Sans voix

Une bouffée d’oxygène supplémentaire et je m’enfonce dans les couloirs du métro. Je marche nonchalamment, la tête vide, les idées fissurées comme les murs que je longe avec dégoût. Je me déstructure un peu plus à chaque pas, et bientôt je ne serai plus qu’un atome errant.
Bientôt trois jours qu’aucun son n’est sorti de ma bouche, trois jours que je n’ai pas parlé avec quelqu’un. On ne se rend pas assez compte combien entendre sa voix est important. Parfois, je gémis des onomatopées brèves dans la solitude de mon petit studio pour me rappeler le son de la mienne, comme si j’avais peur de la perdre à jamais.

« Oh oh oh »  « hey ! » « A e i o u ! A e i o u ! »

Je pense à mon frigo que je sais désespérément plein et à l’idée qui va me falloir encore au moins trois autres jours avant de retourner faire les courses au supermarché et pourvoir dire enfin quelques mots à un autre humain « bonjour… merci… aurevoir… »
On a plein d’occasions de parler avec des gens, même inconnus, mais moi, je n’ai personne dans ma vie. Du moins, personne à qui téléphoner, parce qu’en vrai, il reste bien ma voisine du dessus qui parfois me parle des ragots du bâtiment, mais là encore, il n’y a qu’elle qui parle et je me contente de laisser échapper quelques « Mmm mmm » pincés entre mes lèvres.
J’ai bien essayé une fois dans la rue mais les gens ne me répondent pas, ils ont peur. Un jour, j’ai même fait semblant de chercher mon chemin, mais à Paris, la plupart des gens pensent que tu es un mendiant et ils t’envoient balader avant même que tu aies sorti une phrase… Bref, moi et la discussion, c’est pas gagné !

« hiiii hoooo haaaa heee » « A e i o u ! A e i o u ! »

La semaine dernière, j’ai eu la chance qu’une personne se soit trompée de numéro de téléphone et m’ait appelé par inadvertance. J’ai pu dire une phrase complète, mais j’avais perdu l’habitude alors j’ai mis le verbe avant le sujet et le complément d’objet direct, complètement à la ramasse, s’est perdu dans un soupir d’exaspération. Ce jour là, ma voix était gutturale, maladroite, comme celle d’un adolescent, ça devait faire vraiment longtemps que je n’avais pas parlé. Ça n’a pas toujours été comme ça, il fut un temps d’opulence verbale où j’usais sans compter de la parole, riant aux éclats, criant même parfois pour me faire entendre, je débitais de longues phrases avec éloquence, je ne savais pas encore que la parole est d’or, même pour dire de la merde. Depuis mon chômage, depuis Paris, je prends conscience de la valeur inestimable de cet organe magnifique, et j’ai désormais développé comme une forme de protectionnisme à son encontre, moins je l’utilise, et moins je veux l’utiliser, j’ai l’impression de le réserver pour des phrases de valeur, allant à l’essentiel tout simplement. Je pourrais presque le mettre aux enchères sur Internet : « Vends larynx, très peu servi, si intéressé, contactez moi par mail ».

« Wouaouuu bibibibibi » « A e i o u ! A e i o u ! »

Oui, j’ai Internet ! Du coup, je parle quand même avec des gens… enfin, je tapuscrite avec eux. C’est l’essentiel de ma vie sociale. C’est devenu tellement important qu’à la moindre panne, je fais une crise de panique. Internet, c’est un peu la voix de son maître. Les mots que je devrais prononcer, deviennent un doux clapotis de clavier à rythmique variable, ça en devient ma voix secondaire, avec les respirations plus sourdes de la barre espace et les mots courts ou longs que j’arrive plus ou moins à faire chanter selon que j’ai réussi à les écrire d’une traite ou non. En gros, je suis devenu tapophone. Embryon d’un être plus évolué pour lequel l’enveloppe charnelle ne servira bientôt plus à rien. Avec mon club de tapophonistes (oui, j’ai ouvert un club tapophone), on a cette conviction. Certes, pour l’instant, nous en sommes au stade protozoaire et nous nous contentons d’enregistrer notre tapuscriture afin d’essayer de retrouver les mots juste en écoutant les sons du clavier. Bon, on n’y est pas encore arrivé, mais, on travaille à la création d’un clavier avec des sons différents pour chaque touche, ça nous aidera un peu plus.

« yiiiiii yoooooo dadadada » « A e i o u ! A e i o u ! »

La célèbre sirène de fermeture des portes du métro résonne dans tout le quai, je saute dans la rame avant de me faire coincer, d’autres me suivent plus violemment jusqu’à me bousculer très fort, je me retourne, excédé, pour invectiver mon pousseur maladroit : « TAC TAC TAC CLAC TAC TAC CLAC TAC TAC TAC TAC TAC CLAC TAC….. »

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