Assis

Un long boulevard haussmannien s’étire devant moi, rectiligne et froid, façades copiées collées qui se perdent dans la perspective d’un horizon bétonné.

Assis au milieu d’un vieux banc en bois, je stabilise mon corps entre les deux gros sacs qui m’accompagnent, histoire de me mettre à l’aise dans mon fauteuil improvisé, frissonnant de désespoir, spectateur de cette ville qui ne veut plus de moi.

Mon regard alunit dans les vapeurs automnales et au loin, les réverbères dessinent en pointillé un long couloir d’errance.

Assis, voilà un mot qui résume assez bien ce que Paris a pu être pour moi.

Assis, comme dans ce TGV, à éviter mon reflet sur la vitre au travers de laquelle la nuit défilait, essayant de m’émouvoir de quelques tâches orangées disséminées ici et là dans des paysages endormis. J’étais prostré dans le gros fauteuil gris et bariolé, luttant contre la torpeur que les kilomètres avalés m’offrirent sournoisement. Une France tant traversée que je la préfère dans le noir complet plutôt que de subir la vision de ces collines rasées où quelques hectares de vignes survivent ente les champs de colza, de maïs et d’autres céréales. Je me jurai, alors, que Paris serait à moi.

Assis, comme dans le métro, juste un trois quart de fesses sur le strapontin, de peur de frôler mon voisin de trajet, les yeux dans le vague, ou vaguement posés sur les jambes dénudées d’une étudiante debout en face de moi. Des sièges étroits et durs, bariolés eux aussi, cerclés de gris. Je me demande ce qu’ils ont avec ces couleurs ? Si un architecte psychologue expert en chromothérapie s’est penché sur la question ? Ce métro pris des milliers de fois, jusqu’à m’en imprégner et finir par ne plus voir les tâches sombres et indéterminables, sur lesquelles je m’asseyais. La banalisation du glauque ou la capacité d’adaptation.

Assis, comme dans ses chaises en mousse, en plastique et en fer dans les bureaux des différents DRH. Pas de grands espaces richement meublés comme dans les films, juste des lieux sans âmes, moquette bleue ou grise, faux plafond en dalles, éclairage au néon où se confinent le secret des tractations, un jeu de dupes dans lequel tout le monde pense être gagnant. Le manège des entretiens d’embauche en somme. Le terme est mal choisi, il s’agit d’entretiens d’approche avec l’éventualité d’un peut-être. Eloge de la précarité, des pare-terres de CDD et autres piges annoncés comme des offres messianique. Campé sur mes coudes, je ne me laissais pas impressionner par les gros fauteuils en cuir surélevés, technique des recruteurs pour avoir l’ascendant sur l’interviewé, je gardais le buste bien droit, les mains et les épaules ouvertes, le regard franc montrant à l’interlocuteur toute ma détermination. Ça m’a valu quelques contrats, de nombreuses heures assis, encore, devant un ordinateur, jusqu’à en avoir mal au cul et au dos de cette station immobile. Une vie de bureaucrate, chiante à en mourir.

Assis, comme dans ses chaises frêles, à la structure métallique et à l’assise en plastique dans le bureau de l’assistance sociale. La honte grouillante dans mes cernes au désespoir, m’empourprant de cette fierté contenue, je signais pour de l’aide, pour un toit. ALJT, Sonacotra, qu’importe le nom, un lit et de quoi se laver. Toilettes et douches communes à la moisissure envahissante, laverie, salle de « loisirs », couvre-feu ; yougoslaves, roumains, africains, et bien d’autres, on emmêlait nos rêves perdus en essayant tant bien que mal de se comprendre.

Assis, ici, sur ce banc qui ressemble de plus en plus à la fin d’une histoire. Je n’ai jamais été aussi proche du bitume. Je regarde mes pieds immobiles écrasant quelques feuilles mortes et mouillées, à moitié déchiquetées. C’est ce qui arrive quand on dort dans le froid.

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Une réflexion sur “Assis

  1. Et bien c est une belle histoire, petit frère, bien tourner comme d hab, et la fin ma surprise. Non vraiment tu devrais publier. Bisous

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