Profession de foire

J’aurais voulu être animateur de supermarché et devenir la star invisible de vos journées, avoir un semblant de public, toucher du doigt mon rêve de célébrité, devenir star ultra local de ce microcosme commercial. J’aurais voulu que ma voix s’élève dans les hauts plafonds, entre les rayons, jusqu’à frôler les néons glacés. Clamer tout haut le prix de la côtelette et demander à une Josette édentée, une Sabrina en jogging, ou un Kamel en tongues, s’ils aiment ça, les côtelettes.

 J’aurai voulu être animateur de supermarché et faire rougir les femmes en leur tendant mon micro, écouter leurs réponses fébriles et faire des risettes aux enfants.

Je passerais faire un coucou à Bernard de la boucherie, à Francine de la poissonnerie qui, les joues rosies par le froid, se prêterait facilement au jeu de l’interview, et Gilbert, aux fromages, un peu bourru, qui me regarderait avec crainte parce qu’il ne voudrait pas parler.

J’aurai voulu être animateur de supermarché et rassurer les gens grâce à ma voix posée, travaillée, leur parlant de ce qu’ils veulent entendre, que tout est abordable ici, bon et pas cher en prime.

J’aurai voulu être animateur de supermarché et nager dans l’abondance des allées rectilignes où rien ne dépasse. Garder le sourire intact de ceux que rien n’atteint, affublé d’un optimisme inébranlable, professionnel ; la bonne humeur comme compétence, la convivialité pour talent. Exprimer la bienveillance dans mon regard d’expert fantoche. Saisir le saumon ou le saucisson avec la même conviction, faut mettre les mains dans le cambouis, enfin dans le produit.

Susciter l’excitation en lançant des promos flash sur… tiens, ce micro-onde, là, à moitié-prix, pendant un quart d’heure. Les caddies qui se remplissent et moi qui glisse sur le carrelage beige dessiné de quelques tâches, vestiges de produits éclatés, accident d’opulence. J’imagine…

On se sent bien dans ce monde où il ne manque de rien. La surabondance confortable et rassurante d’un “facing” parfaitement réalisé. Des murs de denrées sans un trou, pour que vous vous sentiez à l’aise, apaisés, tout à portée de main, y’a plus qu’à se servir, y’a plus qu’à être servile, on ne vous demande que d’être agile du porte monnaie et de vous rappeler votre code de carte bleue. Collaborateur efficace à votre consumérisme inscrit dans votre sans gêne, je participerais à la surproduction, à la consommation de masse et je passerais des heures à sourire indéfiniment sans que vous prêtiez vraiment attention à moi, compagnon discret de vos désirs.

J’aurais voulu être animateur de supermarché, et me voiler la face, briser les doutes avec quelques notes d’humour disséminées dans les hangars géants que des milliers de références égayent de leur packagings chatoyants.

J’aurais voulu être animateur de supermarché et fermer les yeux sur le gâchis dont je serais témoin. Je me concentrerais uniquement sur ma tâche, me sentant étranger à la vie interne des grandes surfaces. Ma bonhommie pour caution, je vous déculpabiliserais si vous aviez un frémissement de conscience, au cas où vous vous demanderiez comment on peut produire autant et vendre si peu cher, je vous rappellerais combien vous êtes important, combien on veut vous faire plaisir et combien on pense à vous, à votre famille, à votre bien-être.

Chalands frémissants, résistant à l’appel du caprice, du produit qui sort de la liste, je vous tendrais des carottes à l’oreille et ma voix résonnerait jusque dans vos envies.

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