Train de vie

Un matin d’hiver, le même décor qu’hier.
Des ponts métalliques surplombent de vieux murs tagués, noircis par la pollution ambiante sur lesquels une nature sauvage et envahissante s’accroche péniblement.
Ma nonchalance se perd dans les lignes de chemins de fer rouillées qui s’entrecroisent en illusion d’optique dansante sous mon regard mélancolique qui se mélange aux nuages.
Au loin, les barres de logements peintes du délabrement des années, sont parées de quelques tâches de couleur que le linge, étendu ici et là, voudrait égayer, en vain.
Enfermé dans mes écouteurs, j’observe la monotonie du vide. Vide d’humanité, que ce décor pourtant chargé, n’arrive pas à remplir.

J’ai laissé son corps chaud engoncé sous la couette, mais des souvenirs de caresses viennent encore se glisser sous mes doigts. J’inspire discrètement comme si mon nez était plongé dans son cou, et en expirant lentement, des volutes d’amour s’échappent sur mes jambes avec toute l’épaisseur de leur futilité avant de s’échouer sur le sol poussiéreux et de disparaître dans les pieds des voyageurs debout accrochés à la barre de l’aérotrain de banlieue.

J’essaie de ne penser à rien, et j’y arrive très bien. Ça fait un moment que j’ai développé cette faculté. Ça me permet de tenir le coup, faut vraiment que je laisse le travail au travail, c’est indispensable, enfin, ça c’est ce que je me dis, en fait,  je ne pense qu’à ça, mais j’intériorise.

“Gare du Nord, vous êtes invités à descendre” dit une voix à la fois douce et robotisée de femme que de petits haut-parleurs invisibles transmettent en une amplitude parfaitement calculée.

Nous sommes tous agglutinés devant la porte de l’aérotrain à attendre qu’elle s’ouvre. Je me fais marcher sur les pieds, je pense à mes chaussures en cuir que j’ai ciré la vieille au soir, ça m’agace mais je ne dis rien car je suis concentré, comme dans une transe hypnotique, mon corps appartient au quotidien, il sait ce qu’il doit faire, où il doit aller, automatisme du trajet.

Aujourd’hui, des larmes m’attendent dans mon bureau. C’est fini pour Mécilia, “ils” ont décidé de ne plus la garder. Je sais déjà ce qu’elle va me dire, je vais en prendre plein la gueule certainement, j’ai été formé à être confronté à ce genre de situation, donc, je resterais impassible. La décision est prise et “ils” ne reviendront pas dessus. C’est la troisième personne ce mois-ci, ça n’arrive jamais aussi souvent, mais en ce moment, c’est un peu l’hécatombe.

Au début, je voulais être manager pour faire plus dans “l’humain”, gérer du personnel comme on dit, me sentir plus impliqué dans l’entreprise, trouver des solutions pour améliorer mon service… Je ne sais plus  à quel moment je suis devenu fossoyeur…

A peine assis derrière mon bureau, que Luciange, mon assistante, m’apporte déjà un café. Je la remercie d’un “bonjour” sans enthousiasme.

« N’oubliez pas votre interview à 11h00 avec “BizBuzz Channel” sur le plateau 6 ! »

« Ok, Luciange, merci. »

J’avale une gorgée de café brûlant, ça me fait du bien, avant, je détestais ça, maintenant, pas un matin sans que je m’en coule une tasse, voire deux.
J’ouvre mon Holomail, 17 messages en attente, la moitié sont des spams. Je les supprime automatiquement sans les lire pour ne pas encombrer ma virtuomémoire.
Dans les plus récents, un holomail du boss, je l’ouvre en priorité par corporatisme inconscient.
Une tête de lion apparaît devant moi, ça ne me surprend plus, c’est son avatar, assez représentatif du personnage, par ailleurs.

« Klim ! Rapide brief sur la mutation de Mécilia… On va charger un programme de conscience altérée dans sa neuropuce, mais tu ne lui dis rien, on fait comme on a dit, on la réadaptera la semaine prochaine, là, on a un problème. Contacte moi dès que t’en as fini. »
Les babines du lion s’arrêtent de bouger, je regarde sa grosse tête immobile,  je la trouve pathétique.

J’entends le bip distinctif qui m’annonce l’arrivée d’une personne dans mon bureau. Aussitôt, le profil de Mécilia s’affiche sur le petit écran de mon sous-main. Je l’efface d’un revers de main, je le connais par cœur.

« Entrez Mécilia ! »

Frêle, elle s’avance d’un pas maladroitement assuré, histoire d’avoir une posture, me montrer que je ne l’impressionne pas. Les réactions divergent, mais celle-ci est la plus courante.

« Vous avez demandé à me voir ? »

« Oui ! Asseyez-vous ! Ça concerne votre nouvelle affectation. »

« Ma nouvelle affectation ? » Ses yeux sont rouges et sa voix est un peu nasale, elle vient sûrement de pleurer.

« La direction et moi même avons remarqué les difficultés que vous rencontriez quant à la réalisation de la tâche qui vous incombe dans votre poste actuel. Et surtout, des enregistrements ont capté de plus en plus de mots clés que vous avez prononcé dont la teneur démontre votre désengagement jusqu’à déclencher l’alerte “mutin”, d’où votre présence ici. »

J’ai sorti ça froidement, machinalement, je ne suis plus que le prolongement du système, le bras de chair de ses machines espions que l’amendement de 2073 a autorisé.

« Mais… mais… je… non ! » se défend-elle
« Rassurez-vous, l’entreprise n’est pas du genre à abandonner ses collaborateurs et nous nous inquiétons de vos nombreux arrêts maladie pour dépression. Nous allons vous offrir une mise à jour de votre neuropuce afin de booster votre taux de dopamine et d’endorphine. Ensuite, nous vous intégrerons de nouvelles compétences, mais vous allez devoir passer dans le réorientateur. »
Mon discours est bien huilé, la technique largement éprouvée, fonctionne à chaque fois.

« Oh non…s’il vous plait, je ne… » Elle sanglote car elle sait ce que cela suggère. « Est-ce que je peux m’expliquer, enfin… je… ma vie… »

« S’il vous plait. – je la coupe – Vous savez pertinemment que nous ne prenons pas en compte les affaires du privé, de toute manière, cette discussion sera effacée dès votre sortie de ce bureau et les décisions sont irrévocables, c’est écrit dans le règlement intérieur, vous vous souvenez ? »

« Oui… » Elle a maintenant l’air d’une enfant abattue à qui on fait la morale.

« Merci. Vous pouvez retourner dans le bureau de Luciange qui vous expliquera les modalités de votre “évolution”, Nous allons prévenir vos proches. »

Elle se lève et quitte le bureau, les épaules basses, les jambes tremblantes. Elle ne sait pas encore que son cerveau sera mis en état végétatif pendant une semaine. Je la regarde partir, ça me semble une éternité.
Les deux dernières fois, je m’étais fait insulter, je trouve son silence encore plus blessant.
Elle doit me détester mais je suis comme elle, je suis moi aussi soumis aux mêmes pressions. Je peux sauter du jour au lendemain et plus tu montes dans les échelons, plus le lavage de cerveau est puissant. Tu dois oublier le moindre mot de passe, le moindre échange un peu sensible. En général, personne ne sait ce que deviennent les managers qui ont pété les plombs. Des rumeurs murmurent des histoires bien sombres selon lesquelles ils seraient envoyés dans le quartier des oubliés avec l’âge mental d’un gosse de 4 ans. J’en ai des frissons.

Avant de faire un compte rendu à l’autre poilu, je jette un petit coup d’œil chez moi. Elle n’est plus dans le lit. Le capteur de présence la trouve dans la seconde. Elle est sous la douche, bonne surprise. J’actionne le mode vocal.

« Coucou chérie. »
« Hey ! mais, te gêne pas, vas-y » plaisante-t-elle en postillonnant une eau ruisselant de ses lèvres charnues.
« Haha, j’arrive à peine, même pas le temps de profiter du spectacle. Je voulais juste te faire un coucou. J’y retourne. »
Elle me fait coucou de la main gauche pendant que la main droite essuie son visage.
J’éteins la communication puis je me lève afin d’ajuster mon costume. Dans le miroir, un visage fuyant. Mon regard se concentre sur le nœud de cravate ou sur mes cheveux, petite gymnastique de lâcheté ordinaire, je prends bien soin d’éviter mes yeux, je sais trop ce qui s’y cache.

Je prends une gorgée d’eau bien fraîche, elle coule dans ma gorge, le long de mon œsophage, je la sens descendre, le froid semble remplir mes poumons, mon torse, ça fait un bien fou. Il ne me reste plus que ces petits actes pour me sentir encore vivant. Toutes ces puces incorporées dans mon corps, me filent la nausée, me rendent schizophrène, jusqu’à me demander si je suis bien le moi d’origine, j’y pense souvent, ça me rend parfois dingue, mais la plupart du temps, je feins de les ignorer.

Je me rassois dans mon fauteuil en cuir blanc, les mains posées à plat sur mon bureau de verre, je ferme les yeux un instant, je sais que les caméras m’observent alors je ne m’éternise pas. Garder le contrôle, toujours !
Je m’apprête à faire mon compte rendu, avertir tignasse de l’entretien que je viens d’avoir, ma paranoïa ne m’empêche pas de croire qu’il ne suit pas tout et qu’il est occupé à d’autres choses.
La blancheur evanescente du bâtiment, cette lumière constante, aseptisée, censée nous apaiser, à quelque chose d’inquiétant, d’étouffant, je me mets à rêver de noir. Envie de sombre, de contraste, d’accident visuel, ici tout est lisse, c’est pour ça que j’aime tant mon petit trajet le matin avec cette ville massive grouillante de saleté, de couleurs, de ruelles sombres, d’odeurs diverses, même quand ça pue, ça me plait, ça me change du diffuseur de parfum qui encense nos couloirs dans lequel des molécules de bien-être ont été intégré. Tout est tellement propre que j’ai des envies de saleté, c’est dire !

La petite lumière verte qui clignote dans le coin de mon œil me signale qu’on cherche à me joindre… c’est le roi des animaux en personne. Je me reprends, je lui réponds en prenant un air enjoué, détaché.

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