La carte postale

La mémoire, sélective, fragile, surprenante, cache en son sein de nombreux souvenirs que je croyais disparus.
Les expériences douloureuses, parfois, s’enfouissent dans une amnésie profonde, les cellules de notre cerveau se contentant de dissimuler ingénieusement les maux de la vie.
Mécanisme complexe mais susceptible, il suffit d’un élément déclencheur pour ouvrir la boite de Pandore. Comme le scan de cette carte postale, déterrée des cartons d’un ami qu’il me fit parvenir par e-mail avec cette phrase : “Tiens, j’ai trouvé ça… souvenirs.” La sobriété de son message lui ressemble tant.
En ouvrant la pièce jointe, je reconnus immédiatement mon écriture brouillonne et emportée.
 
Je lus : “Bon, je suis arrivé en Haute-Savoie, tout va bien mais il pleut. Je voulais te dire que mon père m’a viré après une dispute donc, je pensais qu’on pourrai s’installer ensemble parce que Johan ne veut plus. En plus, si Nico vient avec nous, on peut prendre un bon truc à trois…”
 
Un frisson me parcourut l’échine, comme si un courant électrique né de ma moelle épinière s’échappait de mes vertèbres, à m’en faire hérisser les cheveux. Tout revint alors, soudainement, dans une volte-face à mon présent apaisé.
 
Les montagnes grises anthracite et froides tranchaient un ciel neutre comme mon cœur à ce moment là. Engloutissant des kilomètres de bitume sur une autoroute sinueuse, échappant à une vie que je ne voulais plus.
Pas de musique, pas de bruit, juste le ronronnement du moteur de ma vieille voiture qui peinait dans les côtes. Fendant l’air humide de mes idées poisseuses.
Les Alpes s’ouvraient devant moi, et je plongeais aveuglément dans leur bras sans vraiment savoir ce que j’attendais d’elles.
J’ai jeté un coup d’œil à mon visage presque imberbe et je vis dans mes yeux que je n’étais plus un enfant.
 
J’allais trouver refuge chez ma sœur, à Thones-les-Bains pendant un temps incertain, quelques semaines tout au plus, le temps de me calmer.
J’avais ce sentiment étrange d’avancer dans l’inconnu comme si je plongeais à l’intérieur de moi, la terra incognitade ma noirceur, frôlant les limites de mon monde et vouloir qu’il n’y ait rien après. J’ai allumé la radio pour me tenir un peu compagnie, le ton était grave, hésitant, je ne compris pas tout de suite ce qu’il se passait, puis tout d’un coup, ce fut très clair, déroutant. J’attendis la prochaine aire de repos pour m’arrêter. J’ai couru jusqu’à une cabine téléphonique :
 
“Allo, Johan ? T’as vu ce qui se passe ?” …

Ce jour là, deux avions percutèrent les tours du World Trade Center. Le choc fut immense. Les informations en boucle, que plus tard je verrais en images m’ont rempli d’un effroi salvateur, jusqu’à en oublier mon histoire, cette fuite, ne gardant que l’essentiel, le souvenir de ces corps désarticulés chutant dans le vent… de la relativité des malheurs.
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2 réflexions sur “La carte postale

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