La fin du temps

De l’impression du temps précieux découle des impatiences derrière lesquelles j’ai couru à m’en arracher les poumons. Trop pressé de vivre comme si la mort était collée à mon cul en ricanant comme une vieille folle hystérique.

J’ai appris à prendre le temps en commençant par le perdre. Ça parait simple comme ça, mais ça n’a pas été facile.

Un jour, alors que j’avais des nerfs dans les jambes et mes doigts qui se faisaient des nœuds, j’ai regardé une montre et j’ai attendu que la grande aiguille fine fasse 60 petits sauts pour me rendre compte que je venais de perdre une minute, j’ai remarqué alors que je n’avais rien perdu. Ce qui était une révélation en soi car j’ai dû en perdre bien plus, mais celle là m’a paru être une bonne perte.

Alors, parfois, quand le temps m’accule, je prends une minute sur ma montre et je la perds non sans une certaine émotion en arborant un discret sourire, une manière de lui rendre hommage, à cette minute défunte.

Je marche à petits pas sur les trottoirs encore froid d’une nuit exigeante du dernier décembre que la terre ait connu.

Ce matin, je n’ai pas eu une minute à perdre, j’ai dû filer directement dans la vie sans même prendre un petit-déjeuner. J’ai prévenu mon travail que je ne viendrai pas mais personne ne m’a répondu, j’ai parlé à la boite vocale en espérant qu’elle transmettrai le message, mais je n’y crois pas trop, depuis quelques jours, ils ont tous l’air affolés.

Le ciel orange vif a teinté les immeubles en verre d’un rouge sang au fur et à mesure que les minutes trépassent. Je presse le pas mais je ne cours pas comme ces gens qui me dépassent en criant, je me demande où ils vont, je crois bien qu’ils ne le savent pas eux même.

En longeant un grand boulevard, je zigzague entre les monceaux de déchets qui couvrent le bitume, feuilles volantes, morceaux de plastique informe vestige d’un objet pulvérisé. Les vitrines béantes crissent sous mes chaussures par couche de verre pilé, je suis un peu agacé de tout ce retard que je prends, je m’étais juré de ne pas courir derrière le temps que désormais, je n’ai plus.

Il fait de plus en plus chaud, je me demande si c’est la faute à ma cadence rapide ou bien à ces nuages sombres et rougeâtres qui envahissent le ciel depuis un moment. Je ne les avais pas remarqué jusqu’à ce qu’ils se reflètent sur le cadran de ma montre quand j’ai contrôlé l’heure et que j’ai vu qu’il ne me restait que quelques minutes.

Hier soir, à la télé, ils ont dit que ça arriverait en à peu près 8 minutes. 8 minutes 19 secondes et 4781 micro secondes en fait, mais je ne me formalise plus sur l’exactitude du temps depuis mon truc de la minute perdue.

C’est le temps qu’il faut pour que la lumière du soleil arrive jusqu’à la terre. D’après ce que j’ai compris, il y a eu une éruption solaire très grosse que même sur le graphique, la terre, elle avait l’air toute petite. Le journaliste nous a heureusement expliqué qu’on ne subirait que l’écho de cette éruption, mais que quand même, de fortes chaleurs étaient à prévoir. Je n’ai pas regardé le journal télévisé en entier parce que je me suis couché immédiatement pour pouvoir me lever tôt et faire ce que j’avais à faire.

Je parcours les rues qui me séparent d’elle en un temps record, j’ai dû rattraper toutes les minutes que j’avais volontairement perdues tellement je suis allé vite, comme quoi le temps est extensible, j’ai lu ça dans un livre.

Je la retrouve, recroquevillée sur le parvis de son immeuble, prostrée, les yeux humides, sanglotant nerveusement.

« Salut, je voudrai m’excuser, mais je n’ai pas trouvé de fleurs sur le chemin. Toutes les boutiques étaient fermées, enfin certaines étaient ouvertes, mais bon, cassées quoi, donc je ne pouvais pas payer les fleurs. Enfin bref, je ne suis pas venu pour ça, je suis venu pour te dire que je t’aime en secret, enfin là, c’est plus un secret mais, je me suis dit que c’était important que je te le dise, alors me voilà, est-ce que tu veux te marier avec moi maintenant ? »

Elle est toujours immobile, le visage coincé dans ses genoux, elle a gardé sa blouse d’infirmière, ça lui fait comme une carapace, ou une statue.

J’essaye de lui mettre la main sur l’épaule mais je n’ose pas la toucher de peur de l’effrayer. Derrière moi, des cris rebondissent sur les façades des immeubles, je me tends pour voir au loin ce qu’il se passe, mais une lumière aveuglante m’en empêche. Je regarde ma montre, et je compte une minute.

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