Street Art

Apprendre à siffler comme on apprend à cracher, comme ça, sur les parkings en bas des tours, au milieu des cadavres de voitures, ruisselants d’une huile sombre et sale.

On ne peut pas improviser la douceur champêtre d’une nature sauvage et abondante quand ta nature à toi, c’est le béton alentour, omniprésent, soumis constamment à nos regards dissipés, depuis nos premiers pas, avoir dès le plus jeune âge, l’envie de le recouvrir de couleurs vives, l’envie de le faire disparaître, déverser des flots d’inspiration, d’imagination, sur des kilomètres de murs vides et froids, ici et là, comme un évidence, la peinture pour seule arme.

On déversait nos rages et nos peines, coursant l’interdit, comme un appel au secours, le seul moyen d’exister, visible aux passants, que les gens cessent de nier notre existence, nous étions là, bien vivants, jeunesse survitaminée qui refusait de tomber dans l’oubli, le désintérêt.

Je me rappelle des premiers mots que j’ai « posé », juste un surnom maladroitement dessiné sur des parpaings gris entre les murs d’une maison abandonnée, à l’abri des regards, loin de tout, mais un acte de rébellion en soi, à la vue de ce tag, dessiné comme ça, au milieu de nulle part.

En reculant de quelques pas, je me voyais moi, j’en ai eu des papillons dans le ventre, l’envie de recommencer, l’adrénaline suintante, retenant un sourire ému. Les autres se dépêchaient de finir, et moi, je contemplais ce que la plupart des gens allaient trouver moche et dégradant.

Le souvenir de ces heures passées à noircir des cahiers de dessins débiles et de projets ambitieux, à rechercher un nom, un nom facile à retenir, à la fois « underground », « hype » et percutant.

Je voulais exister sur les murs du monde puisque les gens refusaient de voir qui nous étions, nous allions nous imposer à eux.

Voir les rues autrement, se promener sans cesse, le sac à dos soudé sur nos épaules, en recherche constante DU mur, celui qui laisserait le plus de place à notre expression, celui qui nous donnerait de la visibilité, on voulait que les autres tagueurs en restent pantois de notre audace et que par notre signature, une forme de respect s’impose. Même si parfois, on se faisait recouvrir par des bandes rivales, tout ce qui était vertical et froid était à nous et nous comptions bien envahir la grisaille de nos idées farfelues.

Combler l’ennui, le vide, passer ses journées à créer plutôt qu’à détruire, alors que le citoyen lambda pensait que nous détruisions quand nous voulions créer. Là, était toute la différence.

On a pondu des merdes, c’est vrai ! Mais, il fallait s’habituer aux bombes de peinture, à la pression des différents capuchons, trouver des techniques pour faire des traits fins et d’autres plus imposant.

Passer des heures à se perdre dans les lectures de magazines spécialisés, les premières éditions de tags, les graphs « bubbles » New-yorkais et les figures montantes qu’étaient les « Loomit » et les « Mode2 ».

Un jour, chance immense, j’ai rencontré l’un d’eux. Un matin de juillet, fin des années 90, je travaillais pour un festival de cultures urbaines. J’étais arrivé tôt, le premier, enfin je croyais. Il était déjà là, finissant une fresque et moi gamin à frémir de bonheur de le voir simplement, je me suis figé, muet. Quand il m’a tendu la main avec un simple : « salut, je suis Mode », j’ai lâché un « euh.. moi, Cyril », timide et admiratif en même temps. Je me demandais son histoire, je me demandais si je serai un jour un « Mode 2 », je me demandais si lui aussi avait volé des bombes de peinture dans les supermarchés de bricolage, s’il avait été coursé, insulté…

Le bout des chaussures pailletés de couleurs autant que le bout des doigts que l’on tentait de cacher aux yeux des parents qui, pas une seconde, ne se doutaient de nos activités nocturnes, frauder le train, partir loin, étendre notre empire graphique afin que notre puissance de représentation soit soumise au plus grand nombre, vouloir se faire un nom à tout prix, parce que parfois, le nom devient œuvre.

Puis, les copains qui se font arrêter, les amendes à répétition, gonfler de rage en se disant que le citoyen lambda préféraient ses murs nus et sans intérêt. Se dire que personne ne voyait que ce que l’on souhaitait, c’était se perfectionner pour rendre la ville plus belle parce que notre quotidien, lui, était monochrome.

Jamais les premiers tagueurs n’auraient pensé que le « street art » deviendrait un mouvement mondial, que certains d’entre nous deviendraient des stars, que le mouvement finirait par être représenté par diverses classes sociales.

Le « picturo-rebelle » est un être multiple qui finalement, de nos jours, n’est plus le symptôme d’une hiérarchie sociale malade.

Le street art… démocratisé, source de créativité infinie, universelle, moyen d’expression par défaut, enfermé dans les musées, on glorifie des « Banksy » et d’autres qui essaient de délivrer des messages, puis, je pense à Ernest Pignon-Ernest, précurseur s’il en est, dirait-il de nos œuvres que ce ne sont que des témoignages de notre temps, sentirait-il le malaise à chaque fois qu’un œuvre est recouverte d’une peinture blanche, blâfarde, blessante, pansement fébrile qui ne mérite que d’être recouvert à nouveau ?

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