La dictature de l’émotion

C’est arrivé comme ça, soudainement, alors que le cul collé sur mon canapé, je zappais bêtement d’une chaîne télé à l’autre.

Un zapping décérébré qui comme bien souvent, était une béquille à mon ennui. Le divertissement de la feignantise.

Je suis tombé sur la nouvelle émission d’Arthur, le “5 à 7” ou un truc du genre. J’ai tout de suite remarqué la jumellité presque pathétique avec l’émission désormais concurrente de Cyril Hanouna.

Même configuration de plateau, même public plus proche des chroniqueurs, même casting de personnages hauts en couleur dans lesquels chacun peut se projeter… même injonction à rire. Et, c’est ça qui m’a subjugué.

Je regardais leur visage tordu par les rires forcés. On sentait que ce n’était pas naturel, qu’il fallait convaincre qu’on se marrait comme des baleines (bon, j’attends toujours de voir rire une baleine) dans cette émission. Il faut divertir à tout prix et ceci vaut pour la télévision en général en ce moment.

Je suis un fervent défenseur d’Arte, seule chaîne qui à mon avis, a su rester saine et réfléchie.

Elle est beaucoup moquée, notamment par Hanouna, pour ses diffusions d’art contemporain, et ses happenings un peu barré. Mais il ne montre pas les 80% restants qui informent, cultivent, enrichissent. Une demi journée sur Arte et vous avez appris quelque chose d’intéressant. Mais, on préfère se focaliser sur les mouvements psychédéliques d’un danseur en transe qui se serait recouvert de peinture. Et quand bien même, s’il y a un public pour ça, n’ont ils pas droit eux aussi à leur divertissement ? Même le journal télévisé d’Arte est aux antipodes des grosses machines de TF1 et France2. Les sujets principaux n’ont rien à voir et l’actualité internationale est mise en avant, souvent des sujets même pas évoqués par les JT nationaux. Si je fais la promotion de cette chaîne, c’est précisément parce qu’elle est la seule à ne pas être soumise à la dictature de l’émotion. Mais, j’ai plus radical, éteignez votre télé et vivez.

Ce constat, on peut l’élargir à notre société dans sa globalité.

Il n’y a plus de place pour les choses douces, plus d’intérêt pour la poésie, un certain dédain pour la subtilité.

Nous sommes entrer dans l’ère de l’outrance, de l’expression affirmée, une société de l’émotion dans laquelle il est de bon ton d’avoir un avis tranché, excessif, provocateur. Comme si être plus mesuré, réservé, faisait de vous une personne lâche et molle. Pourtant, je crois en la force de la réflexion douce. J’ai foi en son pouvoir. Elle est peut-être moins clinquante, moins impressionnante, mais sa conclusion a un impact beaucoup plus cohérent et juste que le cri spontané de la colère.

Les humoristes font dans le trash et le choquant, les politiciens se plaisent à se lancer des discours tendancieux en prenant bien soin de glisser la petite phrase qui fera le buzz et sera reprise par tous les médias. Et ça marche  !

Les internautes se déchirent à grand renfort d’insultes et de vacheries plus débiles les unes que les autres. Tout devient polémique, absolument tout, sans réflexion aucune, des coups de sang permanent, chacun étant persuadé d’être dans le vrai. En fait, c’est la dictature de la mauvaise foi. C’est flippant ! Vous vous pensez progressistes, mais pour beaucoup, vous êtes des conservateurs aveuglés par vos certitudes et votre ego. Ça parait si difficile d’avouer qu’on a eu tort de nos jours…

Vous jugez ! Trop ! Tout le temps, sans jamais chercher à savoir le pourquoi du comment. Juste votre indignation qui prend le pouvoir sur votre réflexion.

Il est facile de se laisser aller à la haine, beaucoup s’y sont fait prendre et comme il est difficile de revenir en arrière quand on a goûté au plaisir de cracher son désespoir en se trouvant des boucs émissaires idéaux. Montrer du doigt les raisons possibles de son désarroi est le meilleur moyen de détourner l’attention de vous, de ne pas montrer ses propres erreurs et par la même occasion, de se voiler la face.

Ce comportement fonctionne tellement bien qu’il s’est répandu partout dans le monde avec facilité.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, un peu partout, on a droit à des campagnes présidentielles déplorables, comme celle des États-Unis, pour ça que les philippins ont élu un président psychopathe, ou encore qu’en France, on se prépare à vivre la campagne la plus bas de front de notre histoire contemporaine. Le rapport de force est dans la capacité à susciter chez votre électorat, sa haine la plus viscérale, parfois jusqu’à décomplexer la plus honteuse.

Il y a quelque chose d’étrange par rapport à ça. Il y a une prise de conscience généralisée du peuple qui sent bien que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle, que le système ne nous convient plus, mais aussi que nous nous sentons impuissants face aux mastodontes financiers et économiques. Seulement, voilà, une fois de plus, l’émotion l’emporte et laisse place à un chaos de rebellions qui n’a pas d’écho et ne construit rien. Vous devez vous dire qu’il faut détruire pour reconstruire, mais nous sommes sur nos canapés à regarder des gens qui se démènent pour vous divertir à grand renfort de blagues potaches, d’humour pipi caca et vous vous indignerez devant Pujadas avant que la pub vienne tempérer vos ardeurs révolutionnaires.

On peut se rappeler cette phrase des députés rassemblés au jeu de paume avant la révolution française qui se jurèrent “de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeraient, jusqu’à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie par des fondements solides”, mais bon… autres temps autres mœurs hein.

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