pas perdre du temps.

Quelques kilomètres plus loin, ’il longe l’immense mur de pierre de la prison de la santé. Un homme dans sa cellule, au dernière étage d’un des blocs d’internement, l’interpelle. Il ne voit que des hachures de chair coupées par les barreaux vieillissant, il lui a tout d’abord dit une phrase inaudible, un peu provoc’ dans le ton, peut-être une insulte,  il a baissé la tête en continuant de marcher.

Le prisonnier se met à me hurler « je suis innocent ! » Comme si ça sortait du fond de sa gorge, du fond de son ventre et son désespoir a rejoint le sien, son cœur se serre encore, ce mec a l’air de devenir fou et sa douleur vient déstabiliser la régularité métronomique des battements de son cœur. Il s’arrête pour se tenir la poitrine, il sent dans son bras gauche un engourdissement, il se voûte, tourne la tête en grimaçant vers le prisonnier qui lui crie à nouveau qu’il est innocent mais avec moins de vigueur. Il est sur le trottoir coté soleil, il regarde son ombre s’étaler devant lui. Dans son dos, la lumière semble peser des tonnes, il s’agenouille, abdiquant face à la douleur, il se tient la poitrine avant de couvrir le trottoir froid de sa silhouette torturée. Il se bat en vilipendant son cœur des pires insultes avant de se jurer que s’il s’en sort il fera tout pour profiter de la vie à fond !

Enfin presque…

Dans le rire des fous

Un grand bonhomme, massif comme une porte cochère, tapote frénétiquement sur la vitre du métro. Il est agité mais pas nerveux. Il s’arrête de temps en temps pour regarder dans le creux de sa grosse main droite, dans l’ombre de ses doigts épais quelque chose qui le fait rire. Je regarde plus attentivement, et je vois qu’il ne regarde rien, tout du moins, rien que le commun des mortels ne puisse voir. En tout cas, lui, il voit quelque chose et ça le fait beaucoup rigoler.

Son visage bourru est couronné d’une calvitie très avancée, il doit approcher la quarantaine et son physique d’homme mûr et costaud tranche franchement avec son sourire enfantin et son regard étranger. Je l’observe, je lui trouve quelque chose de touchant et d’effrayant à la fois.

Il se remet à tapoter sur la vitre, il regarde son doigt s’agiter dans une concentration que rien ne pourrait déstabiliser, regarde à nouveau le creux de sa main et pars dans un grand rire muet, levant les yeux au ciel en se penchant en arrière comme s’il n’avait jamais vu quelque chose d’aussi drôle de sa vie.

C’est un doudou. Un doudou géant qu’on a envie de protéger, en tout cas, c’est le sentiment que j’ai en le voyant. Je ne connais rien au monde des fous. Peut-être qu’ils n’aimeraient pas que je les appelle comme ça, des fous. Mais, en tout cas, lui, il a l’air bien dans son univers avec son copain rigolo dans le creux de sa main.

Je trouve étrange qu’il ait l’air complètement déconnecté du monde, mais qu’à la fois, il soit seul, livré à lui-même et parfaitement autonome. Ça me fait me poser beaucoup de question sur notre esprit. De quoi est-il conscient ? Comment compose-t-il avec des données rationnelles comme une destination, un itinéraire en transport et à la fois, ne pas être conscient que sa main est vide et qu’aucune blague ne s’y cache ?

Je ne connais définitivement rien au monde des fous. Mais, je connais le monde des « raisonnés » et je le trouve beaucoup plus inquiétant.

La folie est la perte de raison, de la morale, de ce qui est communément acceptable, la folie, c’est vivre en parallèle…

Je pense que nous sommes tous un peu fous. Oui, je pense que nous sommes tous fous ! Il doit y avoir des échelles à la folie et la notre est trop fine et subtile pour que nous en prenions conscience et pourtant oui, nous sommes fous. Je ne peux expliquer autrement nos comportements. On est tous le fou d’un autre aussi.

Un peu comme l’Eloge de la folie d’Erasme, chanoine et pourtant faisant la satire des superstitions religieuses. Il prenait les ecclésiastes de Rome pour des fous et les ecclésiastes de Rome prenaient Erasme pour un fou. Une histoire de fou.

Peut-on considérer les croyants comme des fous ? L’athée fou que je suis prendrait un malin plaisir à dire oui, mais je passerais pour un fou à leurs yeux. Est-ce que plonger dans des prières jusqu’à rentrer dans une transe spirituelle n’est pas leur tapotage de vitre à eux ? Ils regardent le ciel en riant comme ce type regarde le creux de sa main en espérant y trouver le bonheur.

Je suis autant persuadé qu’il n’y a pas de paradis qu’eux sont persuadés d’y finir… enfin d’y commencer si on part du principe que la vraie vie c’est après la mort, ce qui est complètement con, vous en conviendrez, mais bon…

A évoluer avec des fous, on finit par trouver les vrais fous beaucoup plus sympathiques. A part les psychopathes… ah mince, les psychopathes… tout à coup, je regarde mon fou d’un autre oeil. Peut-être que quand il regarde le creux de sa main, il y voit la tête d’un chaton qu’il s’apprête à écraser et cette vision le fait rire ? Peut-être qu’il vient d’étrangler sa voisine et qu’il rit en repensant à son visage inanimé ? Son impressionnante stature devient soudainement inquiétante. Puis, il se remet à regarder le vide avec son sourire béat et son air de nounours, je suis rassuré.

L’assassinat est un exemple extrême, mais je suis persuadé qu’il y a des folies plus douces, des folies du quotidien, des actes irréfléchis sans forcément être amoraux, des petites folies qu’on acceptent, qu’on s’autorisent car on n’en pas conscience ou qu’on considère comme faisant partie de notre caractère. Comme espionner ses proches, mentir, manipuler, diviser pour mieux régner, ce genre de folies qui rendent l’humain dégueulasse et malsain.

Pour aspirer à la sagesse, il faudrait s’arrêter longtemps de vivre pour observer le monde et définir ce qui tient de la raison ou de la folie, mais on n’a pas le temps, on n’est pas des moines Sâdhu. Il faut vivre avec nos défauts et nos impulsions et tenir bon face à la folie des autres.

Le métro s’arrête enfin, ce trajet n’en finissait plus. Mon fou extirpe son grand corps jusque sur le quai. Il a la démarche d’un enfant de 4 ans, un peu penaud, un peu heureux, évitant les silhouettes maussades de nos routines vers lesquelles on court. Je le quitte du regard, et j’aperçois un peu plus loin, un SDF éméché parlant à tout le monde, à moins qu’il ne se parle à lui même. Il clame maladroitement sa misère, sa détresse dans une diatribe à la fois d’insultes et d’appel à l’aide, un type que la rue a rendu fou. Peut-être a-t-il eu une vie tout à fait normale et le voilà aujourd’hui avec sa peau ratatinée et ses yeux vitreux qui peinent à s’ouvrir. Nous pauvres fous, nous l’ignorons comme toujours.

Pote Emploi

Un désert de nuages dans lequel des dunes vaporeuses s’effritaient sous les assauts d’un soleil rasant, mes rêves nomades glissant sur leur surface déliquescente et ma tristesse infinie de n’être qu’assis dans cet avion exiguë à retourner vers une routine, qui me semblait à ce moment, bien grise.

On survolait bientôt Paris et sous mes pieds une myriade d’étoiles orange, comme autant de petites perles, brillaient dans la nuit. J’ai eu envie d’en ramasser des poignées entières, de plonger dans cet océan scintillant, étrange sentiment de cette beauté factice fruit d’un urbanisme boulimique et froid dans lequel je m’apprête à plonger.

Le lendemain, je me réveille, maussade, méchante humeur qui n’apprécie que le silence. Je viens à peine de débarquer que je suis déjà confronté à cette nouvelle réalité, je suis chômeur. Ça fait des mois que je sais que ça allait m’arriver, mais je n’en prends conscience seulement maintenant.

Dehors, la pluie efface les derniers espoirs d’une vie de farniente et de débauche estivale. J’ai déjà oublié le goût des Pateis de nata qu’on mangeait avec ma femme en se perdant dans les ruelles de Lisbonne. La douceur de vivre de cette ville qui exhale son Fado jusque dans les regards des gens me paraît déjà lointain. Je vais moi-même chanter un Fado, une douce complainte dont l’agence Pôle Emploi sera spectatrice.

L’agence se situe à peu près nulle part, entre un no man’s land et un vide sidéral. Entourés de terrains en friche, des promoteurs ont pondu des bâtiments de bureaux dont personne ne soupçonne l’existence car il faudrait avoir l’étrange idée de venir dans ce coin paumé, mais Pôle Emploi, si !

J’essaye de rentrer, trois femmes magnifiquement vêtues de léopard, legging et autres indices vestimentaires à fort potentiel cagolique discutent, là, à 10 centimètres de la porte alors que la salle est vide. Ma bonne éducation (ou ma timidité) susurre un « pardon » des plus inaudible. Elles ne bougent pas. Intrépide, je me répète avec plus de vigueur ; je suis entendu, elles se poussent, et j’entre le cœur vaillant.

La salle ressemble à tout ce qu’on peut attendre d’un bureaux administratif avec ses néons spasmophiles au plafond, son mobilier en plastique, ses panneaux d’affichage en liège sur lesquels sont accrochés des affiches associatives dont tu n’as jamais entendu parler, ses hôtesses d’accueil en dépression et son « espace » d’attente comble.

Fidèle à l’image d’Épinal de ce genre d’endroit, une personne qui semble être la « chef de l’attente » entonne avec beaucoup d’âpreté que « ceux qui ont rendez-vous peuvent aller sur la file de gauche alors que les autres continue d’attendre ». Je me glisse donc dans la file de gauche et j’attends que l’hôte d’accueil me dise « vous avez rendez-vous avec ?… merci de vous asseoir ici … » J’ai bien fait d’attendre.

Un homme assis à côté de moi tient avec ses mains épaisses et calleuses, un visage déconfit, le sien. Je sens qu’il va me parler, il se parle déjà tout seul.

« Ils ont perdu mon dossier. Vous vous rendez compte ? Avec tous les originaux. Comment on peut perdre un dossier ? Ils ont une corbeille à la place des armoires ou quoi ? J’dois tout refaire moi. C’est normal ça ? » M’interpelle t’il.

« Ah ouai ça craint ! » Réponds-je avec beaucoup d’humanité.

« A chaque fois j’ai un problème avec eux. A chaque fois ! » se désespère t’il.

« Mais, il l’ont perdu, perdu ? » demandais-je avec un indignation compassionnelle.

« perdu ! Tout ! » insiste t’il.

« Ah ouai ça craint ! » répète-je avec un soupçon de jemenfoutisme.

J’entends dans mon oreille gauche qu’on ahane mon nom à la cantonade. Il est écorché, comme souvent.

«  Monsieur Oliviero ? »

« Oliverio en fait »

« Suivez-moi ! »

Euh… alors si je veux d’abord et puis aussi t’as 20 minutes de retard alors commence par t’excuser connasse et puis tu me donnes pas d’ordres, ou au pire tu dis le mot magique, là, tu sais le s’il te plait et t’écorche pas mon nom… Voilà à peu près mon état d’esprit avant de rentrer en rendez-vous avec ma conseillère Pôle Emploi.

« Alors, je vous en prie asseyez-vous. Désolé pour le retard, j’ai eu un long entretien avant vous mais je vous dédierai le même laps de temps. » débute t-elle.

« je… ah ? Euh… ok » rétorque-je.

Elle est gentille et a une voix douce et apaisante. Ravie que mon dossier soit complètement complet, elle y met tellement d’enthousiasme qu’on sent que ça ne doit pas arriver souvent.
On discute de mes projets, de mes futures allocations, beaucoup de poésie quoi.

«  je vois que vous avez fait “ communication des entreprises ” dans vos études, mais mon logiciel ne trouve pas. Vous êtes sûre de l’intitulé ? » demande t-elle le sourcil très circonspect.

« Ah oui oui » affirme-je

« Bon on va mettre télécommunication alors »

« Ah non non »

« vous voyez quelque chose dans la liste qui puisse correspondre ? »

Elle tourne l’écran de son ordinateur et je me rends compte à la vue du logiciel qu’ils sont restés coincés dans une faille spatio-temporelle qui se situe autour de l’année 1996. Un sentiment profond de compassion m’envahit alors et je la regarde avec beaucoup de tristesse.

« Beeeeen, mettez “ media ” là »

« D’accord ! Toute façon c’est une plateforme complètement nase, il y a tout à revoir dans ce système mais je n’en dirais pas plus, je suis moi-même en train de créer mon entreprise car il n’y a plus rien à faire ici » se confie t-elle comme ça d’une traite sans que je ne lui ai rien demandé mais qui visiblement était un cri du cœur.

« Ah… » dis-je avec surprise.

Nous avons continué à discuter comme ça pendant encore de longues minutes à rêver de nos projets et de nos attentes. Des liens se sont crées, nous nous sommes rapprochés, retrouvés dans nos ambitions communes, quelque chose est passé entre nous, un sorte de… tippex… hein ? Quoi ? UN TIPPEX ? Mais des gens utilisent encore ça ? Désolé, je m’égare.

Nous nous quittons bons amis avec un regard complice sur nos révélations secrètes. La vie est belle et douce et j’ai l’impression que tout devient possible. Ah la la… la vie…

Deux jours plus tard, je reçois une lettre du directeur de l’agence Pôle Emploi me signalant qu’ils ont le regret de me dire que je ne toucherai whalou, que dalle, nada, rien car il manque un papier donc t’es puni direct gros con.

Je ferme les yeux et je repense à l’Alfama, au Barrio Alto, aux maisons colorées de Lisbonne, à l’ombre des terrasses, à l’horizon, le Tage, immobile qui s’acoquinait avec un ciel sans nuages. Le Portugal me manque cruellement à cet instant.