Delirium

Ce texte est né suite à un petit jeu qu’on m’a proposé sur Twitter, chaque participant donne un mot et ensuite nous devons écrire un texte en intégrant les mots récoltés.

Voici ma version :

J’ai effacé la nuit d’un revers de paupière. Je ne me suis pas senti partir et pourtant, j’ai fait le tour du cadran. Faut dire, j’étais complètement HS suite à ce taf de dernière minute. Je ne comptais plus les rythmes nycthémères, parce que c’est putain de long de traverser une constellation, même en CCA (Célérité Cosmique Avancé). Je sais bien que c’est hyper important de conserver les mêmes horaires que sur terre pour ne pas devenir dingue, mais au bout de quelques semaines, t’as une altérité du cerveau, tu piges que dalle au jour et à la nuit,  nous autres, on appelle ça le paradoxe Cosmonyctalopien. T’es un peu comme un marin qui se bouffe un océan plat comme un lac, t’éparpilles des minutes de sommeil de peur de te faire avaler par les abysses.

Ma pile à plutonium tirait sévèrement la tronche à mon arrivée. Heureusement, sur C627x, ils avaient du jaja pour mon EasyWing, sinon, je crois que je serais resté là-bas comme un con, à l’autre bout d’Orion. Par contre, le boss va tirer la gueule quand il va voir la note de frais. Ce sera bien fait pour lui, vu qu’il ne veut pas investir dans les piles dernières générations.

Faut que je me remue, une longue journée m’attend, peut-être la dernière de ma vie. Je regarde aux travers des persiennes et je vois la ville grouillante sous le halo lumineux de l’éclairage artificiel des immenses tours qui m’encerclent. Sur les trottoirs, la foule lilliputienne se noue dans un camaïeu de gris jusqu’à former une masse compacte et sombre. Elle se détache par endroit, formant ainsi des arabesques humaines, comme des volutes de gens qui s’envolent vers des rues encore plus tristes. J’avale un café et un bout de fougasse rassie (La fougasse n’est pas celle que vous connaissez aujourd’hui, il s’agit là d’un biscuit très nutritif, bourré de vitamines et d’antibiotiques) et je pars les rejoindre, ces citoyens anonymes.

Perpétuellement dans le doute et l’angoisse, mon estomac abrite un ulcère de la taille d’une pomme de terre de gros calibre. De temps en temps, il me rappelle à son existence et aujourd’hui, je sens qu’il veut me mettre à l’épreuve. Faut que je retourne chez le doc qui me fasse une injection de ce truc qui me soulage, le problème, c’est qu’après, je suis dans les vapes pendant deux jours terriens. Mais, tout ça n’a plus d’importance. Ce qu’il faut, c’est que je change de boulot, mais pour cela, je dois aussi changer d’identité pour pouvoir sortir du système. C’est la seule solution, sinon, le lascar va me dépecer au laser lent. Je ne blague qu’à moitié, c’est un vrai pervers le boss, il pourrait décrocher la palme de l’ignominie sans aucun problème. Dans sa carte génétique, on a dû supprimer les émotions, je pense. Je flippe un peu parce qu’il faudra me percer le crâne et t’imagines bien que ce n’est pas dans un hôpital publique que ça se passe, mais dans une clinique clandestine où je me rends à pas retenus.

Ce n’est pas tellement le boulot en lui-même qui est stressant, mais le petit « à côté » dans lequel je me suis laissé embarquer pour arrondir mon salaire annuel. Maintenant, je suis coincé et je ne peux plus me regarder dans le miroir, ma lâcheté me glace le sang. J’ai peur de me faire gauler un de ces quatre et si ça arrive, je vais douiller pour les autres. Ma seule sentence sera la mort. Si je continue, ce sera mon boss qui me trucidera de toute manière. J’étais juste un petit livreur interstellaire et me voilà Go fast de l’espace. Le truc que je n’aurais jamais cru possible, mais la défonce existe même à des années lumières de cette maudite Terre et tout est très bien organisé. Surtout pour le Sub. Ça te déglingue les neurones comme aucune autre drogue, seulement, la molécule ne se trouve pas sur Terre. On l’extrait d’un champignon, à sa première éclosion, qui ne pousse que dans une région de C627x. On n’arrive pas à l’exploiter ailleurs. Ça m’aurait bien arrangé, et ça m’éviterait tous ces allers-retours. Du coup, elle est traitée sur place et moi, je ramène la pilule finie. Les terriens en sont dingues.

J’ai toujours du mal à comprendre ce besoin qu’à l’être humain de vouloir échapper à la réalité, mais ce que je sais, c’est que ça nous est indispensable pour continuer à évoluer dans cet amas de poussière nucléaire.

La tour Nord, je suis presque arrivé. Je lève les yeux au ciel et je regarde les immeubles se perdre dans les étoiles, une légère brume atténue les couleurs des enseignes commerciales, du flou au dessus de mes pensées, comme une allégorie…

J’arrive devant la porte du hangar dans lequel j’ai rendez-vous. Une grande porte blindée sur laquelle il n’y a rien de marquer. Au bout de quelques secondes, un tintinnabulement répétitif et sourd retentit au travers, puis, plus rien. Une diode rouge s’illumine en plein milieu et un œilleton se forme dans l’acier. Je m’approche pour qu’il puisse scanner mon empreinte rétinienne comme on me l’avait indiqué. La diode rouge se met à clignoter, au bout de dix fois, elle se fixe, je dois désormais susurrer le mot de passe : « CONFIDENCE ». La diode passe au vert et la grande porte brinquebale dans un silence maîtrisé. A peine suis-je rentré, que la porte se referme avec la même aisance.

Je tremble de peur mais je sais qu’au bout du couloir qui se présente devant moi, la liberté m’attend accompagnée de mes rêves.

Au bout du couloir, justement, une hôtesse est assise devant un grand mur moquetté de rouge, elle est à peine éclairée par un néon bleuté qui donne à sa peau une teinte diaphane. Sans dire un mot, elle me conduit d’un geste de la main dans un boudoir adjacent à son bureau. Il est décoré sobrement avec des meubles d’un autre temps, on dirait une salle du début du millénaire.

J’ai les mains moites et le cœur serré. Je pense à fuir, je me dis que je fais une connerie, qu’il doit bien y avoir un autre moyen, mais je sais bien que non. Depuis l’invention de ces neuropuces, on est tous fiché comme des chiens et ceux qui ont réussi à se les faire enlever, sont, soit, morts après l’opération, soit, ils ont rejoins les SI (Sans Identités) dans les faubourgs interdits où l’espérance de vie est très limitée. La logique voudrait que je me barre en courant, mais j’ai payé le prix fort pour qu’il n’y ait pas d’entourloupes et avoir la meilleure intervention possible. Je rejoindrais alors ceux qui ont réussi à pirater leur neuropuce et qui vivent désormais loin de la Terre avec une nouvelle identité. C’est ce que je suis venu faire ici.

Les minutes interminables finissent par faire venir l’infochirurgien dans le boudoir.

Il me demande de le suivre. Je n’ai pas de questions à lui poser car ça fait des mois que nous avons mis l’opération en place, et je sais exactement comment tout va se dérouler.

Il m’enfoncera une aiguille dans le pôle occipital, je sais qu’il s’agit de la partie consacrée à l’analyse visuelle et que ça peut me rendre aveugle, c’est le risque que j’accepte de prendre. De là, des nano-robots viendront pirater cette satané puce jusqu’à la vider de son contenu, il faudra ensuite qu’ils la reprogramment selon les intentions qu’on a mis au point car je ne me rappellerai plus de mon ancienne vie. On a enregistré une vidéo sur laquelle j’explique qui je suis, pourquoi j’ai changé d’identité et le chemin à suivre par la suite.  Ça servira de base à mon futur moi.

J’ai planqué tout ce qui me restait dans un coffre. Mon argent, les billets pour l’Alpha du Centaure, et l’adresse de mon Loftbox sur Zbrion3.

L’infochirurgien fait reluire ses loupes qui lui servent d’yeux. Je suis nu et attaché dans une grande salle d’opération recouverte d’acier. Dans trois secondes, je m’endormirai pour la dernière fois en tant que Kiim Langster…

Un écran est allumé devant mes yeux embrumés, je suis complètement dans le coton. Un gros type s’assoie à l’écran.

« Salut P’tit ! Tu te demandes qui je suis et ce que tu fous là hein ? Je suis ton patron et je t’ai sauvé la vie mec. Tu sais qu’t’as bien faillit y passer ? Heureusement que mes gars t’ont récupéré en pleine chute dans la stratosphère. T’as dérouillé sec ! Du coup, t’as un peu paumé une partie de ta mémoire, mais pas besoin pour ce que je te demande de faire. Viens me voir, je te donnerais des ordres pour une mission très importante à te confier. Parce que je peux te faire confiance maintenant, pas vrai ? Ahahahah…. Faut pas laisser traîner les choses, faut vite reprendre le boulot pour pas perdre la main.  Puis, je voudrais voir si tu sais toujours conduire un bolide, le doc m’a dit que ça devrait aller. T’sais que t’es devenu vachement important maintenant pour moi, un vrai membre de ma famille,  AHAHAHAHAahahaha….»

La vidéo se termine,  j’ai soudain une profonde affection pour ce mec que je ne connais pas et malgré sa gueule patibulaire j’ai l’impression de pouvoir lui offrir ma vie. Je ressens comme un sentiment d’appartenance, de soumission aussi. Un homme me tend un papier. Je découvre ses petits yeux de fouine quand il me regarde par dessus ses lunettes épaisses.

« Voilà l’adresse de ton patron, je suis celui qui t’a sauvé la vie et lui là, c’est celui qui a payé pour ça. File maintenant ! »

Je sors groggy dans une ruelle humide. Il fait sombre, tout est confus. J’ai l’impression que quelque chose ne va pas, mais j’ai un besoin irrépressible d’aller voir ce type. Qui suis-je ? C’est quoi ce délire ?

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