L’âme Soulage

Besoin d’une vie aquarellable, de demi teintes, de pastels clairs.
Je suis jaloux du ciel qui se réveille chaque matin en jouant les impressionnistes avec les nuages.

J’ai le teint fade et l’humeur noire, les yeux marron banal, la peau définitivement teinte chair, même pas un petit sursaut hâlé. Je suis d’une banalité déconcertante. J’ai le complexe du miroir, le réfléchissement monotone, la gueule désespérément neutre. Ma voix est monocorde et mon rire sans relief.

J’ai apporté à ma vie quelques pigments qui sont restés longtemps dans un tiroir avec l’espoir qu’un jour je me remettrais à me dépeindre. Comme ces promesses que l’on se fait de recommencer à exister, des résolutions énumérées, notées, repoussées qui resteront à leur plus simple définition.

Humain commun aux intentions grandiloquentes, j’espérais être autrement mais je suis lisse comme un lac de montagne ;  on le croit beau, mais c’est le reflet des pics enneigés sur sa surface endormie qui le magnifie, sinon, il est juste un miroir liquide et froid. Est-ce que les lacs de montagne jalousent les vagues des océans ? Peut-être, ai-je besoin qu’une belle montagne vienne se réfléchir sur moi.

Je regarde par la fenêtre et je vois encore ce ciel qui me nargue avec son horizon rosé qui vire au bleu. Je pince les yeux et je le toise pour lui faire comprendre qu’il ne m’impressionne pas, quand un rayon de soleil vient déchirer un nuage et tout d’un coup, me voilà déridé.

Je retourne à mon égo blessé trainant des pieds jusqu’au frigo où une tranche de jambon séchée m’attend. Elle est racornie et semble en souffrance, on dirait mon coeur. Je referme le frigo, toujours pas résolu à la jeter à la poubelle.

Dernier coup d’oeil dans le miroir, pellicules, boutons éparses, un nez trop large et une barbe nonchalante. Gueule de con, cernée d’approximations.

Je peine à m’habiller. Je finis par glisser dans mon style habituel, commun et socialement acceptable. Petit jean, petit pull noir, chaussures noires, d’un classique exaspérant. Une fois, j’ai acheté des chaussures noires avec  les semelles blanches, mais, c’était trop de folie pour moi, elles sont restées dans le placard.

Dehors, les trottoirs se sont parés de feuilles automnales, les passants tirent la gueule, les voitures fument et râlent dans le matin bruyant.

La tête baissée, enfouie dans mes idées, je cherche encore une dernière fois comment extérioriser l’arc en ciel qui vit en moi.

Puis je repense à cette toile de Pierre Soulage, à l’emprise que ce noir profond a eu sur moi, ces reliefs travaillés, cette matière sobre et nette. Pourquoi ai-je été autant happé par son œuvre ? Parce que c’est moi, je suis un Soulage. Je ne suis pas en couleur, mais un subtil travail de noir. Du mât, au brillant, du parfaitement lissé, à l’accidenté contrôlé, une rainure expressive, un trait large et sûr. Je suis noir !

 Pierre Soulages, Sans titre, 14 mars 1974, huile sur toile, 60 x 73 cm.
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Une réflexion sur “L’âme Soulage

  1. Un autoportrait bien noir pour un garçon qui fait vibrer les couleurs, la vérité doit être entre les deux, tout est une question d’équilibre.

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