Le rade à Mimi

Encore un de ces soirs, où, accoudé au comptoir, je regarde passer les pots de rillettes et les cornichons suintants en essayant d’oublier ma vie. J’ai le zinc collé aux avant-bras et son cuivre déformant remet ma gueule d’aplomb quand je plonge mon regard dedans.

« Un autre, s’il te plait, Michel ! »

« Ok, ça roule ! »

Il envoie du lourd le Michel.

Comme chaque soir, il nettoie des verres, en remplit d’autres, prépare des sandwiches, encaisse les clients, nettoie son comptoir, envoie des commandes… Le mec est partout, il gigote, il a l’oeil dans tous les coins de son bistrot. Je suis essoufflé rien qu’à le voir se mouvoir dans tous les sens.

Il hèle sa serveuse qui, elle, gueule des « BAVETTES FRITES » et des « POULETS PUREE » au chef caché en cuisine. Elle fait bien son taf, la petite ! Elle remplit bien le ballon de rouge, en tout cas, jusqu’à ras bord.

Quel bordel ce rade ! Je me demande pourquoi je viens encore ici. Je crois que j’peux pas m’en empêcher, je fais partie des murs, du moins je me plais à le croire et puis, ce petit spectacle me fascine.

Je suis du genre taiseux et un peu timide alors, je fais des petits sourires en coin en cherchant la complicité du patron quand un client plus con que les autres vient brouiller ce ballet de sueur. Souvent, il me répond en me regardant fixement avec les sourcils froncés comme pour me laisser lire dans ses yeux son désarroi profond tout en séchant un verre dans son torchon puis il retourne amèrement vers le client.

Depuis peu, « mon » bar est habité d’une nouvelle clientèle de jeunes pubars à la recherche d’authenticité ou de bières pas chères. Putain, c’que ça me gonfle de les entendre parler  de leur métier d’cons.

J’suis là tous les soirs et je peux vous dire qu’il y en a qui prennent cher. Ils doivent avoir les oreilles en sang avec toute la bave qu’on leur coule sur le dos. Ces mecs ont tellement les dents qui rayent le parquet qu’ils ont commencé à attaquer les fondations.

Je n’ai pas réussi ma vie, je ne peux pas le nier mais putain, je n’ai jamais été une salope avec les autres. Toujours honnête ! Ça ne m’a pas aidé remarque…

Le patron l’a mauvaise de préparer des mojitos et des pintes de bière à 5 euros, je le sais, il me l’a dit. On se connait bien avec Michel, mais il peut pas les refuser ces clients là. Ça va mieux pour lui depuis qu’ils viennent quand même…

Au travers de mon verre vide que je soulève pour la dernière fois, je vois les affiches anciennes et les appliques faussement art-déco qui dégagent une lumière molle jaune orangée. Le jour, au bout de l’avenue, tire sa révérence et laisse aux façades haussmanniennes le soin de disparaître au dessus des lampadaires. Ma vue, troublée par l’alcool, engourdit ma pensée et ne me laisse aucune volonté quand le patron me propose d’en boire un dernier. Je sais pas dire non, que voulez-vous ?!

Je distille plus que je ne bois, on n’en est plus au stade de la décompression post travail, mais plutôt à l’abrutissement compulsif. Je plonge mes mains dans l’assiette de cacahuètes tout en sachant qu’il doit y avoir les traces d’urines de 200 clients, je l’ai lu ça dans un article une fois. Je n’ai toujours pas décidé si j’aimais ça ou pas les cacahuètes. Je crois que ça m’assèche et que j’apprécie d’autant plus les gorgées fraîches de mon petit chablis.

Je vois passer une entrecôte pommes grenailles, j’observe qu’il met toujours un peu de salade avec une tomate malade en accompagnement ou en déco, on sait pas trop ! Et des brins de persil sur la viande comme dans les années 70… Il est à la ramasse Michel sur les trucs qui se font ou qui se font pas dans le monde culinaire, mais c’est ce qu’on aime aussi ici, sa ringardise naïve et ses techniques commerciales désuètes.

Il parle comme un titi parisien, il doit être le dernier encore vivant à avoir un accent pareil. Ses coups de gueule mémorables sont devenus des instants délicieux. Ça prête plus à sourire qu’à faire peur, mais y’a que lui qui ne le voit pas.

Il attrape le battant d’une petite cloche pendue au dessus de son comptoir et la fait sonner énergiquement. « SECOND SERVICE » qu’il meugle, faisant taire un instant le brouhaha ambiant, comme si la puissance de sa voix pouvait arrêter le monde, juste une seconde. Je rêverais de faire ça au moins une fois. Je ne me rappelle pas m’être déjà exprimé à pleins poumons avec autant d’assurance et de liberté comme il vient de le faire.

Je crois que j’ai eu mon compte, je pars comme pour échapper au pire, un départ décisif et brusque qui sonne comme un sauvetage. Les motifs des tommettes sur le sol semblent danser sous mes pas et moi je les écrase du poids de mon mal-être en tentant d’échapper à ce qui ressemble de plus en plus au symbole de ma nonchalance. Je paye et je sors rapidement. Une fois la porte vitrée fermée, je me retrouve seul sur le trottoir, la gueule irradiée par le néon « Chez Mimi » qui dessine un halo infernal autour de moi. Tout d’un coup, le silence, le froid, les ténèbres dans lesquels je me faufile en titubant fébrilement. Encore quelques pas et bientôt la lumière ne m’atteindra plus, silhouette courbée d’un vieux machin alcoolisé, je disparais dans la nuit pour redevenir ce que j’ai toujours été, l’ombre de moi-même.

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