Le fort intérieur

Les murs sont verts pâles et gris, une bande verte déchire le sol en linoléum gris lui aussi.

C’est austère, triste et je ne me console pas à la vue des dalles du faux plafond, recouvertes d’insondables tâches ici et là.

C’est glauque à n’en plus finir ! Je me demande ce qui fait que les cabinets médicaux sont si moches. Est ce qu’il y a, un jour, un mec qui a décidé d’une charte « déco intérieur de cabinet médical » ? Un mec avec des goûts de merde faisant autorité dans le milieu des décorateurs d’intérieur de lieux chiants ? En plus, il fait chaud et les néons m’emmerdent. Tout ça est accentué par les posters usés au graphisme ostentatoire, didactique, improbable, tenant fébrilement sur les murs grâce à du scotch jauni par le temps.

En face de moi, un écran plat diffuse des images horribles de mâchoires défoncées par un héritage génétique à chier, quelques secondes plus tard, génie du « morphing », le désastre se transforme en dentition conforme… s’en suit la visite guidée du centre, tellement mal filmé que, là encore, je m’interroge sur l’existence de possibles studios vidéos spécialisés dans le reportage moche de lieux moches ? J’en conclu qu’il doit y avoir une sorte de conglomérat national du mauvais goût, j’imagine des séminaires avec des gens qui décident que le laid se doit d’exister, qu’il est utile à l’homme, que dans son malheur de malade, il ne faut pas le réconforter, histoire de le dégoûter de revenir, qu’il fasse plus attention la prochaine fois, alors on le confine dans un lieu à vomir des Valérie Damidot à longueur de journée… Je finis par apprendre grâce à un dernier « slide vidéo », qu’on peut emporter sur DVD les clichés de ses radios, je trouve ça marrant, j’imagine immédiatement une projection sur grand format des images de mon coccyx pendant une soirée entre amis, entre deux petits fours, mes lombaires illuminant un couple qui s’embrasse… je rêve aux perspectives que peuvent m’apporter tous ce que je viens d’ingurgiter… j’absorbe tout ce glaucome décoratif, encore un coup d’œil sur les portes peintes en bleu, les poignées en plastique, les numéros et les noms des docteurs écrit en « Comic sans », c’est un vivier, une frénésie s’empare de moi, je me mets à chercher le truc le plus moche de tout, peut-être les chaises thermoformées, attachées les unes aux autres par un châssis en métal, j’exulte en découvrant l’horloge, une insulte en suspension… mais mon nom retentit soudainement… effroi dans mon sang, je suis déjà debout, je ne m’en étais même pas rendu compte, j’ai l’œil fixé sur le dos du docteur, sur sa blouse blanche, il y a une tâche là aussi, elle me gêne, je ne vois plus que ça. Je flotte, je ne me connaissais pas cette propension à la lévitation.

Il m’invite à m’asseoir. Je n’ai pas le temps d’en placer une que déjà, il est sur son ordinateur à taper je ne sais quelle connerie. Je déteste quand ils font ça, les docteurs ! Putain, je suis là ! Il ne peut pas me regarder ? Me parler ? s’occuper de moi là ?

Il tape un « enter » énergique et libérateur avant de faire pivoter son siège dans ma direction. Il s’attrape les mains, à moins qu’il ne les joigne tout simplement, ça fait sérieux, et moi, pendant ce temps, j’ulcérise à vue.

– « Alors, comment ça va ? »

De quoi ? De qu’est-ce ? Pourquoi il me demande ça ? J’ai juste envie de l’attraper par le col et de le secouer bien fort pour qu’il me dise enfin…

– « Ça va merci… je… enfin, ça ira mieux quand vous m’aurez dit quoi… » (sourire niais)

– « Ah ah ! Bien entendu, alors, c’est simple… »

Il marque une pause… déjà, il se marre et en plus il marque une putain de pause… non mais sérieux quoi ! Il va me rendre dingue.

Il prend un ton que je pourrais qualifier de solennel, il relit quelque chose sur son sous-main, relève lentement la tête, me fixe…

– « Nous avons effectivement relevé une grosseur dans votre cerveau, et c’est pour cela que nous avons effectué toute cette batterie d’examen. Il en résulte que vous avez un adénome de l’hypophyse, c’est une tumeur, mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle est bénigne… voilà ! »

– « Ah ! »

– « Oui ! »

– « Et donc ? »

– « Ben… rien… enfin si… le traitement est chirurgical et s’effectue par voie nasale, c’est une opération sous anesthésie générale mais peu douloureuse… »

Je regarde ses lèvres qui remuent, je me rends compte que sa voix m’agace, j’ai envie de m’en aller, je sors mécaniquement ma carte vitale alors qu’il ne me l’a pas encore demandée.

Le rendez-vous pour l’opération est pris, je ne suis pas sûre d’avoir tout bien entendu mais j’ai un petit papier  avec toutes les informations écrites dessus.

On me bouscule et soudain je me rends compte que je suis dans la rue. Le soleil se fait discret en disparaissant lentement derrière les immeubles. Je me sens différent, j’ai envie de dire aux passants que je ne suis pas comme eux, qu’en moi vit une bête immonde, je voudrais qu’on me plaigne, je voudrais qu’on me prenne dans les bras, qu’on me console…. j’ai 5 ans et demi, je cherche ma maman…

Puis, je me rappelle ce que le docteur m’a dit, que ce n’est que bénin, que l’opération est courante, que je n’ai pas de raisons de m’inquiéter, tout d’un coup je me sens fort, tout d’un coup je me sens con, tout d’un coup je me sens humain, prenant conscience de ma matière, de mes molécules, chair, os, globules, sang, moi.

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