Le livreur de petits bonheurs

Kling ding kling ding Kling ding kling ding
“Hello ! Hello ! C’est le livreur de petits bonheurs !”
Kling ding kling ding Kling ding kling ding

Ma voix rauque et éraillée rebondit sur les murs avant d’atterrir dans les oreilles attentives du quartier. Je pousse encore sur quelques mètres ma carriole afin de pouvoir l’installer sur un trottoir assez large. La petite cloche hoquetant au moindre défaut du bitume appelle les enfants qui se pressent tout en se livrant à des bagarres imaginaires.

Berlingots, sucres d’orge, caramels de toutes sortes, chocolats, et bien d’autres gourmandises acidulées, dont une création à moi, les kipix, réservés aux papilles averties, étaient étalés dans des boîtes transparentes que mes petits clients scrutaient avec dévotion.

Livreur de bonbons, le meilleur des métiers, enfin pour moi. Je suis toujours accueilli en sauveur, un héros acidulé qui gomme un instant les tracas des petits et des grands. De plus, je suis un spécialiste hors pair, car je suis moi-même un enfant.
Oui, j’ai arrêté de vieillir il y a une trentaine d’années. Je me rappelle exactement du jour où ça s’est passé. Enfin, des prémices de la fin de mon vieillissement…

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Le micro-monde

Au terminus du train, des centaines de gens se déversent sur le quai, marchant d’un pas pressé vers leurs destins respectifs. Ils me croisent, me frôlent, me bousculent, me dépassent…  Je découvre ces milliers de visages humains qui fourmillent dans la grande gare, puis je pense aux dizaines de milliers d’autres qui s’activent dans le quartier, les centaines de milliers dans la ville, les millions du pays, les milliards sur terre, et moi qui erre dans cette gare avec un vertige soudain à l’idée de ce chiffre.

Ils doivent me trouver bizarre à les contempler avec insistance, mais je n’y peux rien, j’ai besoin de m’imprégner de leur unicité, de voir les plis de leur visage, la forme de leurs yeux, de leur nez, la consistance de leurs cheveux, leur taille, tout ce qui fait d’eux ce qu’ils sont, c’est à dire, eux ! Ça me fascine, j’ai envie de les dessiner tous pour comprendre pourquoi deux yeux, un nez et une bouche peuvent donner autant de possibilités.

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De l’art de se faire detester

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La salle du restaurant vibrait du tumulte incessant du premier service dans lequel quelques rires de clients à grands coffres se démarquaient, ici et là, du vacarme ambiant.

Les serveurs slalomaient entre les tables avec dextérité, tenant haut des plateaux pleins de promesses aromatiques. Les murs étaient couverts de vieilles affiches publicitaires, de dessins caricaturaux, un joyeux bordel qui se mariait parfaitement aux tables patinées par le temps. On est bien dans le bistrot à la française, il ne manquait plus que les coups de gueule du chef en cuisine qui ne tardèrent pas à fendre cette cacophonie sourde et interminable.

Paul avait pris une table près de la cuisine. Lire la suite « De l’art de se faire detester »

Le pont des abîmes

Là-bas, au loin, vers l’horizon, la lune pleine et ronde s’étend sur la mer irisée. Un peu plus loin encore, la nuit prend des airs d’infini.

Accoudé à la balustrade d’un pont, je respire un air iodé clapotant sur les rochers en bas qu’une houle fragile fait échouer calmement.

Je ne me sens bien que seul. C’est un constat simple, évident pour moi, mais que pourtant j’ai tant de mal à faire comprendre à mes contemporains.

J’ai bien réfléchi et tout est là, dans ce regard que je jette au vide sidéral, ici sur ce pont. Il n’est pas question de narcissisme, de snobisme ou de quelconques prétentions, non !

J’ai essayé pourtant, mais je n’y arrive pas. Je leur trouve toujours quelque chose d’agaçant aux gens. Parfois, je m’agace moi-même, de ma façon de me comporter. J’ai voulu jouer l’adaptabilité mais je n’aime plus ne pas être moi. J’ai eu envie qu’on m’apprécie pour ce que je suis et non pas pour ce qu’on voudrait que je sois. C’est comme ça que je me suis retrouvé sur ce pont à jeter mes aigreurs dans les embruns du printemps.

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La carte postale

La mémoire, sélective, fragile, surprenante, cache en son sein de nombreux souvenirs que je croyais disparus.
Les expériences douloureuses, parfois, s’enfouissent dans une amnésie profonde, les cellules de notre cerveau se contentant de dissimuler ingénieusement les maux de la vie.
Mécanisme complexe mais susceptible, il suffit d’un élément déclencheur pour ouvrir la boite de Pandore. Comme le scan de cette carte postale, déterrée des cartons d’un ami qu’il me fit parvenir par e-mail avec cette phrase : “Tiens, j’ai trouvé ça… souvenirs.” La sobriété de son message lui ressemble tant.
En ouvrant la pièce jointe, je reconnus immédiatement mon écriture brouillonne et emportée.
 

L’érosion des larmes

7h45, comme chaque matin, il traversait au pas de course le passage clouté qui l’amenait dans ce quotidien qu’il connaissait trop bien.

L’homme, svelte, d’une quarantaine d’années, le visage fermé comme à son habitude, arpentait les rues parisiennes, perdu dans ses pensées. Plus loin, à l’angle d’un boulevard, il croisait comme chaque matin, les deux agents de nettoyage occupés à passer le Karcher sur les trottoirs.

Les bouches fermées, leurs silhouettes disparaissant dans la bruine du jet à haute pression, ils semblaient se fondre dans leur engin sale et bruyant. Peut-être trop épuisés par les nombreux réveils crépusculaires, et par le froid tétanisant, ils ne l’avaient pas vu arriver.

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L’évasion

Parfois quand les journées sont dures, quand le sourire ne vient pas. Quand je me sens loin du monde, quand je me sens loin des gens. Mon esprit m’abandonne et part à la recherche de cet autre moi.Il frôle les nuages en traçant des sillons dans leur tranquillité cotonneuse. Il s’évade, observe de loin cette vie diffuse qui est la mienne. Elle est floue, cramée comme des images trop saturées.
Il s’envole au delà des tours de béton, au dessus de ces cicatrices de goudron. Aussi haut qu’il le peut jusqu’à ce que le sol ressemble à une grand mosaïque.

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Free party

Notre voiture progresse lentement dans un chemin chaotique, les formes opaques des montagnes dessinent des masses sombres et inquiétantes, spectateurs maudits de notre déraison.

La seule lumière présente est celle du plafonnier, orange et diffuse, qui souffre silencieusement. De temps en temps, on s’arrête, on coupe le moteur, et on tente d’entendre l’écho des basses dans la nuit qui nous guiderait sur le chemin de ce qu’on appelle d’ores et déjà « rave ».

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