Le poing serré

On pourrait croire à une photographie, un instantané de vie pris au dépourvu, une pause silencieuse dans une réalité dérangeante, même les cœurs semblent s’être arrêté.

Nos souffles pourtant profonds, s’évadent discrètement dans le regard haineux qui s’étire entre nous.

Une tension sourde, magmatique, à faire chavirer la raison, se solidifie dans les millièmes de secondes qui s’écoulent alors.

Son visage, défiguré par la rage et la stupeur, est à moitié éclairé par une lampe de chevet posée à même le sol.

Je lis dans ses yeux une certaine forme de panique, il se demande ce qu’il doit faire, comment il doit réagir, empêtrer dans sa honte, il s’empourpre de rage.

Je le vois déjà rugir des immondices à mon égard, ce « connard » dont il aime tant m’affubler aura une saveur particulière cette fois-ci, car il sera le symbole de la fin de son emprise sur moi. Oui, il n’y aura pas la forme possessive habituelle de « Mon connard », fils à son papa, je lui appartenais jusque dans l’insulte, mais là, ce sera juste un « connard », comme quand on vocifère démesurément dans sa bagnole à l’encontre d’un parfait inconnu. Un « connard » de dépit, parce qu’il ne sait pas quoi dire d’autre, faute de vocabulaire peut-être, ou juste que les nerfs ont depuis longtemps pris l’ascendant sur le bon sens.

Il a l’air si vide… le désespoir personnifié de ces gens qui ne cessent de ruminer leur vie merdique. Au début, ils s’en veulent de n’avoir pas réalisé leurs rêves avant de mettre leurs échecs sur le dos de leurs proches, utilisant beaucoup d’énergie à chercher des boucs émissaires pour se rassurer qu’ils ne sont pas coupable de leur propre gâchis.  Ce « connard » sera aussi libérateur, il permettra de rompre ce silence et de laisser sortir un irrémédiable « Dégage ! je ne veux plus te voir ! » qu’il éructera de sa bouche baveuse aussi humide que ses yeux qui postillonneront de haine à moins que ça ne soit de susceptibilité ?

C’est un soir d’automne. Sur les vitres, la buée joue à troubler les silhouettes des arbres qui dansent dans la nuit naissante, des odeurs de plat qui mijote embaument le petit séjour à peine éclairé pendant que la télévision leur répond des murmures incompréhensibles.

A hauteur de ma cuisse gauche, un petit garçon de 2 ans sèche ses larmes dans la manche gauche de son pull, à ma droite, ma mère, terrorisée, est aussi statufiée que nous, horrifiée par la scène dont elle est témoin :

Moi, tenant fermement son poignet, lui, le poing dressé soumis à mon emprise. Ma force, comme décuplée par mon audace, semble avoir anéanti sa domination, tout dressé qu’il est, il me semble bien petit, bien faible, bien ridicule.

Je vois ses yeux se remplir de veines ensanglantées, de la bave commence à couler sur la commissure de ses lèvres, surpris d’une telle impudence, l’empereur déchu regarde dans ma détermination la fin de son règne, je suis calme, droit, le torse gonflé de fierté comme ces mâles dominant qui s’affrontent, je sens son bras qui tremble dans ma main, et d’un coup sec, il l’arracha avant de le cacher dans son dos : « Sssors…. SORS DE CHEZ MOI, CONNAAARD ». J’avais presque bon.

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4 réflexions sur “Le poing serré

  1. @ Anonyme : On ne tire jamais un trait sur le passé sans devoir l’affronter un jour ou l’autre.
    Il faut du courage (et non de la colère, de la frustration ou du déni) pour arriver à pondre un texte pareil sur un sujet aussi personnel.

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