L’envol du pigeon

La nuit, les routes se dévoilent sous les phares des voitures, des pointillés blancs avalés comme on rembobine son destin, des portions de vie à contempler des paysages obscurs où on peut observer parfois au lointain, les étoiles des villes déchirant l’horizon.
Je suis assis à l’arrière d’une vieille Renault 21 avec deux mecs que je connais à peine, j’ai 1800 francs en poche, de l’adrénaline plein les veines, et mon regard perdu dans une noirceur dont je ne sais plus très bien si elle relève du coeur ou de l’obscurité.
Replié sur moi-même, saisi par le froid glacial de janvier, je ne pose aucune question.
On pénètre dans les faubourgs de Nîmes, avant de s’arrêter à l’orée d’une cité HLM.
Le moteur tourne encore, j’ai la peur au ventre mais je ne montre rien, j’attends.

Nous nous sommes garés sur le bas côté d’une rue qui domine la ville. Le long de celle-ci, tous les lampadaires sont éteints. Englué dans ce noir épais, on a l’impression d’être pris en sandwich entre les lueurs du boulevard en contrebas, et le quartier, à gauche, qui lui, s’est paré d’une robe orange.

Une voiture nous dépasse, soudainement. Je ne l’ai pas remarquée car ses phares ne sont pas allumés. Elle se gare un peu plus loin. Un de mes “compagnons” part à leur rencontre en trottinant. Au bout d’un certain temps, il revient calmement. J’ai baissé la vitre de la portière gauche et il s’y est accoudé.

_ Bon… y’a un p’tit souci… c’est 2200 en fait et c’est pas du “morocco”…

_ Bah ! alors, c’est non !

_ Ouai mais, attend mec, c’est de l’Afghan, je l’ai senti c’est d’la balle !

_ J’m’en branle, puis, de toute manière, j’ai que ce que je t’ai dit…

_ Ok, je reviens, t’inquiètes…

Il repart à petite foulée en jetant des regards inquiets autour de lui cette fois-ci.
A nouveau, le silence a repris sa place dans le véhicule. De la banquette arrière, j’essaie d’attraper le regard du conducteur, mais, il est ailleurs, il surveille.

_Tarek, il est venu pour du matos aussi ?

Cette fois-ci, ses yeux se laissent prendre dans le rétroviseur.

_ Non, il est venu pour toi quoi !

_ Ah, ok !

Voilà ce que je réponds : “Ah, ok !”… ça pue ! Le mec se tape trente-cinq bornes juste pour ma pomme et pour un petit deal de rien du tout ?
Je commence à avoir des palpitations et les mains moites. Je me demande ce que je fous là, comment j’en suis arrivé là… Je refais mes comptes dans ma tête en guise d’exutoire :
_ Une savonnette de 250 grammes, 25 plaques de 10 g à 300 francs la plaque, j’investis 1800 francs… putain, mais, qu’est ce que je fous ici…

J’arrive même pas à me convaincre moi-même, le Tony Montana du pauvre, planqué dans sa salle de bains à faire ramollir son matos dans un gant de toilette avec un sèche-cheveux… Un gamin paumé parmi d’autres paumés, qui n’a trouvé d’échappatoire que dans les bras vénéneux de la perdition. À tombeau ouvert, ne reproduisant que ce qu’il a toujours connu, « brûle la vie avant qu’elle ne te brûle », raisonnement à la con, l’immolation en fait de compte.

Tarek est revenu, toujours à petite foulée. Il est trop ridicule dans son survêtement Lacoste trop serré, moulant sa graisse frémissante du mec qu’on a trop gavé de cornes de gazelle. Ses cuisses trop grosses séparent son corps en deux. Quand il court, on dirait un jouet.

_ Il est ok parce que c’est moi, t’as vu ? En fait, c’est mon cousin, alors, il nous fait un prix. Par contre, faut que tu me lâches un morceau parce que bon, j’ai rajouté 200 francs…

Sa mascarade bidon est risible, ce mec est une caricature. J’accepte le deal parce que je veux me barrer, que ça pue et aussi, je flippe.
Je sors l’argent de ma poche, et je le regarde faire à nouveau l’aller-retour, seul moment où je me marre un peu… intérieurement.

Des yeux rouges s’illuminent dans la nuit, c’est la voiture de devant qui s’enfuit, une seconde plus tard, elle disparaît dans un virage. Je regarde les silhouettes errantes, de deux mecs passant par là, qui s’étirent sur un immeuble à quelques mètres de moi. Prostré, je réfléchis à l’attitude à avoir. Finalement, prostré, ça me parait bien.

Sur la route du retour, Tarek flambe, il exulte, ouvrant grand sa gueule, à débiter les ragots de quartier, entre légendes urbaines et commérages d’une jeunesse oubliée qui s’invente une histoire, occupée comme elle peut à feinter le rejet dont elle est victime, tromper l’ennui, et la misère autour. “Brûle la vie avant qu’elle ne te brûle”

Je garde les mâchoires serrées, je n’écoute pas vraiment ce qu’il dit.
Le pauvre cache mal son sentiment de victoire, sa petite fierté de m’avoir niqué, trop con pour contenir son émotion, éjaculateur précoce d’adrénaline suintante dans ses mots et ses expressions, trop con pour voir que j’étais un pigeon déjà mutilé, boitillant pour sauver une pauvre miette à la con. Mais, il est comme moi, à se consumer dans le désespoir d’un meilleur ailleurs, le pouvoir d’un fatalisme partagé, résigné à se battre contre l’ironie du sort.

“Un jour, je sortirais de cette merde” répété à outrance dans un enthousiasme déliquescent…

Il me dépose à l’angle de ma rue, me tend le paquet en me faisant un clin d’oeil complice. Je le regarde droit dans les yeux, juste quelques secondes, d’un regard appuyé histoire de lui faire comprendre que je ne suis pas dupe.
J’ai les jambes flageolantes, les poumons comprimés de larmes. Le bruit des graviers sous mes pieds qui traînent, je réalise que je suis une merde, que je suis arrivé bien bas. Puis, en levant la tête pour reprendre mon souffle, j’entraperçois quelques étoiles qui ont réussi à se frayer un chemin jusqu’à ma rétine, malgré les lumières des réverbères. Je me dis que je mérite mieux que ça, que “je dois sortir de cette merde”…

La rédemption a de multiples visages, la mienne ressemble à ces mots, celle de Tarek a le visage d’un juge annonçant sa condamnation. Je le remercie d’avoir été sa victime, j’aurai jamais pu m’envoler si loin sinon.

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