Merci beaucoup

« Oups pardon… ! » Je viens de dire pardon, machinalement, à mes chaussures.


En descendant du bus, j’ai atterri les deux pieds dans une flaque. Ça a éclaboussé leur cuir vachette et moi, je m’excuse auprès d’elles…

Aussitôt, je pousse un grand soupir d’exaspération, fatigué de moi-même et de cette gentillesse maladive. J’ai envie de m’envoyer paître, de m’engueuler une bonne fois pour toute, d’ailleurs je le fais, je me traite de gros con, d’handicapé de l’affection, de sociopathe, et d’autres noms d’oiseaux. Puis, je me présente mes excuses avant de soupirer à nouveau.


J’ai les chaussettes humides mais le coeur léger. Je m’élance sur le trottoir de la vie, les yeux pétillants d’un soleil rasant qui couche des lueurs acidulées sur des vitrines encore grillagées. Il est tôt, j’ai des souvenirs de couette sur la peau et le sommeil au coin des yeux.

J’attends au passage piéton que le petit bonhomme passe au vert, je regarde des deux côtés, mais aucune voiture ne semble arriver… j’attends quand même.

Un homme avec une mallette se place à côté de moi, il me bouscule sans le faire exprès, mais il ne s’excuse pas. Je fixe le regard bien droit devant moi, comme pour me statufier et disparaître un petit peu. J’aimerai bien qu’il me dise pardon comme je l’ai fait à mes chaussures, mais il ne dit rien. Je me dis que ce n’est pas grave, il doit être de mauvaise humeur, le pauvre.


Le bonhomme passe au vert, je commence à traverser. Une petite femme en face de moi traverse avec vigueur, elle semble me foncer dessus, j’essaie de l’éviter en prenant à droite, mais elle aussi prend à droite, je prends le contre-pied à gauche mais elle a également fait ce choix, je ris de cette confusion en me poussant pour lui céder le passage, elle pestifère à mon encontre en me disant « pardon » un peu sèchement, je rétorque un « non, c’est moi » affligeant qui me plonge dans un désarroi total quant à ma capacité à devenir moins gentil.


Des portes coulissantes m’accueillent d’une belle ouverture automatique que trois essais précédents n’auront pas convaincu, mais mes gesticulations auront eu raison d’elles et c’est avec un sentiment de victoire que je pénètre dans un grand hall au plafond vertigineux d’une blancheur liliale.


Le bureau d’accueil semble minuscule dans cette immensité virginale. Je m’approche, penaud, afin de me présenter d’une voix à peine audible. Rendons grâce aux hôtesses d’accueil qui dans leur parfaite tenue, on su me faire répéter avec conviction la raison de ma venue.


« J’ai pas compris ! »


« Euh… oui désolé, je voulais pas parler trop fort pour ne pas vous effrayer, veuillez m’excuser. J’ai rendez-vous avec le docteur Bontron et… »


« Je le préviens. 3 étage à droite. »


« Ah ok ! Merci bien, c’est gentil ! »


Je suis seul dans l’ascenseur, enfin, seul avec moi même car il est entièrement habillé de miroirs. J’ai en ma compagnie un moi de face, un de profil droit et un de gauche, puis je pense à ce moi de dos que je ne peux voir.

Je me demande pourquoi ils mettent des miroirs dans les ascenseurs ? C’est complètement con. Ont-ils pensé aux gens qui ne peuvent pas se voir en peinture, ceux qui ne s’aiment pas, les voilà, agressés par leur image indépendamment de leur volonté. Ce monde est trop violent.


Assis sur une chaise en plastique, je regarde le monticule de magazines antédiluviens, puis le bout de toit en zinc qui dépasse par la fenêtre sur lequel un pigeon me nargue de ses roucoulements ridicules.

Je m’apprête à faire quelque chose d’important d’exceptionnel, de dangereux aussi, mais c’est pour la bonne cause, je suis assez serein.


La porte s’ouvre et vient déranger le silence qui avait pris une ampleur qu’on a l’habitude de qualifier de pesante.


« Mr Bennêt ? »


« Oui, c’est moi ! »


Je me lève et me dirige vers le docteur qui, le bras tendu, m’invite à lui passer devant, je lui intime que je n’en ferai rien et qu’il lui revient de me devancer, il insiste, j’insiste à grand renfort de “Non, je vous en prie, allez-y…”

Il soupire et finit par me passer devant.


Son bureau est immense et sobre. Je ne sais pas si l’espace fait du bureau qu’il soit vide, ou si c’est le vide qui fait que le bureau est grand. En tout cas, il est spartiate, évanescent.


« Donc, nous allons procéder à l’opération demain matin à la première heure. Vous allez passer chez l’anesthésiste, puis vous pouvez retrouver votre femme. C’est un beau geste que vous faites là. Vous savez, nous connaissons une pénurie du don d’organe, notamment du rein. Vous allez probablement lui sauver la vie. »


« C’est la mère de mon enfant vous savez. C’est tout naturel pour moi. Puisqu’elle est ma moitié, je serai sa moitié de rein… »


« C’est tout à votre honneur. »


« Merci beaucoup. »


Je sors solennellement du bureau, le torse bombé, le port altier mais l’air grave de ceux qui s’apprêtent à sauver le monde humblement, dans l’ombre de la frivolité de la vie.


Je retrouve mon amour. Elle a le teint blafard et les joues creusées. Ses yeux violacés sont remplis de larmes hésitantes. Je lui prends la main tendrement, sa peau douce glisse dans mes doigts et s’échappe sous les draps.


« Pardon, je ne voulais pas te brusquer, tu dois avoir froid… »


« Non, ce n’est pas ça. »


« Ah ! Excuse moi, je croyais que c’était de ma faute »


« Tu es bien sûr de vouloir faire ça pour moi »


« Mais, oui mon amour, c’est quoi un rein en moins face au bonheur des années qui nous restent à parcourir ensemble…»


« Jean… s’il te plait…»


« Quoi ? Ah oui pardon, tu dois être fatiguée, je…”


« JEAN ! »


« Oui, mon ange ? »


« J’ai quelque chose à te dire avant… »


« Bien sûr, je t’écoute, tu sais que tu peux tout me dire. »


« Ce n’est pas facile… »


« Prends ton temps, je reste à tes côtés. »


« Je ne veux pas que tu me fasses ce don, je ne le mérite pas… »


« Allons mon cœur, mais si… »


« ECOUTE-MOI ! »


« Désolé ma chérie. »


« Tu ne dois pas faire ça pour moi parce que je ne suis pas celle que tu crois. Je t’ai trompé Jean, voilà, je t’ai trompé… »


J’encaisse le coup et lui reprend la main


« C’est pas grave chérie, je ne t’en veux pas, ça arrive dans tous les couples et ce n’est pas le moment pour parler de ça. La priorité c’est toi… »


« MAIS TU COMPRENDS PAS ? ARRÊTE AVEC TA TOLERANCE, TA GENTILLESSE, TA COMPREHENSION, JE SUIS UNE GARCE T’ENTENDS, UNE GARCE… »


« Ne t’énerve pas ! Ça m’attriste d’apprendre ça, mais, c’est la vie… »


« Tu n’es pas le père de notre enfant ! » me coupe-t-elle


Je reste silencieux. Son regard prend un air à la fois coupable et soulagé. Je lâche sa main comme on lâche un objet sale. Je fais quelques pas en arrière en la regardant fixement. Je tremble, mes poumons se compressent de rage. J’ai envie de vomir ma haine. Je sors de la chambre, fébrile, blessé, cotonneux. Je me sens tout à fait faible et perdu. Je fais quelques pas dans le couloir en titubant. Une infirmière se presse vers moi.


« Ça va monsieur ? »


« TA GUEULE SALOPE SALOOOOPE TA GEUUUUULEEEEEEE, JE T’EMMERDE GROSSE CONNASSE SALOOOOPE………… » Je reste coincé sur « salope » que je repète sans discontinuer comme un disque rayé, le cerveau gelé ne répond plus qu’à un seul ordre, celui de dire « salope »


Interloquée, elle part en courant chercher les gars de la sécurité.


De retour dans la chambre, une fois le stress évacué. Je présente mes excuses auprès de ma femme.


« Ok pour le rein ! A demain mon cœur. »


Elle ne répond rien.


Je sors de la chambre le sourire éteint probablement à tout jamais. En passant par l’accueil, je passe voir l’hôtesse pour lui dire que dans son métier, on dit bonjour aimablement et qu’on garde un sourire sans faille.


La porte coulissante ne marche toujours pas du premier coup, j’arrive à sortir quand même.

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