L’asservissement volontaire

– « J’entends bien ta requête, je note tout ça. »

Il se mit effectivement à griffonner quelque phrases sur son carnet luxueusement relié sur lequel, on pouvait voir dans l’épaisseur des feuilles, une légère dorure, de ces cahiers haut de gamme totalement ringards.

Il se leva et se dirigea vers la grande baie vitrée qui lui tournait le dos. Quelques étages plus bas, la ville s’étalait dans un amoncèlement de toits en zinc et de murs en pierre blanche. Une grande avenue se perdait dans son point de fuite, il devait certainement en parcourir la longueur à voir son mouvement de tête, avant de prendre une profonde inspiration et de se retourner lentement.

– « Tu sais, il ne faut pas que tu joues à l’homme pressé, tu vas te brûler les ailes à force. Nous comprenons bien ton ambition et ton envie d’avoir une situation plus confortable, mais, dans notre société, nous ne faisons évoluer les collaborateurs que tous les 5 ans en général, et puis, tu es encore jeune. Tu as quel âge depuis que tu es rentré comme stagiaire dans cette société ? »

Ce « nous » avait des relents royalistes, il n’était pourtant qu’un « nous » de corporatisme feinté.

– « J’ai 33 ans et ça fait bientôt 8 ans que je suis dans la société… »

– « Bon écoute, je vais parler à ton chef de service, lui dire qu’il te donne de nouvelles attributions et si tu n’es toujours pas content, on se revoit dans 6 mois et on en reparle. Ok ? »

Son « ok ? » avait une teinte paternaliste, il me demandait de valider sa proposition comme s’il marchandait avec un gamin de 5 ans, me rappelant que j’étais entré dans cette entreprise comme stagiaire, histoire de me rabaisser et de me rappeler que je n’étais qu’une sous-merde. Je restais stoïque, histoire de garder mon calme… une fois de plus.

– « Je suis déjà venu il y a 6 mois de ça… » Je n’eus pas le temps de finir ma phrase, qu’il me coupa sèchement.

– « Oui, je sais tout ça ! Mais, tu sais bien dans quelle situation se trouve le groupe ? On peut te faire évoluer si tu veux, mais nous ne pourrions pas t’augmenter ! Rappelle toi, quand tu es arrivé, nous avons beaucoup œuvré pour que tu t’en sortes car ta situation était difficile, regarde où tu en es aujourd’hui, c’est vachement bien pour quelqu’un qui n’a pas de diplômes ! »

Je restais silencieux. Je le regardais placidement en essayant de lui faire comprendre que je n’étais pas dupe. Son enthousiasme surjoué n’avait aucun impact sur ma détermination. Je décidais de ne plus rien dire, le laissant jubiler de son petit pouvoir et le laisser croire qu’il a « gagné ».

– « Bon, on fait comme ça, j’envoie un petit mail à Michel pour lui faire le point sur ce qu’on vient de se dire. Ok ? »

Toujours ce ton à la con accompagné d’un sourire forcé, complaisant, hypocrite… je bouillais intérieurement.

Un « aurevoir » réussit à s’échapper de mes lèvres pincées.

Je m’enfonçais dans le long couloir qui me ramenait à mon bureau.
Sur les murs en verre poli et sur la moquette, les ombres diffuses des autres collaborateurs, s’affairaient en tout sens, dans une danse fantomatique désynchronisée. Je leur marchais dessus, je les sentais s’imprimer sur moi, je me sentais libre malgré tout.

Ce sentiment étrange d’être soumis à une vie que je ne voulais pas, et l’accepter quand même, comme on accepte d’être un consommateur, pareil, l’asservissement volontaire, consenti.

Ma liberté, serait celle d’être soumis à mon pouvoir d’achat, de me complaire dans mes petits plaisirs de français moyen et d’en être conscient. Je m’étais trop longtemps posé la question de la liberté, j’ai découvert que c’était un truc qui se passait dans la tête, pas dans les comportements, sinon, il aurait fallu que j’aille vivre en ermite à bouffer des racines pour me sentir autosuffisant. J’aurais senti peut-être alors à quel point j’étais prisonnier de mon « occidentalisme », ou alors, combien j’étais dans le faux, dans l’erreur de croire que la liberté, c’était ça, n’avoir plus aucun compte à rendre à personne, mais, on en a toujours à rendre, ne serait-ce qu’à soi-même.

La prison, c’est l’insuffisance ! En vouloir toujours plus. Ça détruit notre monde, la cupidité. Je ne suis pas pour l’accumulation de richesse, j’ai toujours trouvé ça con.

A la fin du couloir, je me retrouvais face à un open space grouillant de cliquetis des claviers d’ordinateur martyrisés par une foule de têtes baissées, hypnotisées devant leurs écrans. Une foule soumise, elle aussi, à ses rêves, ses ambitions, j’ai l’impression d’entendre les pensées de chacun, j’y retrouve les miennes, celles d’un mec normal qui joue le jeu de l’employé de base avec un peu d’espoir, et beaucoup de réalisme.

– « Alors ? »

– « Ils ont encore gagné 6 mois. »

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3 réflexions sur “L’asservissement volontaire

  1. Hé oui, c est ça la vie, petit frère, il faut toujours se plier à la hiérarchie. Quant c’est non, c’est non ! Et, tu peux rien faire. Bisous

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