Le livreur de petits bonheurs

Kling ding kling ding Kling ding kling ding
“Hello ! Hello ! C’est le livreur de petits bonheurs !”
Kling ding kling ding Kling ding kling ding

Ma voix rauque et éraillée rebondit sur les murs avant d’atterrir dans les oreilles attentives du quartier. Je pousse encore sur quelques mètres ma carriole afin de pouvoir l’installer sur un trottoir assez large. La petite cloche hoquetant au moindre défaut du bitume appelle les enfants qui se pressent tout en se livrant à des bagarres imaginaires.

Berlingots, sucres d’orge, caramels de toutes sortes, chocolats, et bien d’autres gourmandises acidulées, dont une création à moi, les kipix, réservés aux papilles averties, étaient étalés dans des boîtes transparentes que mes petits clients scrutaient avec dévotion.

Livreur de bonbons, le meilleur des métiers, enfin pour moi. Je suis toujours accueilli en sauveur, un héros acidulé qui gomme un instant les tracas des petits et des grands. De plus, je suis un spécialiste hors pair, car je suis moi-même un enfant.
Oui, j’ai arrêté de vieillir il y a une trentaine d’années. Je me rappelle exactement du jour où ça s’est passé. Enfin, des prémices de la fin de mon vieillissement…

Le printemps faisait encore quelques pas feutrés vers un avril timide. Le soleil étirait les ombres dans la lumière orangée des premières heures du jour, et moi, j’étais déjà en vadrouille dans les ruelles de ma petite ville, à la recherche de pain frais, d’œufs et de farine. En arrivant sur l’artère principale, je fus stoppé net par un spectacle assourdissant.

Des chars avançaient sur la grande avenue, dans une longue traînée lente et bruyante. La ville s’était tue soudainement, même les oiseaux semblaient s’être figés, juste le vacarme de ces monstres d’acier qui effaçaient les sourires. Des éclats de bitume postillonnés sur les badauds apeurés et visiblement résignés, rebondissaient en masse comme de petites attaques personnelles et aléatoires dans un air de défi. Après leur passage, les empreintes de leurs chaînes dans les pavés déchaussés, laissaient présager d’une désolation terrifiante.

Je m’étais mis à courir follement. Mon cœur gros obstruait mes poumons, j’avais des éclats de rire nerveux que je tentais de contenir entre deux souffles. Pour moi, ce n’était qu’un défilé et pour une fois, quelque chose d’extraordinaire se passait dans ma ville.

J’ai crié à ma mère qu’« ils » étaient là, avec des chars immenses, même qu’il y avait une tête d’homme qui dépassait au dessus, qu’ils avaient de grandes mitraillettes, j’avais le sourire aux lèvres, essoufflé d’excitation.

Elle m’a regardé, puis m’a giflé avant de sangloter nerveusement. Nous ne serions bientôt qu’un tas de ruines, qu’un tas de soumis, “Ça nous pendait au nez !” bafouillait-elle. “Ah ! Ces marchands d’armes aiment trop le goût du sang et les dirigeants politiques asseoient leur pouvoir par des démonstrations de force. nous ne sommes victimes que de leur égocentrisme à ces machos qui jouent à la guerre sans se soucier de la misère et de la douleur qu’ils laissent derrière eux…” Elle ne s’arrêtait plus de parler, ma mère, ça lui arrivait souvent quand elle paniquait. Moi, je la regardais s’agiter dans tous les sens avec ses grands airs désespérés, ses yeux levés au ciel et sa diatribe envers ce dieu qui nous abandonnait.

J’ai pris, quelques jours plus tard, toute la mesure de son hystérie face à la violence que nos hôtes manifestaient à l’encontre de certains de nos voisins. C’est à ce moment là que j’ai commencé à arrêter de vieillir.

J’étais tombé gravement malade. J’avais des crises de tremblements et parfois, je plongeais dans un mutisme compulsif, dont je mettais des heures à me débarrasser. On me conduisit chez le docteur Meunier. C’est le seul que j’ai connu jusqu’alors, je crois qu’il existait bien avant que ma mère ne soit elle-même née.

Il m’a regardé par dessus ses petites lunettes rondes, cerclées d’un métal argenté. Ses yeux me fixaient profondément, comme s’ils étaient une sorte de scanner. J’ai soupçonné une compétence surnaturelle que seuls les docteurs étaient en droit d’avoir, un pouvoir secret acquis dès leur naissance, ça m’attristait car je savais que je ne l’avais pas et que donc je ne serais jamais docteur à mon tour.

Il glissa sous mon pull un stéthoscope glacé comme ses doigts qu’il colla à mon dos à plusieurs endroits avant de se relever et de me fixer à nouveau. “Il n’y a rien !” conclue-t-il.

Je fus saisi d’effroi. Cette nouvelle me sautait au visage avec toute son évidence, bien entendu, je n’avais pas de cœur, j’étais vide de l’intérieur, je le savais déjà un peu je crois. Mince, j’étais déjà mort et j’aurai 8 ans toute ma vie… Ma mère eut un soupir de soulagement, ce qui me brisa le cœur que je n’avais pas. J’ai regardé mes petits pieds très sérieusement, ils se secouaient dans le vide et ça me paraissait parfait comme image. Il a bien fallut que je m’adapte à ma condition d’enfant définitif. Les années ont continué de se remplacer, mes os ont poussé et ma peau s’est durci, même les traits de mon visage tentaient, en vain, de me rendre plus vieux, mais, j’étais toujours cet enfant vide du dedans.

Du fait de cette situation pénible, je n’arrivais pas à être compris de mes contemporains et bien souvent, ils finissaient par être violents ou moqueurs. Je les regardais prendre l’ascendant sur moi avec une certaine perversion dans leurs regards. Ils ont mordu dans la chair de ma naïveté et les voilà rendu fou d’avoir goûté ce pouvoir auquel ils aspirent tant d’habitude et que je leur offre sur un plateau d’insouciance. On est tous le souffre-douleur d’un autre, c’est la hiérarchisation du dominant – dominé. Donc, vendre des bonbons fut pour moi une évidence car c’était le sujet que je connaissais le mieux et surtout, les enfants n’étaient jamais condescendants, jamais !

Une femme approche d’un garçonnet plus excité que les autres pour lui dire de se calmer. Je reste figé les doigts dans les calissons d’Aix à la contempler dans un rayon de soleil intrusif.

Ses longs cheveux bruns partent à la dérive pour venir s’échouer sur ses épaules saillantes. Son petit nez directif gronde l’enfant turbulent qui se met à faire une moue de vaincu vexé.

Elle porte un pantalon moulant qui dessine le galbe de ses mollets et laisse entrevoir une partie de ses chevilles. En dessous, des ballerines noires cachent des pieds qui semblent fragiles. Ça lui donne plus de grâce que n’importe quels talons aiguille. J’aime sa manière légère de marcher, chacun de ses gestes ressemblent à une douce danse, même quand elle fume, ses mains ont une manière particulière de détacher la cigarette de sa bouche, une sensualité naturelle dans ses doigts-rubans qui se marient parfaitement avec le vent. Elle est toute entière une particule de la nature, je n’ai jamais vu quelqu’un être autant à sa place dans ce monde. Elle était là, et c’était évident.

“Je suis le livreur de petits bonheurs, offrez-vous une douceur ?!” Dis-je à la volée en espérant que ma voix atteigne son attention.

Elle redresse son corps comme un oiseau à long cou, un grand sourire au bec, que j’espère sucré. Ses yeux noisettes plongent dans les miens, je sens ma nuque se raidir, j’ai soudainement la chaire de poule, tout semble volatil, léger comme une plume. Elle sourit de me voir si muet et fragilisé et moi je sens une pression étrange et forte dans mon torse, ça me brûle, m’étouffe. Il se passe un truc pas normal en moi, mon vide se remplit de quelque chose dont j’ignore la teneur.

“Est-ce que ça va bien ?” me demande-t-elle en me voyant rougir.

“Je crois que vous m’avez rerempli…”

“Hein ?”

“Mon cœur, il existe à nouveau, je le sens qui bat fort dans ma carcasse, c’est quand je vous ai vu, ça m’a fait quelque chose, et là on dirait qu’il veut sortir de mon torse, c’est quand vous m’avez regardé, je sais pas. Pardonnez-moi, je sais, c’est bizarre…”

Les enfants cachent leurs rirent dans leurs manches et pendant qu’elle rougit à son tour, j’essaie de me maîtriser et de comprendre ce qu’il se passe.

“Je suis le livreur de petits bonheurs, vous voulez une petite douceur ?”

Elle attrape la main de son petit garçon pour le tirer vers une fuite certaine. Elle me jette un dernier sourire qui masque un rire franc, puis elle disparaît dans une allée de platanes sans avoir pris un seul bonbon.

Tétanisé, je reste de marbre aux suppliques de mes petits clients en manque de sucre qui me tirent la veste, m’interpellent. Je vois des petites mains s’introduire dans les boites et farcir des petites poches. Je reprends mes esprits et dans un regard fou je leur avoue “J’AI UN CŒUR !!! J’AI UN CŒUR !!! ”

Advertisements

4 réflexions sur “Le livreur de petits bonheurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s