La vérité sur Lunel

« Si vous passez par Lunel, évitez la, car c’est une ville de sorcières ! » C’est avec cette mise en garde attribuée à Nostradamus que nous avons tous grandi, même s’il y a de fortes chances que ce soit historiquement complètement erroné, on se plaisait à le croire et à se le répéter de temps à autre pour nous conforter dans l’idée que Lunel était une ville maudite.

Ici, les platanes sont légions et au printemps, le pollen dore la ville et gratte les yeux. Les vieilles pierres du centre historique contrastent par leur fraicheur avec le soleil assommant de l’été qui rend la ville amorphe et les rues désertes.

Lunel est une petite ville de province comme il en existe des milliers, environs 25000 habitants au compteur, son centre historique donc datant de l’an 1000 environ. Son église, centrale, ses rues étroites et pavées, ses quartiers pavillonnaires, ses cités HLM, ses boulangeries, ses coiffeurs, ses assurances, ses banques, ses centres de loisirs, sa salle de spectacle, son cinéma, et petite particularité de sud, son arène. Car Lunel est une ville de tradition camarguaise et c’est un sujet de tension sur lequel je reviendrai plus tard.

Des traditions, elle n’en manque pas ! Une des plus marquantes est certainement celle du Pescalune. Être natif de Lunel ne fait pas de vous un lunellois, mais un pescalune ! Oui ! Et ceci n’est possible que si vous naissez à domicile ou si vous venez au monde dans la Clinique des Platanes, un nom tellement à propos qu’on l’annonce avec une certaine fierté. Nous sommes désormais une sorte d’élite de la natalité puisque aujourd’hui la maternité a fermé depuis que notre pays n’a plus l’argent pour maintenir ces petites structures médicales pourtant si chères à nos cœurs. Pescalune n’est plus, mais pescalune c’est quoi ! C’est deux légendes, les voici :

« Il était une fois, vers le VI° siècle, un hameau de pêcheurs d’anguilles perdu au milieu d’un marais sauvage et inhospitalier. Regroupés en confrérie, ces pêcheurs inventèrent une méthode originale de pêche à l’anguille qui proliférait alentours. Pour éviter à cet animal vorace d’avaler l’hameçon, ils eurent l’idée d’appâter le fond d’un panier qu’ils descendaient, attaché à une corde, sur les fonds vaseux des marais. On sait que l’anguille aime chasser dans l’obscurité des nuits sans lune. Nos rusés pêcheurs surent tirer parti de cette particularité pour ne pêcher l’anguille que lors des nuits les plus sombres, et réaliser ainsi des prises quasi miraculeuses. Parmi les quelques voyageurs qui osaient s’aventurer en ces lieux, certains furent témoins apeurés de ces pratiques nocturnes qu’ils ne manquèrent pas de colporter. Comme l’époque était, dit-on, fréquemment obscurcie par des nuages et que l’astre nocturne se faisait de plus en plus discret, on en déduisit que les gens des marais l’avaient tout simplement kidnappée dans leur nasse. Ainsi naquit la légende des pêcheurs de lune, ce qui en occitan donna : les Pescalunes… »

Autre interprétation qui correspond plus à la légende qu’on m’a asséné quand j’étais petit :

« Ninon et Albin s’aimaient d’un amour impossible. Leurs parents refusèrent catégoriquement une telle union. Mais peut-on interdire à l’amour de faire son ouvrage ? Un jour, le baron Gaucelm, seigneur et maître de Lunel, décida de donner une grande fête. A l’issue des festivités, le baron, ivre, rencontra dans la rue les deux amants. Un affreux cauchemar l’avait mis hors du lit « La lune vaincue par le soleil venait d’être chassée du ciel pour toujours ». Le jeune couple lui répondit qu’ils avaient pourtant vu la lune au beau milieu de l’eau lors de leur promenade. La nouvelle était certes alarmante mais on savait maintenant à quoi s’en tenir. La lune étant en train de faire naufrage, il fallait la pêcher sans perdre 
une seconde. Alors, on confectionna une curieuse canne à pêche qui, en guise d’hameçon, comportait un grand panier d’osier. Mais la lune ne put par ce procédé
être récupérée. Alors le Rabbin, touché par la gentillesse d’Albin, lui donna la
solution. Pour ramener la lune au-dessus de Lunel, il fallait que Ninon devienne sa
fiancée. Malgré la colère, leurs parents, devant la pression populaire, durent vite
donner leur accord. Alors, les yeux au ciel, Albin entama une longue incantation et
l’astre couleur de miel s’éleva peu à peu.  Ainsi la lune laissa à Lunel un souvenir. . . »

Voilà, deux légendes qui cohabitent. L’une pragmatique, l’autre plus mystique. Cette schizophrénie va bien à Lunel, on ne peut pas connaître et comprendre Lunel si on ne connait pas ça. C’est son ADN.

Autrefois, elle abritait un vieux port en son centre (aujourd’hui, c’est un parking). Entourée de marais, elle bénéficie d’un positionnement géographique avantageux mais dont personne n’a jamais eu l’idée de profiter. A équidistance de Nîmes et de Montpellier, environ 25 km, deux sœurs de Camargue au caractère complètement opposé. Montpellier, la jeune dynamique, « fashion », tendance et Nîmes la grande sœur traditionnelle en habit de Provence, calme comme un dimanche. Je connais parfaitement les deux, la première pour y avoir fait la fête, la deuxième pour y avoir suivi mes études. J’ai adoré Montpellier ! Pour moi, ça reste la meilleure ville de France même si la municipalité est en train de tuer ce qui faisait le charme de cette ville, sa petite folie douce et son avant-gardisme « festi-nocturnien » patenté, mais c’est un autre sujet.

A 15 km plus au sud, La Grande-Motte, sortie du sable il y a à peine 40 ans, connue pour son architecture typique des années 70, des bâtiments en pyramides molles trouées de balcons ovoïdes, que déjà des fissures lézardent à cause d’un sol trop meuble et surtout, pas adapté puisqu’il s’agit quand même d’anciens marécages. Mais, c’est un succès commercial et chaque été, des dizaines de petits lunellois font du stop au bord de la N113 qu’on appelait « la route de la mer » pour pouvoir aller se baigner et peut-être draguer des touristes, car à Lunel, des touristes, on en voyait jamais. Alors, si vous voyez des jeunes faire du stop sur la route de La Grande Motte, au niveau de Lunel, prenez les car pour eux, c’est l’assurance d’avoir des souvenirs plein la tête et de se sortir de cette ville ennuyeuse qu’est devenue Lunel. Oui, qu’est devenue ! Car, ça n’a pas toujours été le cas, loin de là.

Enfant, j’ai des souvenirs merveilleux de cette ville. A Noël, les petites rues commerçantes se paraient de lumières et d’animation en tout genre, on s’y promenait le sourire aux lèvres. L’été, il y avait une fête médiévale pendant laquelle on recouvrait les rues de paille et les commerçants habillés en tenues traditionnelles faisaient venir des ânes, des chèvres, des saltimbanques. Il y avait un somptueux carnaval avec des chars énormes et à la fin on brûlait Monsieur Carnaval. Nos yeux d’enfants à la fois fascinés et apeurés se remplissaient de souvenirs féériques. Je parle de tout ça au passé car plus rien de cela n’existe, le centre ville est mort, éteint, vide, triste. Tout ça n’est plus car à la périphérie de la ville, on a construit un des plus grand centre commerciaux de la région à l’époque, un Intermarché, immense, avec sa zone commerciale, son Monsieur Bricolage, son MacDo, et tout un tas de chaînes de magasins qui en quelques mois seulement allaient enterrer à tout jamais le centre ville bouillonnant de Lunel.

Les commerçants ne s’en relèveront pas, l’esprit de la ville non plus, mais personne n’osera contester le succès de ce centre commercial. En plus, ils ont créé une route directe qui permet de contourner Lunel, c’était le coup de grâce, plus personne n’y viendrait par hasard.

Il reste malgré tout une tradition qui se maintient et qui malgré avoir perdu de sa superbe, reste un incontournable : la fête votive !

Chaque année, quand vient l’été, les villes de traditions camarguaises enchaînent les fêtes de mai à septembre, les fameuses « feria ». Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit de rendre hommage à ce mode de vie séculaire en faisant des jeux dans les arènes et dans la ville, les manades viennent tour à tour faire des démonstrations de leur savoir-faire par des abrivados, bandidos et autres encierros, je ne m’attarde pas plus sur ce sujet car je m’y sens étranger et je connais peu ce milieu malgré y avoir grandi. Et c’est d’ailleurs un sujet important de discorde et là, je vais rentrer un peu dans le dur. Lunel est une ville chargée en quartier HLM, elle en est entourée, il y a la cité de l’Abrivado au sud ouest de la ville dans laquelle j’ai grandi, la Roquette à l’Est considérée comme la plus « difficile » et où je suis né, la cité des H comme on l’appelait, le hameau des Lanes, etc. on se définissait par le quartier dans lequel nous habitions et tous, nous nous connaissions. Il y avait parfois quelques rivalités mais rien de grave.

Dans ces quartiers, il y a une grosse concentration d’immigrés, ou issue de l’immigration. Marocains, algériens, tunisiens, gitans, maliens, espagnols, portugais, italiens, et sûrement beaucoup d’autres, nous étions peut-être différents culturellement mais nous avions tous pour point commun d’être pauvres. Un taux de chômage record joue des coudes avec un taux de délinquance qui se défend bien. Lunel avait cette réputation sulfureuse d’être une ville plutôt dure. Je ne vous mentirais pas, c’est vrai ! Je ne sais pas si elle l’est plus qu’ailleurs, et je ne réécrirai pas l’histoire de la France et de ses quartiers. Mais, on sait très bien les problèmes que ça génère un peu partout.

Carrefour de la drogue coincé entre deux grandes villes gourmandes en produits stupéfiants, Lunel a longtemps servi de base arrière des trafiquants. J’en ai vu passer un paquet, de la drogue, je ne peux le nier, j’ai vu certains de mes amis d’enfance partir en prison, une minorité, beaucoup sont devenus des citoyens ordinaires.

La seule chose qui nous canalisait à l’époque, c’était le milieu associatif, sportif et culturel qui nous permettait de vivre d’autres choses plus intéressantes que les cages d’escalier de nos immeubles et les parkings adjacents. Faute de moyen, nous ne partions pas en vacances et peu d’entre nous avaient la possibilité de se payer un abonnement dans un club de sport. Je ne dis pas ça pour faire larmoyer mais c’est la vérité.

On allait à la MJC en courant, on adorait ça. On y faisait toutes sortes de choses, du théâtre, de la danse hip-hop, du ping-pong, du foot surtout. On s’occupait et on se dépensait grâce à la bienveillance et la patience de Tahar Arkermi qui est un homme courageux et exemplaire. J’admire son abnégation. Je l’ai eu récemment au téléphone et d’entendre son désespoir face à cette jeunesse radicalisée m’a fait mal au cœur. J’ai, à la suite de cet appel, accepté d’être interviewé par Midi-libre pour parler de mon parcours et dire des choses positives sur Lunel. Mais, j’en avais pas assez raconté, je n’étais pas allé assez loin et c’est la raison de ce texte qui j’espère apportera un éclairage différent et sincère sur cette ville, j’espère qu’il sera partagé et que les gens comprendront qu’il ne s’agit pas du problème d’une ville, mais d’une société tout entière qui a abandonné ses quartiers.

Forcément, quand vous faites cohabiter des danseurs de hip-hop et des camarguais, le choc des cultures est inévitable. Je caricature un peu mais il y a de ça.

Des défenseurs d’une tradition ancienne, chrétienne, ancrée dans des codes vestimentaires, musicaux, culinaires, linguistiques même, qu’ils estiment en danger face à des musulmans qui écoutent du rap, qui portent des joggings et qui parlent en « langage des cités », ça créait beaucoup de tension et de racisme. L’incompréhension est totale.

Même si je connais quelques copains musulmans qui ont fini par intégrer cette tradition, finissant pour certain par devenir eux-mêmes gardians ou raseteurs (je vous invite à vous renseigner sur ces courses de taureaux), ils restent une minorité et n’ont pas réussi à changer les mentalités pour autant.

Nous avons quand même grandi dans une certaine forme de fraternité et d’équilibre ; certes précaire, mais stable. Mais, la mairie a supprimé la MJC, réduit les programmes culturels pour les jeunes, les activités pour les plus démunis, si vous leur demandez, ils vous diront que non mais c’est la vérité, qu’y a-t-il encore pour les jeunes à Lunel ?

La PM (police musulmane) qu’on fuyait autrefois parce qu’on ne voulait pas écouter leur prêche et leur leçon de morale a fini par trouver un écho chez une jeunesse désœuvrée et détestée.

Les copains de ma génération ne se retrouvent pas dans cet islam radical et pour beaucoup, ils ont la rage car même s’ils sont français de naissance ou de deuxième génération, on continue de les regarder avec haine et méfiance, ils ont l’impression de devoir se justifier d’être ce qu’ils sont. Parce qu’ils ont des têtes d’arabes, on remet en question constamment leur capacité d’intégration. Mais, ils sont intégrés, ils sont nés en France, c’est les racistes qui ne les intègrent pas, ce n’est pas la même chose. Je suis athée, un hérétique pour beaucoup, je n’empêche personne de croire, je m’en fous royalement, mais je suis en colère et triste de voir que la religion est omniprésente dans les médias et les conversations. On se trompe d’ennemi, c’est un problème social lourd et peut-être insoluble qui pollue la France, qui pollue Lunel, pas religieux, la religion dans son expression la plus communautaire est la conséquence de ce rejet, de cette mise à l’écart, de cette inculture et de ce manque de curiosité, d’ouverture vers l’autre. Et ça vaut pour tout le monde désormais. Que ceux qui croient en la « remigration » se fourrent un doigt dans l’œil, ça n’arrivera pas. Putain de protectionnisme malade. Et tout le monde prend beaucoup de plaisir à jeter de l’huile sur le feu.

Voilà, Lunel mérite mieux, elle mérite qu’on parle d’elle pour son festival du cinéma méditerranéen, pour son club de foot, pour son muscat, pour ses halles couvertes de 1908, pour son potentiel de ville-étape pour être à seulement 10 minutes de la plage, 15 d’Aigues-Mortes, 20 de Nîmes ou Montpellier. On devrait profiter de ça, devenir une ville accueillante, une base arrière du loisir ou de la culture plutôt que du trafic de drogue. Il suffit d’y croire, d’agir et de la volonté d’élus. Faites des concerts, créez des navettes à touristes, des belles résidences pour estivaliers, organisez un festival, je ne sais pas, créez de la richesse culturelle, de l’attractivité !

 

Publicités

2 réflexions sur “La vérité sur Lunel

  1. Malgré tout ce que certains disent, Lunel est une ville agréable avec un savoir vivre inégalable !
    Il n’y a plus grand chose pour les jeunes, c’est vrai, mais la proximité de la Grande Motte, Montpel’ et Nimes est parfaite. J’aime les ptits coins tranquille tout en pouvant sortir m’amuser, l’emplacement de Lunel par rapport aux trois autre convient (mais après le transport est un autre problème).
    J’ai grandi dans le Hameau, et ce quartier (ainsi que toute la ville me manque).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s