Les yeux dans les yeux

Je me sers des regards comme on se sert d’une notice. J’y vois le mode d’emploi des émotions, dessiné dans vos iris humides et vos pupilles brillantes, je vous observe.

Je vois une multitude de petits muscles entrouvrir mécaniquement, de manière désordonnée, votre âme dans les spasmes de vos paupières et les petites veines qui courent sur la partie sclérotique de votre globe oculaire. J’en prends plein la cornée de vos mouvements  saccadés. Je suis un peu un aventurier de l’intérieur, un explorateur du dedans des gens.

La première fois que j’ai vu l’intérieur du regard de quelqu’un, c’était celui de mon père, et j’ai compris ce jour-là que j’allais devoir passer par une formation complémentaire en humanisme. Il m’a servi, en quelque sorte, de base d’entraînement.

Dans ses petits yeux tachés de vert, cachés derrière de grosses lunettes, il m’était difficile de savoir ce qu’il pensait, alors je devais me concentrer très fort en le fixant longtemps pour y trouver de l’émotion. L’exercice était ardu parce qu’il avait souvent la tête basse et le regard fuyant. Les sourcils proéminents n’ont pas aidé non plus. J’en profitais pendant qu’il regardait la télévision pour le regarder en cachette, mais j’avais peur qu’il ne sente mes yeux se poser sur lui. Je suis encore étonné par ce phénomène, comme si le champ de vision devenait physique pour qu’on puisse le sentir nous caresser.

Je ne savais pas, alors, que c’était le regard de ceux qui subissent leur vie comme un fardeau embarrassant. Une certaine résignation d’un destin qu’on a mal choisi, empêtré d’enfants bruyants, d’un appartement étriqué, étouffant, et d’une usine grise et sombre comme son teint blafard dans laquelle il passait huit heures de sa journée.

Je le comparais à celui de ma mère, rempli, lui, d’une mélancolie que je ne comprenais pas, d’une peur interdite et de beaucoup d’amour aussi. Il y avait autre chose que je n’arrivais pas à décrire, un truc lointain, un égarement, une nostalgie… non, un secret !

Comme je lisais mal dans les yeux de mon père, et que ceux de ma mère étaient tout aussi illisibles, j’ai commencé à regarder dans les yeux des autres. Et ça a été fascinant !

J’ai vu des angoisses dans les plissements des pattes d’oies, mais ces dernières étaient également capable de recueillir la joie et la douleur. J’ai observé le mensonge et la trahison, la haine et la déception. De la panique, de la réflexion et des pupilles dilatées sous l’effet de psychotropes, une sorte de voile flou se forme alors, et on y lit l’abandon de soi.

Il y a eu l’œil mauvais de celui qui veut nuire, à la rétine acérée qui vous écorche l’âme. Du malin charmeur qui tente de vous amadouer par une certaine pétulance. Du vide, aussi, beaucoup. Et des histoires, comme dans les regards des vieux, qui déroulent sur des kilomètres, des souvenirs dans lesquelles j’aime encore me plonger.

Il y a encore ces regards qui gardent leur secret et moi qui vous vois avec un grand intérêt.

J’ai été ému d’y voir l’amour. On dirait que l’œil se fait plus rond, comme s’il essayait de nous absorber entièrement, on se sent aspiré dans les pépiements frénétiques de ce regard qui vous réclame. Le regard d’amour est probablement le plus troublant, on a l’impression de scanner l’être aimé, de le parcourir entièrement en affichant un visage candide dont les muscles en contraction donnent à votre tête une béatitude naïve et touchante. Comme ses yeux à elle qui s’enflamment et se révulsent quand nos corps se défient. On se regarde avec de l’admiration, une saine adulation qui nourrit nos sentiments.

Mais de tout cela, je n’ai été choqué qu’une fois, par un regard qui n’en est plus un. J’ai vu ces yeux livides et froids, immobiles, comme si on avait éteint la machine, quelque chose avait quitté ce corps en s’échappant par le nerf optique, ouvrant une brèche dans le cristallin pour s’envoler dans les vapeurs éthérées d’un ciel accueillant, cimetière des regards perdus. J’ai vu la mort…

Publicités

Une réflexion sur “Les yeux dans les yeux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s