Lost in conviction

Dissident de ma propre existence, je décline l’invitation de mes convictions de venir se battre sur le terrain des idées.Déserteur du champ politique, j’ai jeté mes armes et maintenant j’erre dans l’immensité des désespérés. 

Mutin sur la galère en papier que des journalistes trop dociles ont précipité dans l’océan déchaîné de la complaisance et de la fausse impertinence. 

Je suis comme ces anciens militaires, revenus de Verdun, la tête farcie de bombardement, qui ont perdu la raison. J’ai été bombardé d’infos, d’intox, de discours ampoulés, de promesses non tenues, de petites phrases assassines, de sourires narquois, d’exergues meprisantes, de mensonges, de complots, de suppositions de complot, de notre insignifiance, de nos rages extirpées et de ne pas être entendu.

Je n’y crois plus, je ne cherche pas de Messie, pas de mentor, encore moins de leader. Je n’y crois plus car je sais que le pouvoir corrompt n’importe quelle ambition, n’importe quelle conviction, que des âmes cupides grossissent les rangs des partis et qu’elles exposent au grand jour leur soif de rentrer dans le clan des dominants. 

Aujourd’hui, les états se battent pour rester amis avec des multinationales et nous on se bat pour avoir une vie pas trop dégueulasse malgré les nombreuses barrières qu’on pose chaque jour un plus sur nos parcours. 

J’ai voulu, être un citoyen modèle payant mes impôts sans broncher, cherchant des excuses aux gouvernements sur leurs erreurs, prétextant la difficulté de la tâche à accomplir, les enjeux économique, diplomatiques… Je me berçais d’illusion, je ne suis qu’une molécule dans l’univers noir et froid de l’économie mondiale. L’économie, on nous en parle tellement qu’on en oublie la notion de vie. Que sont nos vies ? Que deviennent elles quand elles ne sont pas un chiffre sur un histogramme ? Je me pose la question de notre temps d’existence, de ce à quoi je dois occuper ma vie pour qu’elle ait de la gueule. Je suis invariablement reconduit aux portes de l’economie, grouillante, étendue comme une toile visqueuse dans laquelle nous sommes empêtrés. 

“There is no alternative”, la soumission commence là, quand on se dit qu’effectivement on n’a pas le choix, que si on refuse les règles du jeu il ne nous reste plus qu’à partir bouffer des racines en forêt et se faire oublier du monde. J’aime bien la forêt mais j’aime encore plus marcher pieds nus sur du parquet. J’ai la chance d’habiter en France et de faire partie d’une classe moyenne qui vit plutôt correctement, mais ce sentiment d’impuissance démocratique me plombe. Alors, je continue de jouir des petits plaisirs que mon statut de riche occidental permet et je continue de m’indigner sur mon canapé en pleurant les malheurs des autres. Je voudrais tant leur être utile. Mais aujourd’hui, la violence des marchés influence celle de la rue. On vit dans une société à cran, agressive, méfiante et repliée en petites communautés qui se barricadent. Jamais le monde n’a été aussi ouvert et pourtant les barrières sont de plus en plus nombreuses. Que faire contre ça ? J’ai trop de questions qui resteront probablement sans réponses. 

Le prix de vos peurs 

Il y a deux semaines, le monde entier chantait la marseillaise, on secouait des drapeaux bleu, blanc, rouge. On se serrait les uns contre les autres en se jetant des regards plein de compassion. On souriait à des inconnus qui nous répondaient en retour, on se disait « plus jamais ça ! ». Le coeur rempli de peine se remplissait petit à petit d’une fierté retrouvée. Un patriotisme trop longtemps resté coincé au fin fond de notre coeur refaisait soudainement surface, plein de fougue et d’amour. L’envie d’aimer la France plus que jamais. L’envie de lui être utile, à ce pays dont on croit connaître la valeur intrinsèque. Mais non ! Les 18-24 ans votent pour le FN et ce dernier bat des records de votes. 

Je comprends l’exaspération mais pourquoi choisir celui qui vous exaspèrera le plus ? Je comprends la misère pour l’avoir vécue mais pourquoi choisir le parti qui économiquement va vous rendre encore plus misérable ? Vous pensez que ça va être le plein emploi ? Que la mondialisation s’arrêtera et que les entreprises ne vont plus délocaliser ? Ne plus licencier ? Je connais ceux qui votent parce qu’ils détestent simplement les « arabes » et les étrangers de manière générale, mais vous croyez que le FN va procéder à une épuration ethnique ? Vous croyez qu’ils vont expulser de force tous les gens que vous détestez sous prétexte de préférence nationale ? Mais, ça n’arrivera pas vous savez ? Ce qui arrivera et arrive c’est que tout le monde va finir par se détester, se méfier, se regarder de travers. On fait quoi ? On se tape sur la gueule et on garde les survivants pour relancer un pays nouveau avec de nouvelles valeurs ? Non, je ne sais pas, dites moi ! 

Je pense que vous êtes tous devenus fous, que la peur et l’aigreur a fait de vous des machines à haine, vous avez perdu jusqu’à la morale, à la raison. Vous me trouverez simpliste, je trouve que votre adhésion aux idées FN le sont bien plus. 

Vous êtes déçus par les gouvernements précédents ? Vous pensez qu’ils sont tous pourris et que sainte Marine va vous sauver par sa « droit »ure et sa détermination ? Mais pauvres gens… 

Vous savez quoi ? Moi aussi je suis déçu et dégoûté, moi aussi, j’ai mal au cœur et j’ai la rage quand je vois les politiques dans leur langue de bois ne rien faire de plus. Mais je ne voterais jamais FN ! Jamais ! Parce que je sais que ça ne changera rien. Pardon, mais vous êtes cons si vous le croyez. Mais, vous voulez « essayer » le FN comme on essaye un nouveau coiffeur. Très bien, allez-y ! Je vous regarde tristement. 

Je vois depuis quelques temps, plein de français qui se bougent, qui créent, qui montent des sociétés, qui ont des projets, qui ont décidé envers et contre tout, de croire en leur rêve et de n’attendre rien des politiques. Que ça marche ou pas, au moins ils font. Vous faites quoi vous à part pleurer sur votre sort et attendre qu’un gouvernement fasse quelque chose pour vous. Vous chialez comme des gosses et vous appelez au secours maman Marine pour qu’elle vous sauve. Vous êtes pathétiques et ridicules. Je languis de vous voir punis ! 

Je suis vous

Je m’étais juré de ne pas écrire, pas plus que quelques témoignages spontanés qu’un trop plein émotionnel m’aurait poussé à délivrer. Je m’étais juré de ne pas faire comme tout le monde, de rester discret et de garder cette peine dans mes entrailles pour entretenir un feu qui me brûle de plus en plus.

Et puis, il y a eu cet appel de ma soeur, qui voulait que je parle à mon petit neveu à 800 kilomètres de là, parce qu’il ne dormait pas à cause de cauchemars mettant en scène ma probable mort, son tonton en danger, fébrile face à l’innommable. Ça vous remue de l’intérieur et ça vous rend cinglé parce qu’on lit à travers cette angoisse que plus rien ne sera comme avant.

J’ai entendu sa petite voix timide et je l’imaginais un peu gauche, à rougir au téléphone de n’être qu’un enfant timide avec un cœur d’or.

Je lui ai répondu d’une voix assurée et joviale de ne pas s’inquiéter, que j’étais le plus fort et costaud comme un platane, ça l’a fait rigoler. J’ai retenu des sanglots qui m’ont étouffé et m’ont empêché de fanfaronner plus.

Je pleure peu, voir jamais, mais ces derniers jours, j’ai écrasé beaucoup de larmes secrètement en m’enfermant dans les toilettes ou en me détournant de mes proches. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je ne pouvais pas me retenir.

Je ne pouvais pas me retenir car je voyais passer les visages de ces personnes disparues qui tournaient en boucle sur internet.

Je me rappelle m’être étonné de les avoir trouvé beaux. Pas pour faire dans l’angélisme mais ils étaient réellement beaux.

J’ai lu leur nom, leur fonction, la petite bio qui accompagnait leur photo. Je me suis mis à les imaginer faire partie de mon entourage, je me suis demandé comment leur visage se plissait quand ils riaient, quel était le timbre de leur voix, sur quels sujets on s’emporterait. Je lis leur bio donc et je ne sais pas si c’est macabre ou salvateur. Je vois des gens de tous horizons, des photographes, des instituteurs, des étudiants, des informaticiens, des patrons d’entreprises, des architectes, des serveurs, des pères, des mères, des soeurs, des frères, des touristes, des amis, des monsieurs/madames Toulemonde. On peut tous les connaître ici, c’est important pour qu’on comprenne qu’eux, c’est nous.

Voilà que les heures passent et aucune réponse ne vient à nos questions. Nous sommes orphelins de notre propre envie d’en découdre. Prisonniers d’une pensée emmêlée, enfermés dans un labyrinthe qui n’a pas de murs, on erre dans le brouhaha des commentateurs imbéciles mais on n’a pas trouvé la force de leur dire d’aller se faire foutre.

Dimanche matin alors que j’étais encore barbouillé d’avoir trop bu d’horreur j’ai écrit d’un traite :

Des frissons parcourent mon échine et partout ma peau s’évertue à me rappeler l’effroi quand vos visages éclairés annoncent la fin de vous.

France mutine, qui partout illumine, des petites flammes futiles qui se dressent vers la nuit, ta peine est infinie.

Tes larmes nourrissent un fleuve de colère mais bientôt mains dans l’amer on ira boire un verre en s’en foutant de tout.

Le bitume est sale, marqué du sang des insouciants, demain sur les regards, on lira du désespoir et des souvenirs terrifiants.

Je vous ai pleuré, vous, les inconnus, petits couples jolis, frères, sœurs aux rires crus. Vous êtes un peu moi, je suis un peu vous.”

un coeur à pendre

Avec son t-shirt trop grand toujours noir, son air de vouloir disparaître, ses épaules basses portant tout juste le poids de son mal-être, il conserve une certaine dignité dans le regard, pas tout à fait vaincu par son estime abîmée.

Dans les confins de son cynisme, un grand cœur bat à défaut de se battre. Il bat de manière mécanique, le premier cœur pragmatique de l’histoire. Le seul qui s’interdit toute poésie pour s’attacher à sa fonction première, battre. Il bat comme une comme une horloge suisse, malgré la graisse qui l’entoure, malgré le manque d’exercice, il pompe le sang sans relâche, sans défaillance et c’est tout ce qu’il lui demande. Enfin presque !

Il marche sur le trottoir, côté ombre, toujours, il aime les ciels dégagés mais n’aime pas ressentir le poids du soleil dans son dos ou même de face. Ça l’importune, il alimente son côté sombre.

Il erre plus qu’il ne se balade. Parcourir les rues pour combler l’ennui, même pas pour lécher les vitrines, même pas pour observer son prochain, non, juste évoluer le long des façades à ressentir la vie comme si le fait de marcher le rendait plus vivant.

Il prend une grande inspiration, remplit ses poumons de cet air frais et pollué qui malgré l’empoisonnement insidieux est une des choses qu’il préfère au monde. Surtout les matins d’hiver, quand le froid brûle les narines et quand la bouche expire des volutes d’air filtré.

il a tellement envie de vivre qu’il ne sait pas. Il a l’impression de perdre son temps constamment, sauf là, dans ses errances de bitume.

Comment combler cette soif d’existence ? Il veut toujours faire quelque chose, il pense que sinon, il mourra en ayant pas complètement profiter de cette chance qu’est de vivre, mais il ne sait pas ! Il a déployé une sorte de culpabilité à ne rien faire et pourtant c’est ce qu’il fait de mieux mais il ne s’en rend pas compte. Ce qui exaspère sa femme qui sait très bien ne rien faire quand il le faut, avec beaucoup de candeur et de simplicité, alors, il l’observe ne rien faire en se disant “quelle perte de temps” tout en ne faisant rien lui-même.

Quand elle lui demande ce qu’il veut faire, il répond toujours un désespérant “j’sais pas !” qui a le don de l’énerver. Le problème c’est son échelle de l’occupation, il est dans l’émotion, dans le sensationnel, un inextinguible besoin d’en prendre plein la tronche, de ressentir des choses fortes, que ça bouge, que ça explose, on est dans la surenchère de plaisir de vivre et pourtant en vérité, il ne fait rien, il ne sais pas vivre. Il s’en rend compte, ça devient handicapant et l’attriste énormément.

Alors, il erre dans ses pensées labyrinthiques à l’image de ces rues qu’il gobe avec boulimie, des milliers de pas qui ne l’emmènent nulle part. Il cherche sans savoir ce qu’il cherche, ce qui est une performance.

Il slalome entre un groupe de touristes qui s’émerveille de la façade d’un bâtiment d’un autre temps, leur visage prend soudain un air éclairé, un air enfantin, enthousiaste et heureux simplement. Il pense à leur cœur qui devait sûrement battre autrement, ça lui rappelle le sien qui depuis quelques temps, se serre bizarrement, par intermittence et semble sortir de ses fonctions de base.

Il avait entendu parler de la mélancholia  dont souffrait Boticelli et bien d’autres, un maladie universelle, officielle, dont il a les symptômes évidents. Outre son état dépressif, il n’est pas neurasthénique, car il marche, il n’est pas oisif, c’est peut-être sa dernière arme avant de sombrer corps et biens dans le sentiment de tristesse infini dont on ne connaît ni la cause ni la solution.

Comme ça arrive parfois, quand on a “le moral à zéro”, quand on est de mauvaise humeur, on ne sait pas très bien pourquoi et ça passe comme c’est venu.

En tout cas, lui, il sait, il a un problème d’ennui. Et c’est ennuyeux car l’ennui, c’est un peu comme la tristesse, ça sert à mieux apprécier les moments de bonheur.

il se pose la question de la régularité. il pense à ces chefs par exemple qui chaque jour retournent à leur menu et donnent à chaque assiette la même intensité, la même exigence, serait-il capable d’une telle assiduité ? il a l’impression de passer à côté d’un truc, à côté de l’excellence, d’une rigueur auxquelles il aspire mais qu’il ne connaît pas puisque la répétition l’ennui ! Voilà, tout ça lui passe par la tête et pendant ce temps, il ne fait rien. C’est dingue le temps qu’il perd à se demander ce qu’il pourrait faire pour ne pas perdre du temps.

Quelques kilomètres plus loin, ’il longe l’immense mur de pierre de la prison de la santé. Un homme dans sa cellule, au dernière étage d’un des blocs d’internement, l’interpelle. Il ne voit que des hachures de chair coupées par les barreaux vieillissant, il lui a tout d’abord dit une phrase inaudible, un peu provoc’ dans le ton, peut-être une insulte,  il a baissé la tête en continuant de marcher.

Le prisonnier se met à me hurler « je suis innocent ! » Comme si ça sortait du fond de sa gorge, du fond de son ventre et son désespoir a rejoint le sien, son cœur se serre encore, ce mec a l’air de devenir fou et sa douleur vient déstabiliser la régularité métronomique des battements de son cœur. Il s’arrête pour se tenir la poitrine, il sent dans son bras gauche un engourdissement, il se voûte, tourne la tête en grimaçant vers le prisonnier qui lui crie à nouveau qu’il est innocent mais avec moins de vigueur. Il est sur le trottoir coté soleil, il regarde son ombre s’étaler devant lui. Dans son dos, la lumière semble peser des tonnes, il s’agenouille, abdiquant face à la douleur, il se tient la poitrine avant de couvrir le trottoir froid de sa silhouette torturée. Il se bat en vilipendant son cœur des pires insultes avant de se jurer que s’il s’en sort il fera tout pour profiter de la vie à fond !

Enfin presque…

Dans le rire des fous

Un grand bonhomme, massif comme une porte cochère, tapote frénétiquement sur la vitre du métro. Il est agité mais pas nerveux. Il s’arrête de temps en temps pour regarder dans le creux de sa grosse main droite, dans l’ombre de ses doigts épais quelque chose qui le fait rire. Je regarde plus attentivement, et je vois qu’il ne regarde rien, tout du moins, rien que le commun des mortels ne puisse voir. En tout cas, lui, il voit quelque chose et ça le fait beaucoup rigoler.

Son visage bourru est couronné d’une calvitie très avancée, il doit approcher la quarantaine et son physique d’homme mûr et costaud tranche franchement avec son sourire enfantin et son regard étranger. Je l’observe, je lui trouve quelque chose de touchant et d’effrayant à la fois.

Il se remet à tapoter sur la vitre, il regarde son doigt s’agiter dans une concentration que rien ne pourrait déstabiliser, regarde à nouveau le creux de sa main et pars dans un grand rire muet, levant les yeux au ciel en se penchant en arrière comme s’il n’avait jamais vu quelque chose d’aussi drôle de sa vie.

C’est un doudou. Un doudou géant qu’on a envie de protéger, en tout cas, c’est le sentiment que j’ai en le voyant. Je ne connais rien au monde des fous. Peut-être qu’ils n’aimeraient pas que je les appelle comme ça, des fous. Mais, en tout cas, lui, il a l’air bien dans son univers avec son copain rigolo dans le creux de sa main.

Je trouve étrange qu’il ait l’air complètement déconnecté du monde, mais qu’à la fois, il soit seul, livré à lui-même et parfaitement autonome. Ça me fait me poser beaucoup de question sur notre esprit. De quoi est-il conscient ? Comment compose-t-il avec des données rationnelles comme une destination, un itinéraire en transport et à la fois, ne pas être conscient que sa main est vide et qu’aucune blague ne s’y cache ?

Je ne connais définitivement rien au monde des fous. Mais, je connais le monde des « raisonnés » et je le trouve beaucoup plus inquiétant.

La folie est la perte de raison, de la morale, de ce qui est communément acceptable, la folie, c’est vivre en parallèle…

Je pense que nous sommes tous un peu fous. Oui, je pense que nous sommes tous fous ! Il doit y avoir des échelles à la folie et la notre est trop fine et subtile pour que nous en prenions conscience et pourtant oui, nous sommes fous. Je ne peux expliquer autrement nos comportements. On est tous le fou d’un autre aussi.

Un peu comme l’Eloge de la folie d’Erasme, chanoine et pourtant faisant la satire des superstitions religieuses. Il prenait les ecclésiastes de Rome pour des fous et les ecclésiastes de Rome prenaient Erasme pour un fou. Une histoire de fou.

Peut-on considérer les croyants comme des fous ? L’athée fou que je suis prendrait un malin plaisir à dire oui, mais je passerais pour un fou à leurs yeux. Est-ce que plonger dans des prières jusqu’à rentrer dans une transe spirituelle n’est pas leur tapotage de vitre à eux ? Ils regardent le ciel en riant comme ce type regarde le creux de sa main en espérant y trouver le bonheur.

Je suis autant persuadé qu’il n’y a pas de paradis qu’eux sont persuadés d’y finir… enfin d’y commencer si on part du principe que la vraie vie c’est après la mort, ce qui est complètement con, vous en conviendrez, mais bon…

A évoluer avec des fous, on finit par trouver les vrais fous beaucoup plus sympathiques. A part les psychopathes… ah mince, les psychopathes… tout à coup, je regarde mon fou d’un autre oeil. Peut-être que quand il regarde le creux de sa main, il y voit la tête d’un chaton qu’il s’apprête à écraser et cette vision le fait rire ? Peut-être qu’il vient d’étrangler sa voisine et qu’il rit en repensant à son visage inanimé ? Son impressionnante stature devient soudainement inquiétante. Puis, il se remet à regarder le vide avec son sourire béat et son air de nounours, je suis rassuré.

L’assassinat est un exemple extrême, mais je suis persuadé qu’il y a des folies plus douces, des folies du quotidien, des actes irréfléchis sans forcément être amoraux, des petites folies qu’on acceptent, qu’on s’autorisent car on n’en pas conscience ou qu’on considère comme faisant partie de notre caractère. Comme espionner ses proches, mentir, manipuler, diviser pour mieux régner, ce genre de folies qui rendent l’humain dégueulasse et malsain.

Pour aspirer à la sagesse, il faudrait s’arrêter longtemps de vivre pour observer le monde et définir ce qui tient de la raison ou de la folie, mais on n’a pas le temps, on n’est pas des moines Sâdhu. Il faut vivre avec nos défauts et nos impulsions et tenir bon face à la folie des autres.

Le métro s’arrête enfin, ce trajet n’en finissait plus. Mon fou extirpe son grand corps jusque sur le quai. Il a la démarche d’un enfant de 4 ans, un peu penaud, un peu heureux, évitant les silhouettes maussades de nos routines vers lesquelles on court. Je le quitte du regard, et j’aperçois un peu plus loin, un SDF éméché parlant à tout le monde, à moins qu’il ne se parle à lui même. Il clame maladroitement sa misère, sa détresse dans une diatribe à la fois d’insultes et d’appel à l’aide, un type que la rue a rendu fou. Peut-être a-t-il eu une vie tout à fait normale et le voilà aujourd’hui avec sa peau ratatinée et ses yeux vitreux qui peinent à s’ouvrir. Nous pauvres fous, nous l’ignorons comme toujours.

Pote Emploi

Un désert de nuages dans lequel des dunes vaporeuses s’effritaient sous les assauts d’un soleil rasant, mes rêves nomades glissant sur leur surface déliquescente et ma tristesse infinie de n’être qu’assis dans cet avion exiguë à retourner vers une routine, qui me semblait à ce moment, bien grise.

On survolait bientôt Paris et sous mes pieds une myriade d’étoiles orange, comme autant de petites perles, brillaient dans la nuit. J’ai eu envie d’en ramasser des poignées entières, de plonger dans cet océan scintillant, étrange sentiment de cette beauté factice fruit d’un urbanisme boulimique et froid dans lequel je m’apprête à plonger.

Le lendemain, je me réveille, maussade, méchante humeur qui n’apprécie que le silence. Je viens à peine de débarquer que je suis déjà confronté à cette nouvelle réalité, je suis chômeur. Ça fait des mois que je sais que ça allait m’arriver, mais je n’en prends conscience seulement maintenant.

Dehors, la pluie efface les derniers espoirs d’une vie de farniente et de débauche estivale. J’ai déjà oublié le goût des Pateis de nata qu’on mangeait avec ma femme en se perdant dans les ruelles de Lisbonne. La douceur de vivre de cette ville qui exhale son Fado jusque dans les regards des gens me paraît déjà lointain. Je vais moi-même chanter un Fado, une douce complainte dont l’agence Pôle Emploi sera spectatrice.

L’agence se situe à peu près nulle part, entre un no man’s land et un vide sidéral. Entourés de terrains en friche, des promoteurs ont pondu des bâtiments de bureaux dont personne ne soupçonne l’existence car il faudrait avoir l’étrange idée de venir dans ce coin paumé, mais Pôle Emploi, si !

J’essaye de rentrer, trois femmes magnifiquement vêtues de léopard, legging et autres indices vestimentaires à fort potentiel cagolique discutent, là, à 10 centimètres de la porte alors que la salle est vide. Ma bonne éducation (ou ma timidité) susurre un « pardon » des plus inaudible. Elles ne bougent pas. Intrépide, je me répète avec plus de vigueur ; je suis entendu, elles se poussent, et j’entre le cœur vaillant.

La salle ressemble à tout ce qu’on peut attendre d’un bureaux administratif avec ses néons spasmophiles au plafond, son mobilier en plastique, ses panneaux d’affichage en liège sur lesquels sont accrochés des affiches associatives dont tu n’as jamais entendu parler, ses hôtesses d’accueil en dépression et son « espace » d’attente comble.

Fidèle à l’image d’Épinal de ce genre d’endroit, une personne qui semble être la « chef de l’attente » entonne avec beaucoup d’âpreté que « ceux qui ont rendez-vous peuvent aller sur la file de gauche alors que les autres continue d’attendre ». Je me glisse donc dans la file de gauche et j’attends que l’hôte d’accueil me dise « vous avez rendez-vous avec ?… merci de vous asseoir ici … » J’ai bien fait d’attendre.

Un homme assis à côté de moi tient avec ses mains épaisses et calleuses, un visage déconfit, le sien. Je sens qu’il va me parler, il se parle déjà tout seul.

« Ils ont perdu mon dossier. Vous vous rendez compte ? Avec tous les originaux. Comment on peut perdre un dossier ? Ils ont une corbeille à la place des armoires ou quoi ? J’dois tout refaire moi. C’est normal ça ? » M’interpelle t’il.

« Ah ouai ça craint ! » Réponds-je avec beaucoup d’humanité.

« A chaque fois j’ai un problème avec eux. A chaque fois ! » se désespère t’il.

« Mais, il l’ont perdu, perdu ? » demandais-je avec un indignation compassionnelle.

« perdu ! Tout ! » insiste t’il.

« Ah ouai ça craint ! » répète-je avec un soupçon de jemenfoutisme.

J’entends dans mon oreille gauche qu’on ahane mon nom à la cantonade. Il est écorché, comme souvent.

«  Monsieur Oliviero ? »

« Oliverio en fait »

« Suivez-moi ! »

Euh… alors si je veux d’abord et puis aussi t’as 20 minutes de retard alors commence par t’excuser connasse et puis tu me donnes pas d’ordres, ou au pire tu dis le mot magique, là, tu sais le s’il te plait et t’écorche pas mon nom… Voilà à peu près mon état d’esprit avant de rentrer en rendez-vous avec ma conseillère Pôle Emploi.

« Alors, je vous en prie asseyez-vous. Désolé pour le retard, j’ai eu un long entretien avant vous mais je vous dédierai le même laps de temps. » débute t-elle.

« je… ah ? Euh… ok » rétorque-je.

Elle est gentille et a une voix douce et apaisante. Ravie que mon dossier soit complètement complet, elle y met tellement d’enthousiasme qu’on sent que ça ne doit pas arriver souvent.
On discute de mes projets, de mes futures allocations, beaucoup de poésie quoi.

«  je vois que vous avez fait “ communication des entreprises ” dans vos études, mais mon logiciel ne trouve pas. Vous êtes sûre de l’intitulé ? » demande t-elle le sourcil très circonspect.

« Ah oui oui » affirme-je

« Bon on va mettre télécommunication alors »

« Ah non non »

« vous voyez quelque chose dans la liste qui puisse correspondre ? »

Elle tourne l’écran de son ordinateur et je me rends compte à la vue du logiciel qu’ils sont restés coincés dans une faille spatio-temporelle qui se situe autour de l’année 1996. Un sentiment profond de compassion m’envahit alors et je la regarde avec beaucoup de tristesse.

« Beeeeen, mettez “ media ” là »

« D’accord ! Toute façon c’est une plateforme complètement nase, il y a tout à revoir dans ce système mais je n’en dirais pas plus, je suis moi-même en train de créer mon entreprise car il n’y a plus rien à faire ici » se confie t-elle comme ça d’une traite sans que je ne lui ai rien demandé mais qui visiblement était un cri du cœur.

« Ah… » dis-je avec surprise.

Nous avons continué à discuter comme ça pendant encore de longues minutes à rêver de nos projets et de nos attentes. Des liens se sont crées, nous nous sommes rapprochés, retrouvés dans nos ambitions communes, quelque chose est passé entre nous, un sorte de… tippex… hein ? Quoi ? UN TIPPEX ? Mais des gens utilisent encore ça ? Désolé, je m’égare.

Nous nous quittons bons amis avec un regard complice sur nos révélations secrètes. La vie est belle et douce et j’ai l’impression que tout devient possible. Ah la la… la vie…

Deux jours plus tard, je reçois une lettre du directeur de l’agence Pôle Emploi me signalant qu’ils ont le regret de me dire que je ne toucherai whalou, que dalle, nada, rien car il manque un papier donc t’es puni direct gros con.

Je ferme les yeux et je repense à l’Alfama, au Barrio Alto, aux maisons colorées de Lisbonne, à l’ombre des terrasses, à l’horizon, le Tage, immobile qui s’acoquinait avec un ciel sans nuages. Le Portugal me manque cruellement à cet instant.

Ma part du vide

Je serai bientôt mon propre patron.
Auto-entrepreneur comme on dit juridiquement. Livré à moi-même et à mes compétences. Je plonge dans le grand bain de l’indépendance alors que je sais à peine nager.
Je pourrais me sentir à l’aise car j’ai un métier dans les mains qui me permet de pouvoir travailler dans des domaines variés. Mais, j’ai un problème : je ne me sens pas talentueux.
Je ne dis pas ça pour que vous débarquiez en essayant de me rassurer en me disant que vous m’en trouvez, du talent. Mais, c’est un constat, évident pour moi. Je n’ai pas de talents ! J’ai des bribes de choses qui essayent de n’être pas trop nulles mais qui finalement s’avèrent à chaque fois décevantes… Pour moi, en tout cas, peut-être une éternelle insatisfaction ou juste conscience de ma médiocrité.
Je ne suis personne, j’ai cru pouvoir être quelqu’un à un moment donné mais en fait non. J’étais une illusion. Je vois bien qu’autour de moi, les persévérants, les enthousiastes et les créatifs, eux, même s’ils réussissent plus ou moins, ont quelque chose à vendre, à présenter : un style, un ligne de conduite, une marque de fabrique. Moi, je n’ai rien. Rien que des heures passées derrière un ordinateur à essayer de faire en sorte que tout le monde soit à peu près satisfait d’une commande, d’un travail. Une passion pour la typographie et le graphisme en général, c’est peut-être juste ce qu’il suffit de faire, mais pour moi, c’est une petite mort. Est-ce qu’on retiendra de moi une affiche, une maquette, une illustration ? Non. Je n’ai pas marqué l’histoire du graphisme, même pas laissé une légère éraflure, je suis tout juste une poussière posée sur une surface laquée, brillante et glissante. 
Alors, je quitte tout après dix ans dans la presse, 4 magazines à mon actif dont 3 créés entièrement et des centaines de créas diverses et variées. 10 ans dans un CDI confortable, avec tickets restaurants à 8,80 euros, mutuelle à 100%, carte de presse et épargne entreprise à taux fixe. Je perds tout. Je m’assoie sur ce bonheur chiffré, sur cette tranquillité salariale. sur les prix attrayants des voyagistes du Comité d’Entreprise. Je plaque tout, jusqu’à ma machine à café personnelle et mon agrafeuse chromée. Je plaque cette sécurité molle pour un désert d’idées.
J’ai parfois l’impression de me jeter dans un feu en pensant que je ne me brûlerai pas, que j’ai le coeur ignifugé tout en étant conscient que ça va faire mal. Je suis pris dans une tempête de doutes et je suis complètement aspiré par le vide. Faut-il prendre sa part de vide pour pouvoir se remplir à nouveau ?
J’ai essayé d’y croire, j’ai donné de mon temps, de mon énergie, de mon envie, mais la crise de la presse a eu raison de moi. On en entend beaucoup parlé, de cette crise. De nombreuses personnes nous conchient, nous les journalistes avec nos subventions et notre déduction d’impôts, on vomit nos choix éditoriaux, nos statuts, nos entrées gratuites aux musées nationaux. Mais, la presse, c’est aussi des salariés, pas que des journalistes, des humains, des services transversaux, des métiers techniques qui disparaissent, des gens qui ont peur, qui ont vu leur condition de travail s’amoindrir considérablement en même pas 10 ans, encore plus ces 5 dernières années pendant lesquelles, tout s’est accéléré. Chaque plans de licenciement ont laissé derrière eux des rédactions décimées et réduites à la portion congrue. Un poste pour un salarié. J’étais, par exemple, seul à faire la direction artistique et la maquette de mon magazine. Je ne pouvais pas être absent ou malade, heureusement pour le groupe je suis en bonne santé. Les vacances étaient devenues un vrai casse-tête. Je sais qu’il y a quelque chose d’indécent à pleurer sur des vacances car en indépendant je risque d’en avoir peu ou plus, mais je suis bien obligé d’argumenter avec ça car c’est une réalité qui laisse des traces, notamment dans un couple. On se pose la question des instants de vie. J’ai jamais vu les 35h, plutôt les 45, voire 55 heures, bosser les jours fériés et les week-ends parfois. Je n’ai pas ménagé mes efforts pour assouvir mon envie de réussite, et tout ça pour quoi ? Pour le vide, la succion de toute substance créative et de mon enthousiasme que je pensais pourtant à toutes épreuves. L’équilibre vie privée/vie professionnelle est complètement bouleversé. On travaille pour vivre mais on vit plus souvent au travail. J’en suis venu à détester l’endroit où je travaille, mon bureau, ma chaise de bureau, la couleur de la moquette, la climatisation trop froide, puis trop chaude, les odeurs de café, les messes basses dans les couloirs, les bruits des imprimantes, les dalles du plafond, les ascenseurs, les toilettes hors service, les sonneries des téléphones, les mails institutionnels, les collègues qui ne te disent pas bonjour, ceux qui t’inventent des histoires de cul, ceux qui te jalousent, ceux en dépression. Il me faut un ailleurs, un nouvel air, des nouveaux visages.
J’ai besoin de me foutre un coups de pied au cul. De ce défi, de réapprendre l’autonomie, Le simple fait de faire des PDFs certifiés, d’acheter moi-même des typos, de démarcher des clients, de faire des créas pour répondre à des appels d’offre, de contacter des imprimeurs, des photographes, des illustrateurs, des stylistes, des rédacteurs, des éditeurs, redevenir acteur de ma vie, la base pour tout graphiste indépendant mais qu’on oublie à force d’être assisté. Le CDI n’a été qu’un cocon infantilisant qui m’a handicapé au final. Pour certains, c’est certainement parfait, mais pour ma part, je me suis senti en danger d’inertie. Je dois aussi me frotter au Dieu Numérique, j’ai 35 ans et je ne sais même pas faire une newsletter, sachez chers amis graphistes que si vous vous moquez de moi, vous auriez raison. C’est ridicule et j’en ai honte. J’ai fait toutes les formations pourtant, dreamweaver, flash, after effet etc, mais le manque d’application et surtout la vitesse du progrès numérique m’ont laissé loin derrière. Et quand t’es graphiste print, le « codage » te file de l’urticaire. Ça m’intéresse, j’aime le graphisme dans toutes ses formes, c’est le côté « informatique » pure qui me faisait peur, qui me donnait pas envie et j’avais, jusqu’à maintenant, pas besoin de savoir faire. Mais, j’ai décidé de m’y atteler, de ne pas m’avouer has been aussi jeune. Il me reste peut-être 30 à 35 ans de vie professionnelle devant moi, je compte bien rebondir et faire partie de votre congrégation des graphistes multimédias ! Pour l’instant, j’ai mal au cul d’être assis, mal aux yeux d’être à 20 cm de mon écran, mal au poignet de tracer des courbes et de déplacer des blocs. J’ai besoin de plus. J’ai besoin de découvrir, de chercher, d’expérimenter, de secouer mes neurones. Je ne sais pas si c’est une fatigue intellectuelle ou un réel désintérêt pour ma profession. Il me faut cette nouvelle liberté pour savoir où j’en suis. J’ai besoin de me retrouver, moi, Cyril, graphiste, et non pas, moi, Cyril, salarié d’un groupe de presse. Je vais peut-être m’en mordre les doigts, mais j’ai besoin de savoir. Est-ce que tu auras assez de cran Cyril ? Est-ce que tu es au niveau ? Est-ce que tu vas être assez bon pour pouvoir faire vivre ta famille ? J’ai pris ma part de vide et il ne me reste plus qu’à la remplir.

Petit principe de la masturbation

Les yeux rivés sur le bitume gelé, je fends les 2 degrés Celsius qui m’accompagnent le long de la rue Drouot. J’ai les oreilles qui piquent, les cuisses qui grattent et les parties génitales qui n’en mènent pas large. Et ceci pour deux raisons, il fait froid donc et dans quelques minutes, je vais m’en servir pour prélever un échantillon de ma précieuse semence.

Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’espère que ça ne sera pas comme dans le “Casse-tête chinois” de Klapisch où Romain Duris se retrouve dans la même situation.

Non ! J’imagine plutôt une salle rose pleine de fauteuils rococos dans laquelle on diffuserait une musique lancinante, époque hippie, chuchotée par des naïades soixante-huitardes. Un peu partout, des écrans diffuseraient des images pornographiques de couples forniquants au ralenti. Des sex-toys pour homme seraient disséminés dans différents réceptacles, à côté, des coupoles en argent seraient garnies de lingettes désinfectantes. Des machines pensées pour récupérer votre pollution avec un ingénieux système de préservatifs-éprouvettes qu’on aurait pas encore inventé. Bref, j’imagine n’importe quoi.

J’arrive devant le laboratoire, il est bondé. Quand je rentre, j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Certains hommes semblent me jeter un regard compatissant ou gêné, je ne sais pas. Je prends un ticket et part m’asseoir en attendant mon tour. Ironiquement, il arbore le numéro 69, ce qui me fait sourire et me détend, avant de me rendre compte que 20 personnes attendent avant moi. Sourire disparu. Je soupire et mon sexe ne mesure plus que 3 millimètres, testicules comprises.

C’est mon tour. J’approche avec appréhension du guichet où une jeune fille blonde m’attend. Elle est étrangère, peut-être d’Europe de l’Est d’après son accent et elle ne comprend pas tout ce que je lui dis, d’autant plus qu’une rumeur sourde à rempli la salle d’accueil, je suis obligé de parler plus fort. J’ai l’impression d’être dans une mauvaise comédie française. Je finis par lui tendre l’ordonnance du médecin en rougissant tout ce que je peux rougir.

  • “ Vous pouvez patienter, nous allons vous appeler quand une pièce sera libérée” dit-elle avec son accent ciselé.

Une pièce… j’imagine qu’il n’y a pas de mot pour ce genre de pièce. Branle-room n’étant pas adapté, j’opte pour “le dévidoir” d’une élégance folle.

Le sosie officiel du prince Albert (pas le piercing, celui de Monaco) clame mon nom et moi je claque des dents. Je marche avec détermination, prêt à en découdre avec ce que j’ai pourtant fait énormément pendant mon adolescence. Mais, là, ça me parait insurmontable. J’avance sans réfléchir.

Il ouvre une porte marron assez contemporaine. Derrière, une salle, petite, rectangulaire, dans laquelle, un petit banc blanc supporte un magazine porno écorné, sans doute vieux, sans doute crade. Les murs sont beiges, plutôt blancs en fait, mais un blanc étrange, un blanc déprimé, qui fait la gueule.

Accolé au banc, un urinoir à peine caché par une cloison en verre dépoli et en face, un lavabo.

Trois grands rouleaux de papier hygiénique sont posés nonchalamment dans l’angle de la pièce. De l’un d’eux, il arrache un morceau d’une cinquante de centimètre qu’il dépose sur le banc. Il s’assoie dessus, je reste debout et je toise son crâne chauve qui ressemble à mon gland. J’ai la bite omniprésente.

  • “ Alors, là, vous avez une lingette pour nettoyer le gland. Une fois terminé, vous fermez bien le pot et vous le laissez sur le banc. En partant, vous laissez la porte ouverte.”

Et il sort.

Il me laisse seul avec le magazine en fin de vie (et pas de vît) et l’idée que tout le monde peut éventuellement jeter un œil à ma semence.

J’enlève ma veste, je la pose sur le porte-manteau adossé à la porte. Je baisse mon pantalon puis mon caleçon et me voilà avec tout le barda à l’air, mon pantalon sur les chevilles, mon cul sur du Sopalin avec vue sur mon manteau.

Je louche sur la couverture du magazine. Une jeune actrice X porte un string en cuir, des seins comme la dune du Pila. J’arrive à voir son cul et ses seins en même temps. Du coup, je la trouve très souple et je me dis que ça ne devait pas être pratique comme pose et espère qu’elle n’a pas eu à la tenir trop longtemps. Puis, un fou-rire me prend. Un fou-rire nerveux et solitaire. Je me dis que je suis mal barré pour aller jusqu’au bout de cette aventure onaniste.

Le ver recroquevillé et mou qui me sert de pénis ne plaisante pas lui. Il me regarde avec un air gêné et réprobateur. Comment vais-je faire ? Je regarde le lavabo, l’urinoir à ma gauche qui est au même niveau que ma tête, le mur blanc déprime et les rouleaux de papier hygiénique posés n’importe comment et ma veste qui n’a définitivement pas un corps de femme.

Je dois faire un énorme effort de concentration. Je creuse dans mes fantasmes les plus secrets, dans les souvenirs de nuits torrides, dans les courbes de ma femme, d’éventuelles parties fines dans laquelle mon sexe serait roi, adulé, un parterre de femmes nues qui auraient des orgasmes rien qu’à la vue de ce sexe érigé. Je suis bitocentré, réincarnation d’Eros, descendant direct de Priape, je suis le phallus originel à défaut d’être orignal, je pense n’importe quoi, j’ai mal au bras, ça ne vient pas…

Et bientôt, je sortirai sans me retourner laissant une porte ouverte qui donne accès à mon futur destin.

34 ans

Hier, j’ai eu 34 ans. Enfin, je veux dire que j’ai pris conscience que j’avais 34 ans.

Ça a été comme un plongeon sourd et abyssal à l’intérieur de moi. Un vertige furtif comme ces descentes dans un grand huit. Aspiré par ma trouille.

Hier, j’ai enfin eu 34 ans et je n’en menais pas large. Ça s’est fait comme ça, au milieu de la nuit, entre moi et mon oreiller, dans le noir relatif de ma chambre endormie, j’ai regardé les formes discrètes des draps que l’obscurité tentait d’atténuer et j’ai eu 34 ans avec 8 mois de retard. Ça m’a filé un coup. Je ne m’y attendais pas. Je n’étais pas encore prêt, je crois.

Jusqu’à maintenant, je ne m’étais jamais posé la question de mon âge. Eternel vingtenaire, je gérais ma vie avec une sorte d’insouciance, ancré dans le présent, je m’imaginais l’avenir avec toujours ma tête de 20 ans, toujours ma curiosité inextinguible, toujours à me demander ce que je ferais quand je serai grand.

Il y a pourtant des signes qui ne trompent pas, comme ces golfes temporaux qui se creusent, ces poils blancs timides dans la barbe, ce visage qui se durcit, ce corps qui grince et ce regard moins agité. Mais, je feignais d’ignorer cette légère déliquescence en me contentant d’être aussi con qu’avant.

Avoir 34 ans, c’est jeune quand même. C’est être stagiaire de l’adultisme, en formation de désenfantement. J’aurai bien voulu rester comme j’étais, un peu cinglé, frais et enthousiaste. Mais, ce n’est plus ce qu’on attend de moi. On veut de la fermeté, de l’assurance, on attend que je sois solide et brusque, assis sur mes positions. Fini la rigolade Cyril, tu as des responsabilités, des devoirs, des comptes à rendre. Ça me rappelle cette prof de psycho-sociologie qui m’avait dit : « vous ne vous en sortirez pas toujours par l’humour Cyril ! ». Combien elle avait raison… Et moi, jeune insolent, je lui avait ri au nez. Aujourd’hui, je ne ris plus.

Est-ce qu’être adulte, c’est être sérieux ? N’y a-t-il plus de place pour les loufoques, les rêveurs, les farfelues, les libres, les enjoués ?

Je voulais conquérir le monde et aujourd’hui, je peine à me conquérir. Vaisseau branlant sur un océan de doutes, je cherche une terre en vain, pas même une île sur laquelle je pourrais créer mon monde. De « rien est impossible » à « tout est une épreuve », j’arrache de petites victoires pathétiques sur moi-même.

J’ai 34 ans et j’ai perdu mon courage. J’ai remarqué que la vie était bien plus simple quand on est lâche. Alors, je me tais, de plus en plus, j’observe silencieusement mes contemporains qui se disputent, qui défendent leurs valeurs, qui s’écharpent pour imposer leur point de vue. Je les regarde en soupirant, à l’écart, argumentant intérieurement ce que je ne pourrais dire à haute voix car j’estime que ça ne vaut plus la peine. Plus personne ne s’écoute de toute manière.

Hier soir, j’ai enfin eu 34 ans et j’avais l’air grave et chiant.

Un regard sur vous

Avez-vous déjà regardé les gens ? Les regarder vraiment quand vous les croisez par dizaine, par centaine au hasard des rues ? Les regarder dans leur individualité, leur spécificité physique, tout ce qui fait qu’ils sont eux ? Un amas de chair, une accumulation de milliards de molécules, vous, moi.

J’ai toujours trouvé ça fascinant cette multitude de personnages différents. Je l’ai beaucoup fait quand je dessinais. J’observais consciencieusement les traits de votre visage, la forme de votre nez, si vous aviez les yeux enfoncés, la face plate, le menton anguleux ou la bouche charnue, la proportion de vos bras, de votre torse, la lumière que prenait votre peau quand vous tourniez la tête…

Deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche et des milliards de possibilités, vous, moi.

Pourtant, il y avait quelque chose de commun que je n’arrivais pas à définir. Un truc imprécis qui nous réunissait tous. L’humanité peut-être…

Je vous ai observé, à en oublier de me regarder, moi. J’étais devenu le spectateur silencieux dans l’indolence ébène d’une salle de cinéma.

A force de scruter vos traits, j’ai fini par y voir plus que des visages, j’y ai trouvé des questions, sur vos destin, votre histoire, la façon dont vous gérez l’existence, la gérez-vous ?

Je me prenais d’affection pour vous, inconnus, qui me prêtaient un instant votre vie et je devenais d’une tolérance candide et stupide. Je me mettais à vous trouver des circonstances atténuantes. Le moindre être-humain devenait un sujet sociologique. Des présumés innocents, victimes d’un potentiel destin merdique ou merveilleux. Au lieu d’y voir des gens, j’y voyais des situations et des conséquences. Même pour les abrutis, les fachos, les délinquants, les extrémistes, j’essayais de comprendre pourquoi ils étaient devenus comme ça. Jamais je n’aurai pensé qu’ils pouvaient être simplement cons, pour moi, je ne voyais que l’enfant naïf et aimant que la vie a perverti.

Je le pense toujours foncièrement, mais on ne peut pas toujours trouver des excuses aux gens car ils ont aussi leur libre arbitre. Par exemple, un enfant maltraité, ne maltraitera pas forcément.

Ça paraît logique que l’éducation et les expériences de vie nous fassent évoluer de manière particulière et unique. Notre manière d’être confronté à des situations s’en ressent forcément.

Ce sont les regards perdus dans des pensées qui m’ont fait penser à tout ça. Je voulais savoir ce qui se cachait derrière ses yeux remplis de secrets. Tous ces yeux, semblables, mis à part la couleur de l’iris, avaient un fond commun. Et pourtant, tant de choses les séparent.

Puis, je me posais la question du groupe, de la pensée collective. Votre individualité devenait une masse impalpable, une idée floue dont les contours disparaissaient dans les méandres de mes interrogations.

Qu’est-ce qui fait les masses ? Qu’est ce qui fait le militantisme aveugle ? Qu’est-ce qui engendre les convictions ? Qu’est-ce qui réunit des destins si variés au point d’en faire des défenseurs d’idées si opposées ? N’avons nous pas un seul et même objectif, cet objectif si basique qu’est celui d’être heureux ? Y’a-t-il plusieurs façons de l’être ? Est-ce que chacun voit son bonheur à sa porte ?

Est-ce qu’on défend une idée générale quitte à trahir certaines de nos opinions dans l’objectif du bien collectif ? C’est quoi le bien collectif ? A quel moment on peut estimer qu’on agit de la bonne manière pour rendre le monde meilleur ?

Ça me donne le vertige. Tout est lié à notre passé, à ce fameux chaînon manquant qui nous a transformé en être doué d’une conscience (on ne prête pas aux animaux le don de conscience, mais on en sait rien après tout). Ce même être humain qui a développé le besoin de propriété, d’appartenance à un groupe, de défense de son territoire. Finalement, nous ne sommes que des animaux qui ont transformés les besoins vitaux en besoins futiles que l’on se jalouse, la conservation d’un bonheur factice qu’on protège maladivement tout en se plaignant de notre sort. Un bonheur insatiable, inextinguible, effrayant.

Alors, je vous regarde. J’observe vos mimiques, vos consternations, vos expressions de joie, la douceur bienveillante de certains, l’agressivité déformante des uns, les visages lymphatiques et apaisés des autres. On ne sait jamais qui se cache derrière un visage. Je n’ai toujours pas décidé de vous juger sans vous connaître, mais je voudrais que vous vous connaissiez avant de vous juger, vous, moi.