34 ans

Hier, j’ai eu 34 ans. Enfin, je veux dire que j’ai pris conscience que j’avais 34 ans.

Ça a été comme un plongeon sourd et abyssal à l’intérieur de moi. Un vertige furtif comme ces descentes dans un grand huit. Aspiré par ma trouille.

Hier, j’ai enfin eu 34 ans et je n’en menais pas large. Ça s’est fait comme ça, au milieu de la nuit, entre moi et mon oreiller, dans le noir relatif de ma chambre endormie, j’ai regardé les formes discrètes des draps que l’obscurité tentait d’atténuer et j’ai eu 34 ans avec 8 mois de retard. Ça m’a filé un coup. Je ne m’y attendais pas. Je n’étais pas encore prêt, je crois.

Jusqu’à maintenant, je ne m’étais jamais posé la question de mon âge. Eternel vingtenaire, je gérais ma vie avec une sorte d’insouciance, ancré dans le présent, je m’imaginais l’avenir avec toujours ma tête de 20 ans, toujours ma curiosité inextinguible, toujours à me demander ce que je ferais quand je serai grand.

Il y a pourtant des signes qui ne trompent pas, comme ces golfes temporaux qui se creusent, ces poils blancs timides dans la barbe, ce visage qui se durcit, ce corps qui grince et ce regard moins agité. Mais, je feignais d’ignorer cette légère déliquescence en me contentant d’être aussi con qu’avant.

Avoir 34 ans, c’est jeune quand même. C’est être stagiaire de l’adultisme, en formation de désenfantement. J’aurai bien voulu rester comme j’étais, un peu cinglé, frais et enthousiaste. Mais, ce n’est plus ce qu’on attend de moi. On veut de la fermeté, de l’assurance, on attend que je sois solide et brusque, assis sur mes positions. Fini la rigolade Cyril, tu as des responsabilités, des devoirs, des comptes à rendre. Ça me rappelle cette prof de psycho-sociologie qui m’avait dit : « vous ne vous en sortirez pas toujours par l’humour Cyril ! ». Combien elle avait raison… Et moi, jeune insolent, je lui avait ri au nez. Aujourd’hui, je ne ris plus.

Est-ce qu’être adulte, c’est être sérieux ? N’y a-t-il plus de place pour les loufoques, les rêveurs, les farfelues, les libres, les enjoués ?

Je voulais conquérir le monde et aujourd’hui, je peine à me conquérir. Vaisseau branlant sur un océan de doutes, je cherche une terre en vain, pas même une île sur laquelle je pourrais créer mon monde. De « rien est impossible » à « tout est une épreuve », j’arrache de petites victoires pathétiques sur moi-même.

J’ai 34 ans et j’ai perdu mon courage. J’ai remarqué que la vie était bien plus simple quand on est lâche. Alors, je me tais, de plus en plus, j’observe silencieusement mes contemporains qui se disputent, qui défendent leurs valeurs, qui s’écharpent pour imposer leur point de vue. Je les regarde en soupirant, à l’écart, argumentant intérieurement ce que je ne pourrais dire à haute voix car j’estime que ça ne vaut plus la peine. Plus personne ne s’écoute de toute manière.

Hier soir, j’ai enfin eu 34 ans et j’avais l’air grave et chiant.

Advertisements

3 réflexions sur “34 ans

  1. Hé ! Puis-je protester contre le terme de « lâcheté » ? Peut-être parce que je comprends et ressens tout ce que vous écrivez ici, que je suis tout à fait dans la même situation (avec quelques années de plus : je tape la quarantaine dans quelques jours). Ne pas vouloir toujours être dans l’arène des batailles du verbe, ce n’est pas de la lâcheté. Je dirais plutôt de la lucidité. Mais je suis sûre que cela ne vous empêche ni d’avoir des opinions fermes, ni d’avoir envie de les défendre. Mais plus n’importe où, n’importe quand, ou avec n’importe qui.
    J’en suis là moi aussi. Depuis toujours, je suis une « pète-couilles », « en colère », « pasionaria » comme l’avait écrit l’une de mes profs au lycée sur mon bulletin… Engagée, et tout et tout.
    Pourtant, moi aussi, je me tais de plus en plus. Je prends du recul. J’essaie de moins souffrir, en fait. 🙂
    Mais mes opinions, au lieu de s’affadir, se radicalisent. Je me comprends mieux. Je me cerne mieux. Je sais mieux qui je suis. Je comprends mieux pourquoi ce monde me fatigue, mais aussi tout ce qu’il faudrait faire pour qu’il aille mieux.
    Peut-être que c’est ça, prendre de l’âge.
    Zut, je n’ai pas trop le temps là tout de suite, je dois filer loin de mon écran.
    Il faudrait que j’écrive un billet, moi aussi, sur ce sujet… 😉
    Hauts les coeurs, et plein de bonheur, Cyril !
    Polyb.

  2. Merci pour ce message. Je pense que vous avez raison bien que je sois conscient de cette lâcheté de la facilité. Disons que c’est plus une fatigue morale q’un abandon d’idée

  3. pauvre chéri que devrais-je dire avec mes 64ans, tu as encore plein de choses a vivre et je sais que tu seras heureux avec ta choupette!!!! il ne te manque qu’un deuxiême toi pour te combler de bonheur, et je suis sur que 2015 t’apportera cette joie; en attendant je vous fais de gros bisous et je vous aime très fort……

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s