Un regard sur vous

Avez-vous déjà regardé les gens ? Les regarder vraiment quand vous les croisez par dizaine, par centaine au hasard des rues ? Les regarder dans leur individualité, leur spécificité physique, tout ce qui fait qu’ils sont eux ? Un amas de chair, une accumulation de milliards de molécules, vous, moi.

J’ai toujours trouvé ça fascinant cette multitude de personnages différents. Je l’ai beaucoup fait quand je dessinais. J’observais consciencieusement les traits de votre visage, la forme de votre nez, si vous aviez les yeux enfoncés, la face plate, le menton anguleux ou la bouche charnue, la proportion de vos bras, de votre torse, la lumière que prenait votre peau quand vous tourniez la tête…

Deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche et des milliards de possibilités, vous, moi.

Pourtant, il y avait quelque chose de commun que je n’arrivais pas à définir. Un truc imprécis qui nous réunissait tous. L’humanité peut-être…

Je vous ai observé, à en oublier de me regarder, moi. J’étais devenu le spectateur silencieux dans l’indolence ébène d’une salle de cinéma.

A force de scruter vos traits, j’ai fini par y voir plus que des visages, j’y ai trouvé des questions, sur vos destin, votre histoire, la façon dont vous gérez l’existence, la gérez-vous ?

Je me prenais d’affection pour vous, inconnus, qui me prêtaient un instant votre vie et je devenais d’une tolérance candide et stupide. Je me mettais à vous trouver des circonstances atténuantes. Le moindre être-humain devenait un sujet sociologique. Des présumés innocents, victimes d’un potentiel destin merdique ou merveilleux. Au lieu d’y voir des gens, j’y voyais des situations et des conséquences. Même pour les abrutis, les fachos, les délinquants, les extrémistes, j’essayais de comprendre pourquoi ils étaient devenus comme ça. Jamais je n’aurai pensé qu’ils pouvaient être simplement cons, pour moi, je ne voyais que l’enfant naïf et aimant que la vie a perverti.

Je le pense toujours foncièrement, mais on ne peut pas toujours trouver des excuses aux gens car ils ont aussi leur libre arbitre. Par exemple, un enfant maltraité, ne maltraitera pas forcément.

Ça paraît logique que l’éducation et les expériences de vie nous fassent évoluer de manière particulière et unique. Notre manière d’être confronté à des situations s’en ressent forcément.

Ce sont les regards perdus dans des pensées qui m’ont fait penser à tout ça. Je voulais savoir ce qui se cachait derrière ses yeux remplis de secrets. Tous ces yeux, semblables, mis à part la couleur de l’iris, avaient un fond commun. Et pourtant, tant de choses les séparent.

Puis, je me posais la question du groupe, de la pensée collective. Votre individualité devenait une masse impalpable, une idée floue dont les contours disparaissaient dans les méandres de mes interrogations.

Qu’est-ce qui fait les masses ? Qu’est ce qui fait le militantisme aveugle ? Qu’est-ce qui engendre les convictions ? Qu’est-ce qui réunit des destins si variés au point d’en faire des défenseurs d’idées si opposées ? N’avons nous pas un seul et même objectif, cet objectif si basique qu’est celui d’être heureux ? Y’a-t-il plusieurs façons de l’être ? Est-ce que chacun voit son bonheur à sa porte ?

Est-ce qu’on défend une idée générale quitte à trahir certaines de nos opinions dans l’objectif du bien collectif ? C’est quoi le bien collectif ? A quel moment on peut estimer qu’on agit de la bonne manière pour rendre le monde meilleur ?

Ça me donne le vertige. Tout est lié à notre passé, à ce fameux chaînon manquant qui nous a transformé en être doué d’une conscience (on ne prête pas aux animaux le don de conscience, mais on en sait rien après tout). Ce même être humain qui a développé le besoin de propriété, d’appartenance à un groupe, de défense de son territoire. Finalement, nous ne sommes que des animaux qui ont transformés les besoins vitaux en besoins futiles que l’on se jalouse, la conservation d’un bonheur factice qu’on protège maladivement tout en se plaignant de notre sort. Un bonheur insatiable, inextinguible, effrayant.

Alors, je vous regarde. J’observe vos mimiques, vos consternations, vos expressions de joie, la douceur bienveillante de certains, l’agressivité déformante des uns, les visages lymphatiques et apaisés des autres. On ne sait jamais qui se cache derrière un visage. Je n’ai toujours pas décidé de vous juger sans vous connaître, mais je voudrais que vous vous connaissiez avant de vous juger, vous, moi.

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