De l’art de se faire detester

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La salle du restaurant vibrait du tumulte incessant du premier service dans lequel quelques rires de clients à grands coffres se démarquaient, ici et là, du vacarme ambiant.

Les serveurs slalomaient entre les tables avec dextérité, tenant haut des plateaux pleins de promesses aromatiques. Les murs étaient couverts de vieilles affiches publicitaires, de dessins caricaturaux, un joyeux bordel qui se mariait parfaitement aux tables patinées par le temps. On est bien dans le bistrot à la française, il ne manquait plus que les coups de gueule du chef en cuisine qui ne tardèrent pas à fendre cette cacophonie sourde et interminable.

Paul avait pris une table près de la cuisine.

Confiné dans un angle, à l’abri du regard des autres clients. Il n’aimait pas trop être mélangé à la clientèle « normale », c’était sa petite excentricité à lui, une manière de se sentir important.

Il savait que les serveurs l’avaient reconnu, ou du moins, il se plaisait à le croire. Il jouait benoitement le client lambda, gardant un petit air hautain, retenant sur le bord de ses lèvres sa véritable identité, comme s’il était évident qu’il est Paul Rotubard, LE critique gastronomique, connu pour sa fermeté, son exigence, sa passion pour la vraie cuisine. Bon, là aussi, c’est ce dont il rêvait secrètement, en fait, il travaillait pour un petit guide peu connu et un journal gratuit pour lequel il pigeait chaque semaine. Qu’importe, son heure viendrait.

Il sortit avec une discrétion tout à fait relative, un petit carnet noir et un stylo en simili bois avec une pointe chromée. Il fit mine de réfléchir à quelques phrases en regardant le plafond, mordillant le pauvre stylo qui n’en était pas à sa première balade sur sa bouche peu engageante, puis il se mit à écrire lentement, déroulant avec maladresse les pleins et les déliés, salissant la feuille avec le tranchant de sa main gauche qui étalait l’encre encore humide, d’une écriture enfantine, immature, incomplète.

Décoration qui se veut « bistrot » alors que ce n’est qu’un ramassis de détritus accrochés aux murs dans l’intention de paraître parisien, authentique, rustique comme ce comptoir en zinc qui n’a certainement jamais vue le cul d’une éponge propre depuis des lustres. Le sol est carrelé de… tomettes, je pourrais être plus précis si une épaisse couche de crasse n’en gâchait pas le motif. Une carte, tout ce qu’il y a de plus basique, avec les éternels steak tartare, salade caesar, club sandwich et autre réjouissances faisant diversion quant à la nullité de l’imagination du chef, parfaite pour le palais néophyte du touriste venu découvrir notre belle culture gastronomique, entrée-plat du jour pour 17 euros le midi. La seule chose authentique ici, c’est la grossièreté des serveurs qui prennent votre commande comme si vous étiez la cause de toute la misère du monde. Une espèce de dégoût, de malveillance quant à notre qualité de client, comme si leur métier les emmerdait et qu’ils nous le faisaient payer par une mauvaise humeur et un regard fuyant…

Paul se laissait encore à rédiger quelques notes avant de demander l’addition avec une expression aérophagique exagérée sur le visage, insistant bien sur le ballonnement dont il était victime, retenant quelques borborygmes dans un gonflement de joue, il surjouait, histoire de bien faire comprendre au serveur que le repas fut indigeste, mais comme il ne le regardait toujours pas, ses efforts furent vain.

Dieu que ça m’agace tous ces clampins de la marmite, ces incompétents de la sociabilité. Ils font un métier de plaisir et de convivialité et regardez-moi les parader dans la salle avec des fusils dans le regard. A croire qu’ils se prennent au sérieux dans cette mise en scène, c’est du mélodrame coulis de crème rance…
Il paya l’addition en insistant bien sur le fait qu’il désirait un reçu.

Il conlua :

« Le petit chat rouge » est à la gastronomie française ce que le fromage est aux Inuits. Pour ce qui est de surprendre vos papilles, je vous propose le kebab en face avec sauce samouraï, ça aura le mérite de vous rassasier. Ici, on n’invente rien. Si l’entrecôte maître d’hôtel est votre péché mignon, allez-y sans crainte, c’est à peu près la seule chose valable, dommage que les frites surgelées (seul accompagnement proposé) soient cuites dans l’huile de vidange. Cela dit, le personnel est aimable, il vous remercie au moment de payer.

Il signa le point final de son article dans une fière estocade, le stylo pour épée.

Las de cette demi-journée de travail, il rentra chez lui, la bobine défaite, trainant son embonpoint comme le plus lourd des fardeaux. L’idée du canapé fut une motivation nécessaire pour accélérer le pas et lui permettre ainsi de franchir plus rapidement le palier de sa porte, et rejoindre l’autel de sa flemmardise.

Paul avait pour animal de compagnie, un cloporte.

Il l’aimait beaucoup.

Il l’avait choisi parce qu’il était un pestiféré, injustement dénigré, alors que c’était un être tout à fait charmant. Ils s’amusaient souvent ensemble d’ailleurs.

Paul posait « Gaston » sur la table basse sur laquelle il avait improvisé une petite arène avec un vieux cadre en bois.

Il regardait alors Gaston se cogner dans les angles et longer les côtés de sa prison éphémère dans l’espoir de s’en évader. La liberté est une condition de la nature.

Paul lui donnait, de temps à autre, une petite pichenette avec son index pour qu’il se roule instinctivement en boule, provoquant ainsi la volvation propre à cette espèce. Il connaissait bien les cloportes, il avait lu nombre de livres à leur sujet.

Il jouait avec son Gaston en boule, comme on jouerait avec une bille, lui faisant traverser la petite arène en long, en large, en diagonale, en ricochet d’une bande à l’autre, Il se disait qu’il lui faudrait d’autres cloportes, ils sont tellement mignons !

Le moment que Paul préférait, c’était quand Gaston, – une fois la confiance retrouvée, et qu’il avait senti qu’on le laissait tranquille –, s’ouvrait lentement, déroulant ses quartiers de coquilles, – armure ingénieuse, génie de l’évolution, – et qu’il se remettait à galoper sur la surface close avec toujours ce même but, s’enfuir. Une infinité de possibilités s’offrait à lui quant à sa nouvelle activité d’éleveur de cloportes.

Cette petite récréation passée, Paul remettait Gaston dans sa petite boîte humide en lui glissant quelques pincées de lichens qu’il gardait précieusement dans le bac à légumes de son réfrigérateur.

Fallait bien qu’il serve à quelque chose ce réfrigérateur. Parce que Paul, en fait, n’était pas très doué pour faire la cuisine. Il était d’ailleurs devenu critique gastronomique pour ça, par flemme de se préparer ses repas, par gourmandise aussi, et surtout parce qu’il aimait beaucoup écrire.

Quand il fallut qu’il se trouve un métier comme l’exige la bienséance, et parce que ses parents l’avaient jeté à la porte, il avait trouvé tout naturellement que celui-ci était le plus apte à répondre à sa condition d’homme mou.

Avoir un salaire, c’est la société qui veut ça… elle est très exigeante, la société.

Alors, par un heureux hasard (connaissance de papa), il avait trouvé ce boulot. Le seul inconvénient, c’est qu’il fallait se déplacer, et aussi écrire de manière ostentatoire, mais son instinct de survie étant plus fort, il se contraignait à cet exercice hebdomadaire avec la conviction d’une moule sur son rocher.

Les jours où il ne travaillait pas, Paul se goinfrait dans les « fast-food », sorte d’expiation de toute cette délicieuse nourriture qu’il ingurgitait à longueur de journée, doux sacrifice offert aux lecteurs, le sens du devoir avant tout et tant pis s’il avait quelques bourrelets, que dis-je, un bide sidéral.

Le lendemain, il se rendit à la rédaction de l’un des deux canards avec lesquels il collaborait. Flore, la rédactrice en chef de Gastro, se frottait les sourcils avec agacement, ou désespoir, quelque chose dans le genre.

–       Ecoute Paul… tu vas trop loin. Je te l’ai déjà dit, non ? Tu veux que j’ai un procès au cul, c’est ça ?

–       Mais, non, enfin, je… c’était de la merde ! Je vais quand même pas chanter les louanges de ces escrocs non ?

–       Ce n’est pas ce que je te demande Paul ! Tu écris dans le carnet « Nos bonnes adresses ». Il me faut des brèves simples, courtes et didactiques avec un petit avis, on n’est pas là pour couler les restaurateurs, en tout cas pas dans ce genre de rubrique.

–       Ah ! bah, bravo la déontologie journalistique, hein… et mon honnêteté intellectuelle, hein ? Tu y penses ? 

–       Paul…

–       Oui ?

–       Si tu n’aimes pas le restaurant… tu ne le sélectionnes pas et puis c’est tout. C’est le principe de la rubrique « NOS BONNES ADRESSES ». Allo ? Tu comprends ça ? Nous sommes un gratuit, nous avons besoins d’annonceurs. Si tu les fais fuir, comment je fais moi ?

Flore commençait à sévèrement s’agacer. Paul donna alors à son flegmatisme toute l’ampleur que son visage peu expressif était en mesure de donner.

Qu’est-ce qu’elle peut m’énerver celle là avec son magazine. Il n’y a qu’elle pour ne pas voir que son magazine c’est de la merde. D’ailleurs qui aurait envie de lire un magazine qui porte le nom d’une maladie qui te fait te prosterner devant des toilettes ? Gastro… manquerait plus qu’un slogan type « Asseyez-vous, on va vous faire envie » et ce serait le summum de la déliquescence culinario-intellectuelle. Elle verra plus tard quand j’aurai une renommée nationale, je l’entends déjà se gausser dans des soirées mondaines qu’elle m’a tout enseigné… Ah ! la pauvre fille, si elle savait tout le talent que je me refuse à lui offrir.

Dans la rue, des pelles mécaniques broutaient le sol comme des animaux d’un autre temps, l’air frais vint se glisser dans les narines dilatées d’un Paul fier et vexé. Il traversa la route avec l’aisance et la vivacité d’un hippopotame au réveil avant de se prendre les pieds dans un parpaing qui trainait là et de se fendre la lèvre sur la barre du panneau « stop » juste posé là, comme un fait exprès. La bouche ensanglantée, il respirait comme un veau pendant que les ouvriers du chantier, se précipitèrent pour lui venir en aide. Il les rabroua comme un enfant honteux et disparut dans les vapeurs d’une bouche d’égout poursuivi par les insultes de ses secouristes d’occasion.

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