Le pont des abîmes

Là-bas, au loin, vers l’horizon, la lune pleine et ronde s’étend sur la mer irisée. Un peu plus loin encore, la nuit prend des airs d’infini.

Accoudé à la balustrade d’un pont, je respire un air iodé clapotant sur les rochers en bas qu’une houle fragile fait échouer calmement.

Je ne me sens bien que seul. C’est un constat simple, évident pour moi, mais que pourtant j’ai tant de mal à faire comprendre à mes contemporains.

J’ai bien réfléchi et tout est là, dans ce regard que je jette au vide sidéral, ici sur ce pont. Il n’est pas question de narcissisme, de snobisme ou de quelconques prétentions, non !

J’ai essayé pourtant, mais je n’y arrive pas. Je leur trouve toujours quelque chose d’agaçant aux gens. Parfois, je m’agace moi-même, de ma façon de me comporter. J’ai voulu jouer l’adaptabilité mais je n’aime plus ne pas être moi. J’ai eu envie qu’on m’apprécie pour ce que je suis et non pas pour ce qu’on voudrait que je sois. C’est comme ça que je me suis retrouvé sur ce pont à jeter mes aigreurs dans les embruns du printemps.

Je crois que je n’ai pas le mode d’emploi du vivre en société. Je suis toujours la teinte d’à- côté, trop pâle ou trop  tranché, je jure sur le camaïeu des esprits. Une sorte de condamné à la solitude. Mon cachot ? Ma raison !

Pas plus tard que le mois dernier, je rejoignais un nouveau groupe d’amis. Nous avions convenu de passer la journée au jardin du Luxembourg afin de perdre un peu de notre temps à regarder les ouvriers s’éreinter en déplaçant la fontaine Médicis pierre par pierre pendant que nous écluserions par la même occasion quelques bouteilles d’un délicieux vin de bourgogne.

Chacun y allait de son conseil sur la manière la plus efficace de transporter les lourdes pierres, ajoutant de temps à autre quelques moqueries à l’encontre des ouvriers suants de tous leurs pores.

Je suis simplement intervenu pour dire qu’en leur qualité de professionnels du bâtiment, leur méthode devait surement être la plus approprié et que s’il en existait une autre, probablement qu’ils l’utiliseraient, que leurs bonnes idées, à eux autres, pouvaient être soumise à l’ingénieur en chef des bâtiments de France ou au Baron Haussmann lui-même parce qu’après tout, nous ne sommes pas à l’abri d’une découverte et que leurs semblant de savoir déballé depuis plusieurs minutes, se devait d’être connu du monde civil afin d’en faire profiter ces malheureux ouvriers.

Tous les regards convergèrent vers moi, leurs pupilles acides transpercèrent mon âme et je compris alors que j’avais dis quelque chose qu’il ne fallait pas. Je me rince encore lentement de la pluie d’insultes qui a suivi mon monologue.

L’incompréhension… totale. Alors que je trouvais ma remarque judicieuse. Non, définitivement, ce monde n’est pas fait pour moi.

Je sabote tout, jusqu’à l’amour. Je me sens un pantin sans marionnettiste.

J’en ai eu marre de faire des efforts pour être compris, moi je me comprends, je serai donc mon seul ami. Tant pis ! J’ai pris mes fusains et quelques nippes et je m’en suis allé comme on quitte son foyer maternelle, avec de l’angoisse et le goût de l’aventure.

J’ai traversé la France en carrosse, et en chemin de fer, et aussi un peu à pied après avoir été congédié par mes compagnons de voyages qui assurément, manque de savoir-vivre.
On est toujours le con d’un autre à ce qu’il parait, mais moi je pense que quand tu trouves que tout le monde est con, c’est que le con, c’est toi. Bon, en l’occurrence, moi, je trouve que les cons, c’est surtout les autres, alors mieux vaut être seul que mal accompagné et puis ce carrosse me rongeait le derrière de toute manière, j’aurai fini par m’y briser les reins.

Enfin, après bien des mésaventures dont je vous épargnerai le récit, j’ai fini par me retrouver à Aigues-Mortes, parce que je me suis dit que pour finir ses jours, il valait mieux vivre dans une ville qui en porte le nom.

Je passe désormais mon temps à noircir mes feuilles à dessin, je les prends en chanvre parce que j’affectionne particulièrement leur texture. Je suis comme ça, j’ai des lubies. Je vis de la vente de mes paysages que le touriste d’un peu de goût emporte dans ses souvenirs. Entre nous, pas de discussions, ils me laissent à mon œuvre, respectant un silence entendu parce que je prends un air inspiré, habité et que ça me rend artiste. Il repart content et moi je peux manger chez Colette qui elle aussi, est une taiseuse, ce qui, vous l’aurez compris, me sied à merveille. Une vie de silence à écouter l’essentiel dans le chant des feuilles de pêchers que le mistral caresse à longueur de temps.

Mais là, ce soir, je n’ai plus envie de rien, je deviens plus sombre que mes mines de plomb, plus volubile que la poussière de mes fusains, j’ai le cœur de ne pas avoir le cœur, je suis noir à l’intérieur, encré, ancré sur ces rochers à remplir un peu plus la mer de mes larmes, parce que je me suis fâché avec moi, parce que je me trouve le plus con des cons, que je veux désormais vivre à Aigues-Vives. Je caresse la balustrade humide avant de tourner le dos à la nuit et de m’enfuir tristement du pont des abîmes.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s