Littoralisé

Littoralisé, comme expulsé aux frontières du monde poussière. Âme amphibie qui se cherche une place entre le sable et l’eau, juste sur cette démarcation où l’écume éreintée tente en vain de gagner du terrain.

Je me suis posé là, parce que j’y suis bien ; ici, sur ce bord de mer, comme si l’immensité des terres qui me tournent le dos, me donnaient un sentiment d’étouffement, de circuit fermé. La mer me permet l’évasion. Je me sens plus libre dans l’illusion plate et calme de l’océan qui cache une violence extrême. Plus à l’aise que dans les terres mouvementées, cassées, irrégulières, finies. Ça doit être cette apparence lisse qui me confère un apaisement total. C’est un sentiment étrange car je ne voyage jamais, mais jeter des regards derrière la ligne d’horizon, c’est déjà un voyage en soi.



Il y a bien eu cette fois où nous sommes allés voir tata Colette en Alsace avec ma mère quand je n’étais alors qu’un enfant mais je n’en retiens que les bâtiments grisés par l’ennui, le ciel d’amertume qui remplissait les bistrots, et un accent étonnant.

Depuis, tata Colette a passé l’arme à gauche et je n’y suis jamais retourné.

Je n’ai jamais compris cette expression “passer l’arme à gauche”, je n’ai jamais vu tata armée, sinon de sa canne sur laquelle elle appuyait la moitié de son poids.

Et puis, je suis allé une fois à Paris aussi, je n’y ai vu que des rues noircies d’humains rigides et froids, une population souterraine qui ne trouve son salut que sur les pelouses des parcs bondés quelques mois seulement, aux beaux jours. Là-bas, le même goudron qu’ailleurs, les mêmes routes pointillées, normées, nommées. Mon vide liquide m’avait manqué.

Je pense à mes vagues et aux embruns que j’aime tant respirer, je pense à ces voyages aussi car aujourd’hui, me voilà à nouveau sur la route.

Il me faut partir en Haute-Savoie pour le travail. Je ne suis jamais allé aussi loin tout seul, mais tant pis, je n’ai pas le choix.

D’ailleurs, je m’en approche, je vois au loin les silhouettes imposantes des Alpes qui se dressent avec sévérité. La voilà donc cette fin du monde.

Les montagnes s’effacent discrètement derrière la brume alors qu’elles m’observent pendant que je les traverse. Penaud, j’ondule sur leur flanc, insecte minuscule grimpant sous les jupes de ces géantes de pierre, elles ne me pardonneraient pas l’affront d’une quelconque insolence, d’ailleurs, je me sens si petit qu’aucune autre attitude ne me parait plus convenable que celle de l’humilité.

Bientôt, elles disparaissent dans mon dos et je peux mépriser du regard les plaines agricoles qui s’étalent à leurs pieds et dont les tracés géométriques me filent la nausée à moins que ça ne soit la route sinueuse sur laquelle je m’ennuie.

Je languis de retrouver le chaos de l’océan et son air iodé, le vent qui siffle dans les cordes des bateaux amarrés, les mouettes fouineuses, le marché aux poissons, ces mêmes poissons dont les silhouettes caressent la coque des bateaux que de petites vaguelettes font danser nonchalamment. Je suis mon propre naufrage, je chavire dans un univers pourtant stable et solide, les chevilles comme la houle se dérobent sous l’émotion quand je vois Rosalie qui tranche son visage d’un sourire quasi permanent et dont les yeux plissés retiennent en otage la mélancolie qui voudrait s’emparer de moi. J’ai des besoins simples, elle et l’océan.

J’ai gardé un morceau de tissu qu’elle a imprégné de son parfum, dernier rempart d’un orage au désespoir qui crierait ses douleurs dans le ciel zébré d’éclairs inquiétants que je sens naître dans ma tête. Je pense trop, tout le temps, à n’importe quoi, à tout ce qui me reste à faire, à ma vie d’angoissé. Si elle était là, elle me dirait de me calmer. Je le renifle un bon coup, son odeur me pénètre profondément, ça me fait fermer les yeux et dans l’ivresse d’elle, je quitte la terre, la mer et bien plus, les nuages. Je découvre avec tristesse que l’océan a une fin.

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