Urbanoïde

Les kilos de terre qui s’accumulent sur mes épaules ne semblent peser que quelques grammes.

Peut-être parce que je n’ai plus la force de les ressentir, trop fatigué par ces années à courir après mon destin, peut-être parce que je suis mort tout simplement. Ce ne sont pas les ricanements des mecs, six pieds sur terre, qui diront le contraire. Ils semblent même prendre un plaisir sadique à me recouvrir ainsi.

Chaque pelletée m’éloignant un peu plus du monde des vivants que j’ai aimé d’une haine passionnée.

J’ai toujours voulu être enterré comme ça, à même le sol, sans ce foutu coffre à cadavre en bois précieux et capitonnage en soie. J’aime l’idée d’être recyclé en garde-manger pour le microcosme souterrain. De toute manière, elle avait de l’avance, cette végétation victorieuse, je l’ai vue qui tentait d’anéantir l’humanité insidieusement par petites touffes d’herbes défonçant le bitume et plantes grimpantes le long des murs des vieux quartiers…

            Une balle dans la nuque comme un vulgaire otage… je valais plus que ça, putain !

Il parait qu’à notre dernière heure, on voit sa vie défiler, moi c’est la ville qui voile mon regard éteint.

Je l’ai aimée, la ville. J’ai aimé ses ruelles sombres et ses surfaces bétonnées salies par le temps, les lampadaires qui crachaient une lumière jaunâtre éclairant les 5 mètres carrés étalés à leur pied, les cabines téléphoniques désuètes, taguées de part en part avec quelques traces d’urine séchée, les néons malades qui suffoquaient dans une quinte luminescente leur message mercantile, les grilles déchaussées au pied des platanes, les longues avenues aux pavés brillants sur lesquels les feux tricolores aimaient à se réfléchir. J’ai aimé avoir le vertige en suivant les lignes de fuites des immenses tours de verre, y voir les nuages jouer sur leurs surfaces et offrir un autre ciel. Urbanoïde, je m’imprégnais du béton comme un juste retour à la chair, amante au cœur de pierre, je la parcourais ardemment.

            Merde ! Cette pelletée là, m’a recouvert entièrement la tête. Je ne suis définitivement plus. Ils ont fini par m’avoir ces enfoirés.
            J’ai surestimé leur crétinerie, à moins que mon arrogance ait eu raison de moi.  

Un conglomérat de pensées se bouscule dans l’inconstance de mes convictions. Il est trop tard pour les remords. Encore eut-il fallu que j’ai ce complément d’âme qui aurait fait de moi un mec serein, mais j’étais trop impliqué dans la pollution de mon karma. Comme ces jours poisseux pendant lesquels j’animais de furieuses envies de rester prostré dans un coin sombre à essayer d’élever mon intérêt pour ce monde. Perdu dans mes réflexions comme un postulat de conscience supérieure qui ne composait qu’avec l’évanescence de mon plafond que j’observais avec la profondeur d’un lobotomisé.

Tout me paraissait plus clair alors, je voyais le monde dans le détail afin d’en apprécier la globalité, à moins que ça ne soit le contraire, je ne sais plus. Il se dessinait lentement et j’y découvrais son vrai visage, dans les clairs-obscurs que dessinait ma sombre nature, celui d’une société dominée par l’ennui ou chacun tentait de trouver la raison de son existence : parents, jeunes cadres dynamiques ou névrosés de tous bords, unis dans leur soumission à l’irréel, des clients pour moi, rien de plus, qui m’ont rapidement déifié pour la défonce que j’avais à leur vendre.

Maître de leurs rêves, je leur fabriquais une vie cauchemardesque, mais je n’ai fait que faire ce pourquoi j’étais bon, ce que j’avais toujours connu. Une certaine érudition de la délinquance, le deal pour vocation. J’avais les bonnes connexions, la violence nécessaire et une avide ambition.

J’ai fait ce que j’avais à faire et je ne me laisserai pas envahir par les fantômes de leur destin brisé, j’ai assumé comme un grand garçon, et aujourd’hui,  les voilà tous vengés.

L’espoir a donc une fin ! Ce corps si lourd d’habitude, n’est plus congestionné pas le multiples petites douleurs que je taisais par fierté. C’est le commencement du vide, j’implose.

            Ils ont fini leur sale boulot, enfin…

J’ai droit à un petit crachat sur le monticule qui recouvre ma dépouille et une insulte en bonne et due forme, comme un hommage au salaud que j’ai été durant cette courte vie.

Les feux arrières de leur voiture disparaissent dans un virage alors que le moteur continue à vrombir dans le néant avant de s’évanouir à son tour. Sous cette terre retournée, entourée d’un humus dérangé, ma carcasse se vide de moi. Il ne reste plus qu’une masse de chair inerte que déjà quelques insectes taquinent voracement. Je sens mon âme pour la première fois, elle quitte ce cœur mauvais pour disparaître dans la nuit.

            Vaporeux je suis, condensé comme la pluie, errant comme le vent.

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2 réflexions sur “Urbanoïde

  1. Ah, du grand Cylk, petiot ! Rien à jeter, rien, ça c’est de la maîtrise de texte ! Et même pas une seule faute à te reprocher 🙂
    « Merde ! Cette pelletée là, m’a recouvert entièrement la tête. Je ne suis définitivement plus ». C’est con, hein, ben celle-là elle est vraiment bonne, comment elle arrive…
    Je suis fière de toi !

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