L’écrit vain

Depuis quelques temps, j’ai des troubles de la mémoire immédiate. Il m’arrive de ne pas savoir ce que j’ai fait il y a à peine cinq minutes. Ça m’énerve prodigieusement ! Je me sens dépossédé d’une partie de moi, j’ai des fuites de cerveau incolmatables dont je tente, tant bien que mal, d’amoindrir le débit en me faisant des notes un peu partout. C’est à dire que j’ai un peu l’habitude, ça fait plusieurs  années maintenant, que des pans entiers de ma vie ont pris la tangente.

Parfois, en marchant, je regarde le monde autour de moi, je veux dire, je le regarde vraiment. Pas comme quand on marche avec l’attention que l’on porte aux choses pour ne pas se casser la figure, mais d’une manière investie en regardant le ciel tout en avançant, ça fait comme un long travelling  avec une vie pour plan séquence, les perspectives des bâtiments se déforment, les branches des arbres secouées par le vent, dansent devant mon regard, la rue avance au ralenti, une nuée d’oiseaux traverse le ciel à contresens, j’ai l’impression de vivre un moment unique dont je suis le seul spectateur. Puis, je me demande si je suis déjà passé par ici, si cette boutique-là m’est familière, si ce trottoir a déjà supporté mes pas, je cherche partout un souvenir, parfois ça vient, souvent, ça ne vient pas.

Il y a une chose que je sais, c’est que je suis écrivain. Ça, je le sais, parce que c’est ma femme qui me l’a dit. Elle est tout le temps près de moi à me parler de souvenirs. Je crois que je confonds mes histoires avec mon histoire. Je revis des instants avec le sentiment du réel, tout y est, le vent sur mon visage, les odeurs qui embaument les chemins, les bruits des vagues qui se jettent sur les rochers…

…Je me vois, accroché au pont d’un bateau à nourrir la mer du peu qu’il me restait dans mon estomac. Une nausée incessante, due à la danse de l’horizon, le vent chaud et puissant provoqué par la vitesse du navire qui fendait l’océan dans une écume iodée et poisseuse, l’odeur du bois mouillé sous mes doigts, le brouhaha des matelots qui s’affairaient un peu partout, le claquement des voiles dans le ciel infini, j’avais le cœur léger et mes poumons s’étaient remplis du parfum de l’aventure. Apprenti pirate,  j’attendais de voir au loin, la silhouette d’un bateau chargé de victuailles, à destination du nouveau monde…

L’anachronisme de la situation ne semble pas me déranger, je suis sûr d’avoir vécu ça, sinon comment je me rappellerais de la texture d’une corde et des effluves de sueur que les hommes au combat mélangeaient avec le sang ?

…ou encore, cette fois où, embourbé dans ce champ de bataille, marchant sous une pluie battante qui faisait plus de dégâts que la baïonnette fixée au bout de mon fusil vidé que la proximité du combat m’empêchait de recharger. Fantassin poète dans la grande armée du premier empire napoléonien,  j’observais mes mollets plongés dans la boue jonchée de cadavres, je plantais ma lame dans des corps anonymes et je pensais à des alexandrins en même temps que je tuais…

… Je me rappelle de cette chambre d’hôpital, un nouveau-né au bout des bras, à pleurer maladroitement une joie qui n’arrivait plus à se contenir. Le visage exténué de ma femme, les cheveux collés sur ses joues, qui me souriait quand même en respirant fortement… Mais suis-je bien père ? Je ne sais plus. C’est peut-être ce monsieur qui est venu me voir ce matin, mais, son visage ne me disait rien.

Assis sur mon gros fauteuil, je regarde dans la télévision, des gens s’agiter, un profond sentiment d’ennui m’envahit, je me sens las. D’un coup, des larmes me viennent aux yeux, comme ça, sans prévenir, elles s’enfuient sur mes joues, roulent jusque mon menton, je n’arrive plus à les arrêter de partir, elles fuient et moi je reste immobile, j’ai l’impression qu’il faut que je vide totalement mes glandes lacrymales…

– Qu’est ce qu’il y a chéri ? Ça ne va pas ?

– Je… je… je voudrais voir ma femme…

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