L’inculte

Le sol lisse et froid s’étend sous mes pas.
Une mer de marbre beige et rose supporte un haut plafond aux enluminures présomptueuses qui absorbe les murmures des touristes grouillant le long d’imperturbables statues placées sur les flancs de l’immense pavillon Denon.
Elle est là, majestueuse, surplombant notre insignifiance du haut de l’immense escalier Daru.
Déesse sans tête aux ailes déployées, je suis intimidé par son charisme minéral, impression renforcée par le halo tendre et mystérieux qui l’éclaire discrètement.
Je ne la laisse pas de marbre, je la vois même qui m’invite à la découvrir un peu plus. Je fais mine de ne pas voir sa cuisse dénudée et ses formes voluptueuses que l’on découvre dans le drapé moulant son corps sous les assauts d’un vent imaginaire.

Comme un gamin craintif, je m’avance lentement, évoluant marche après marche, comme de multiple révérences à sa grâce inattendue.

Le torse bombé, fière et dominatrice. Ses épaules légèrement en retrait renforcent le galbe d’une poitrine généreuse, matriarcale. Perché sur son socle de marbre gris, elle semble se poser sur le monde comme un soleil conquérant, déposant sur mon cœur une énergie nouvelle, bienfaitrice, inextinguible.
J’éprouve soudainement un profond respect pour elle. Je pense au rôle qu’elle a dû jouer sur ce navire dont elle avait pris la tête, son règne silencieux guidant la bravoure des soldats dans les guerres fratricides que se livraient alors les peuples méditerranéens.

– Musée du Louvre, 17h44, le 12 juillet 2005.
Je te rencontre enfin. Je suis venu ici à cause d’une simple moquerie.
C’est trois fois rien, tu sais, juste mon égo qui en a pris un coup, mais il faut que je t’avoue, je suis un peu susceptible, voire soupe au lait.
C’est à dire que je ne te connaissais pas et ça a fait beaucoup rire mes contemporains.
J’espère que tu ne m’en veux pas de ne pas te connaître parce qu’il parait que tu es célèbre.

Faut que je t’explique. Je viens d’une famille dans laquelle la culture n’était pas au centre des préoccupations. Peu de livres, encore moins de musique, aucune sortie culturelle avec mes parents. Je sais, ça peut surprendre comme ça, mais en vrai, nous sommes bien plus nombreux que tu le penses à être dans mon cas.

Certes, la province, ça n’aide pas, mais c’est une mauvaise excuse car il y a quand même des choses à voir si on prend la peine de se bouger.

Malheureusement, mes parents étaient trop occupés à cohabiter sans trop se détester, ou enfin, à masquer leur désamour respectif. Un aveuglement consentit, même pas un faux bonheur, juste un moyen de survivre.

De plus, on n’ était pas bien riche, voire pauvre mais permets moi de ne pas m’étendre sur le sujet, non pas que j’en ai honte, mais je n’aime pas me lamenter, j’ai eu une enfance plutôt heureuse même. Enfin, tu sais ce que c’est, quand on est gosse, on a des besoins très simples.
De toute manière, je ne leur en veux pas. Il se trouve que j’ai réussi à survivre jusqu’ici sans te connaître.

Mais, quand j’ai vu les regards interdits et interloqués de mes collègues, je me suis senti stupide, plus con que la moyenne, différent, limite fréquentable.

Je me souviens être rentré chez moi, les larmes aux yeux comme un gosse humilié, à ressasser leurs critiques imbéciles “Haaan, il connaît pas La Victoire de Samothrace”, “Non ? Tu connais pas La Victoire de Samothrace ?”, répété avec une certaine perversité, s’engouffrant dans mon inculture pour se donner une dose d’importance, un faire-valoir, je les ai rassuré d’une certaine manière. Ils ont dû se trouver pas si nuls finalement parce que, eux savaient, et que moi, les bras ballants, le visage empourpré à force de m’énerver de ne pas savoir qui tu étais, j’avais l’air encore plus merdeux.

Oui, je sais, il y a pire dans la vie que de ne pas être licencié en histoire de l’art, mais la blessure est venue de leur  jugement hâtif, comme si cette carence suffisait à faire de moi un débile profond, alors j’ai voulu que ça n’arrive plus jamais. Bref.

Depuis, j’ai des crises de boulimie culturelle, j’ai dévoré le Gombrich, lu un tas d’autres livres et arpenté tous les musées de Paris jusqu’à m’en dégoûter, du moins c’est ce que j’espérais, mais plus j’ingurgite de savoir et plus j’en redemande. Ça me passionne, me fascine et pourtant, je suis conscient de la futilité de ces connaissances.

Il me manquait encore toi, j’aurai voulu te garder pour la fin, mais l’art est un puit sans fond alors je viens te voir maintenant, comme pour exorciser cette honte.

Tu es belle, je suis content de te connaître maintenant.

Je fais quelques pas à reculons pour mieux prendre toute la dimension de la statue. Je regarde son corps sans tête, affrontant l’espace et le temps, dont on ne ressent aucune nostalgie, aucune fadeur.
Un corps sans tête que je vois comme une sorte d’allégorie de mon inculture.

Je descends rapidement l’escalier. Je sens sa présence dans mon dos.
Je décide que je ne me retournerais pas. Je me faufile dans un groupe de touristes chinois concentrés sur l’écho de la voix du guide qui grimpe au plafond. J’ai un petit rictus de satisfaction, je crois que je lui ai plu.

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5 réflexions sur “L’inculte

  1. Belle revanche et joli texte… J’ai vécu un peu au sens inverse de ton parcours culturel : une bonne culture, un intérêt pour et de quoi discutailler sans jamais avoir peur de montrer mes lacunes (car il en subsiste sans cesse). J’ai longtemps cru que beaucoup étaient comme moi. Jusqu’au jour où je m’aperçus que de dire — pourtant sans ostentation aucune — ce que l’on sait en pouvant parler de tout attirait la jalousie des incultes qui croyaient que j’essayais de leur en remontrer. Des jalousies mesquines qui me clouaient par des vannes pourries où certaines gorges déployées se gargarisaient en signifiant que ma culture ne servait pas à grand-chose pour me défendre… Naïf, je les ai entendus ainsi. Et j’ai laissé tomber, jusqu’à en perdre la mémoire de ces pans culturels qui faisaient ma joie. Et je n’essaie même plus de labourer ces terres en jachère qui surplombent l’ombre de mes sentiments…
    Tu vois, je crois que chacun vit la culture à sa manière. Mais ce qu’il faut, d’un point de vue politique ou sociétal, c’est laisser à l’Homme, enfant ou adulte, une pleine liberté et un plein accès à celle-ci. La culture ne se transmet qu’au cœur du champs des vents heureux, sans challenge, sans moquerie. Et ainsi elle perdure, adossée aux ailes de l’imaginaire qui s’en nourrit.

  2. Merci pour le visuel mais ton lien ne marche pas 😉 Pas grave, ça permettra aux lecteurs de googliser le nom de la statue et de la découvrir et si l’occasion se présente de faire un tour au Louvre, j’espère qu’ils passeront par le pavillon Denon en quand ils lèveront la tête au pied du grand escalier, ils penseront un peu à ce texte aussi. 😉

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