Le micro-monde

Au terminus du train, des centaines de gens se déversent sur le quai, marchant d’un pas pressé vers leurs destins respectifs. Ils me croisent, me frôlent, me bousculent, me dépassent…  Je découvre ces milliers de visages humains qui fourmillent dans la grande gare, puis je pense aux dizaines de milliers d’autres qui s’activent dans le quartier, les centaines de milliers dans la ville, les millions du pays, les milliards sur terre, et moi qui erre dans cette gare avec un vertige soudain à l’idée de ce chiffre.

Ils doivent me trouver bizarre à les contempler avec insistance, mais je n’y peux rien, j’ai besoin de m’imprégner de leur unicité, de voir les plis de leur visage, la forme de leurs yeux, de leur nez, la consistance de leurs cheveux, leur taille, tout ce qui fait d’eux ce qu’ils sont, c’est à dire, eux ! Ça me fascine, j’ai envie de les dessiner tous pour comprendre pourquoi deux yeux, un nez et une bouche peuvent donner autant de possibilités.

Je me demande s’il me faut les aimer, ces humains ? J’ai toujours été profondément humaniste, mais plus je vieillis, et plus  je les préfère au bout de mes crayons, sous lesquels, ils se contentent d’être. Sans idées, sans convictions, sans dévotions, juste l’humain dans son animalité, sa forme originelle, son enveloppe charnelle.Je suis assez d’accord avec moi-même, et ça n’arrive pas si souvent, sur le fait que les gens ne sont pas des statues de chair. Je sais qu’ils ont un cœur et un cerveau, et que ce qu’on appelle “âme” donne de l’impulsion à leur raison d’exister. Mais, le problème, c’est tous ces gens qui veulent imposer aux autres leurs idées, comme s’il n’existait pas une manière simple et universelle de vivre.

On pourrait croire que je prône la pensée unique, mais loin de moi cette idée, je suis juste effrayé par le pouvoir de la vanité et la dépendance à la hiérarchie d’un peuple soumis à des croyances, des chefs d’état, et des besoins créés par des firmes immenses et inextinguibles. Nous sommes devenus des valeurs boursières, des chiffres dans un sondage, les variables d’ajustement d’un bilan comptable à l’échelle mondiale.

Pendant qu’on s’affaire à trouver le moyen de se payer le dernier smartphone ou n’importe quel autre bien, il ne nous reste que peu de temps pour nous indigner le soir, sur nos canapés, sur la possible faillite du système, les banques à l’appétit gargantuesque et la misère qui touche les pays pauvres.

Je sais, j’enfonce des portes ouvertes. Le sujet a été largement traité, et pourtant tout continue, invariablement et continuera encore longtemps. Parfois, je me demande ce que sera le monde dans 1000 ans ou 10 000 ans, rien d’optimiste ne me vient.

On pourrait s’aimer simplement, se respecter dans une espèce de tolérance naïve, de solidarité enfantine, mais l’Homme a une histoire, vieille, violente mais toujours vivante qui aujourd’hui résonne dans les viscères congestionnées d’une société qui se cherche des coupables. Coupable d’un échec annoncé, d’avoir tué un rêve qui ne sera jamais, la paix. Il est étrange de penser que l’Homme, manquant d’ennemis, est devenu son propre prédateur. Finalement, la véritable fin de tout, c’est l’implosion, comme un trou noir qui s’effondre sur lui même, l’auto-annihilation par haine interposée et cupidité abyssale.

Mais, je ne suis qu’un artiste empreint de candeur qui se sert des névroses comme d’un pinceau.

Tous ces regards qui me croisent sont autant de vies, de secrets, de passions, de déceptions et je ne me sens jamais autant humain que pendant ces instants-là, quand je me retrouve au milieu d’une gare à me faire bousculer par les gens.

Je suis l’un des leurs, foncièrement, à tout jamais, avec mes yeux, mon nez et ma bouche. Je crois que je vais les aimer quand même. Le soleil libéré d’un nuage épais, transperce la façade vitrée pour venir m’aveugler. Les silhouettes s’étirent sur le sol froid, ils redeviennent les anonymes de la Gare du Nord et moi je disparais dans le glissement d’une porte coulissante.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s