Marie

Je marche de plus en plus vite, et je ne sais pas pourquoi.

Je marche tellement vite qu’au fur et à mesure, ma démarche prend une teinte imbécile, celle d’un pas pressé qui se cherche une cadence supra performante et qui ne trouverait au final que la gesticulation ridicule d’un corps désordonné et souffreteux.

J’ai un papier roulé en boule qui occupe le creux de main.

Je vois une poubelle un peu plus loin, adossée à un mur carrelé de blanc.

Je ressens soudainement une pression dans mon fort intérieur, je ne dois pas louper cette poubelle, je me concentre pour pouvoir m’en approcher tout en essayant de faire attention à ceux qui, marchant plus vite que moi, me doublent à droite et à gauche. Il me faut arriver à jeter la boule de papier sans marquer un temps d’arrêt.

Au moment fatidique, je manque de trébucher sur une valise à roulette qu’une femme vraiment très rapide laisse traîner derrière elle. Je rate le trou de la poubelle, la boule de papier rebondit sur le rebord gris avant de tomber sur le sol. Trop tard, je ne peux plus rien faire, elle a déjà disparu sous des dizaines de semelles, pas le temps de la ramasser, il me faut marcher constamment, je me sens mal à l’aise parce qu’on m’a appris qu’il fallait respecter la propreté des lieux publics mais je fais le deuil de ma bonne éducation en renvoyant mes remords à la raison car déjà, le métro est là.

Je cours pratiquement mais pas vraiment. Je fais des petits sauts. J’hésite entre le cabri hoquetant et le kangourou hémorroïdaire, attisé par le suspens de la sonnerie d’alerte de la fermeture des portes. Je me fatigue moi-même à jouer à l’homme pressé, j’ai envie de dire « pouce », de ralentir le rythme, à quoi bon tout ce stress ? A peine le temps d’y penser que déjà quelqu’un me bute sur le talon, pas d’excuses, mais je ne m’en émeus pas, question d’habitude, j’en suis presque à avoir de la compassion pour lui, parce que je sais que lui aussi n’a pas le temps, et que s’il a buté sur moi c’est que je ne marche pas assez vite, d’autant plus que bientôt les portes vont sonner, c’est sûr ! Je fais fi des coups d’épaules et de l’agressivité des sacs à dos, ça sonne, on se bouscule, c’est chacun pour soi et tant pis si sur le panneau d’affichage il est écrit que le prochain métro arrivera dans deux minutes.

J’ai de la chance, j’ai trouvé une place sur un strapontin, même si j’ai l’énorme cul d’une touriste espagnole à trente centimètres de mon nez, de toute manière, je suis déjà plongé dans mes pensées.

Je repense à Marie et à son aversion maladive pour le monde, le monologue qu’elle m’a littéralement vomi il y a quelques minutes quant à son acrimonie face à une société qu’elle exècre plus que tout. Je me demande si elle a raison où si son pessimisme n’est le reflet que de son incapacité à s’adapter. En même temps, elle n’est pas suicidaire, c’est bien qu’elle doit trouver quelques intérêts à la vie.

– Amorphe, décérébré, masochiste, flasque, victime ou coupable…. je ne sais pas comment te qualifier. T’as acheté un iPhone ? Mais, putain, tu sais que dans l’usine où ils sont fabriqués, en Chine, les femmes ont des maladies de la peau et aussi des cancers à cause de tous les polluants qu’elles inhalent et touchent à longueur de journée ? Tu cautionnes ça ? Ça me dégoûte ! On s’aveugle petit à petit.

On a le monde qu’on mérite, mais on ne mérite pas le monde si tu veux mon avis, et même si tu ne le veux pas je te le donne quand même parce que je te trouve bien faible en cet instant.

Comment veux-tu interpeller la conscience du citoyen lambda qui, quand il va faire une recherche google pour se renseigner sur la composition des produits qu’il achète, il tombe – miracle du référencement – sur des sites commerciaux qui vont te balancer un logorrhée bienveillante et rose bonbon vantant la « merveillosité » de leur marque de merde ? On voudrait avoir de bonnes intentions, mais y’a une armée de connards derrière qui veille au grain. Faudrait voir à pas trop réfléchir qu’ils se disent.

On a l’impression que depuis qu’on sait que la terre tourne en rond, on s’est senti obligé de faire comme elle. J’en peux plus de tout ça, nous ne sommes bon que pour détruire, on excelle tellement dans l’exercice qu’on se détruit nous même et même qu’on est trop con pour le voir, tu le crois ça ?

Et puis, tout ça, ça me fait chier ! C’est comme cette rémanence qui me fait froid dans le dos, l’impression de tourner en rond, « le jour de la marmotte » encore et toujours. Chaque année, ces connes de miss France, l’énième rediffusion de « Les bronzés font du ski », le chômage qui monte et qui descend, les perles du bac, le conflit israélo-palestinien, noël, la rentrée scolaire, les impôts, la famine en Afrique, tout, tout le temps, redondant, chiant à souhait, sans jamais de solutions trouvées, juste nous derrière nos écrans à la con à bouffer de la merde audiovisuelle que nos putain de chaînes télé nous offrent dans le plus grand consentement que notre histoire ait connu, tout ça sous le sceau d’une pseudo déontologie, qu’ils essaient de nous faire croire que leur devoir et de nous distraire, de nous informer, et nous voilà, buvant le calice de la médiocrité jusqu’à la lie, tout en nous plaignant ce que nous acceptons pourtant de payer, en geignant que la vie est trop chère, et que merde, on a envie de profiter de notre argent comme bon nous semble, c’est pas pépère qui dirait le contraire, c’est qu’il se lève tous les matins pour gagner son pain et le voilà qui gambade dans les allées d’IKEA le samedi après-midi, se sentant l’âme d’un grand décorateur, il fêtera surement son nouveau pommeau de douche en se buvant une bière bien fraîche, content de sa petite vie moyenne de salarié moyen dans un pays moyen qui n’a plus les moyens de faire rêver bobonne. Heureusement, il peut lui payer des sushis avec ses tickets restaurant, et tant pis si ça vide l’océan de ses poissons, madame trouve ça light, ça rassure son tour de taille, enfin qu’elle croit. De toute manière, elle est inscrite dans un ClubMed Gym, ça fait six mois qu’elle n’y a plus foutu les pieds, mais elle continue de payer l’abonnement parce que, c’est sûr, elle y retournera un jour. Si jamais elle est trop triste parce qu’elle ne rentre plus dans son jean préféré, elle se fera offrir par son chéri un week-end thalasso avec masque à la boue et douche haute pression, elle reviendra détendu de la peau et du compte en banque et elle se répandra à nouveau dans un bonheur factice juste le temps de s’apercevoir qu’il faut faire à bouffer pour les mômes. C’est Panurge qui se frotte les mains le salaud, de nous voir si prompt à suivre son exemple. Mais, jette toi à l’eau, vas-y, et pense bien à ce que les prochaines décennies vont avoir à offrir à tes gosses et quand ils iront voir le millième remake de Spiderman, ou de je ne sais quelle merde, tu te rappelleras de ce que je te dis et tu viendras pas chialer que t’as une vie de con…

J’esquisse un petit sourire à mon reflet qui m’observe sur la vitre rayée du métro. Je l’aime bien Marie, elle est folle mais je l’aime bien.

Brinquebalé dans tous les sens, je m’adapte aux soubresauts du métro, tentant de ne pas trop prendre de la place sur mon siège, car à côté de moi, la touriste espagnole a pu occuper le strapontin voisin, elle parle fort, les yeux levés au ciel à regarder les stations alignées au dessus des portes. Elle tente de prononcer « Concorde » en roulant le « r », prononçant le « n », et le « e » en « é », ça donne un « connecoldé ». Je ne souris pas. Je reste silencieux et sans expression, attendant une nouvelle course vers la lueur du jour.

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